Toni (1935, Jean Renoir) : L'air du pays et les passions vives...

 


 

Toni aurait inspiré le néo-réalisme italien, dit-on. Or, à quel moment doit-on franchement parler de néo-réalisme ? La question ne peut être tranchée : le monteur Mario Serandrei employa ce terme et, pour la première fois, à propos de l’Ossessione de Luchino Visconti, auquel il fut associé. Nous étions à l'agonie du régime fasciste, dans l’Italie de 1942. Or, Visconti fut stagiaire pour Toni. L'expérience Renoir est perceptible dans l'Ossessione du Lombard. Il a appris son métier et tant d’autres choses ici, c’est-à-dire dans cette Provence où vinrent travailler en masse des immigrés italiens, espagnols voire africains. À vrai dire, ce pays était celui de Marcel Pagnol qui prodigua soutien - le film fut tiré dans ses laboratoires et distribué par sa firme - et conseils à l’auteur de Boudu sauvé des eaux. Toutefois, Jean Renoir resta lui-même : il fit une œuvre conforme à ses inclinations. D'autre part, s’il campa en ces lieux – les pinèdes et le rivage de Martigues (Bouches-du-Rhône) – c’est parce qu’il conservait en mémoire des événements authentiques transmis par un vieil ami de pensionnat, Jacques Mortier alias Levert, devenu commissaire de police. Autrement dit, Toni c'est l’histoire d’un crime passionnel commis en ces contrées. Le fait divers réel s'étant déroulé dans le quartier de Canto-Perdrix, Renoir le transposa, dans la nature, aux environs du canal de Caronte.* Toni constitua un tournant dans son œuvre. Les années suivantes, naîtront des films aux contours nettement plus politiques : La Grande Illusion et La Marseillaise (1937), La Règle du jeu (1939), sans parler de sa participation pour La Vie est à nous (1936), financé par le Pcf, à l’époque du Front populaire. Soyons justes : Que voit-on dans Toni qui mérite d’être signalé ? Une vérité des lieux, des situations et des personnages comme il n’en existait peu ou prou dans le cinéma français. Enfin, Renoir aimait son histoire, il la trouvait révélatrice et rien n’était fortuit dans son désir de la transcrire à l’écran à la fin de l’été 1934. En février de cette année-là, les ligues de l’Action française défilaient à Paris menaçant l’équilibre démocratique… Un an auparavant, le Parti national-socialiste d’Adolf Hitler s’installait au pouvoir en Allemagne, tandis qu'en Italie, le fascisme augmentait son emprise idéologique, dévoilant, dans le même mouvement, ses visées expansionnistes et coloniales. Enfin, le mois précédant le tournage, l’Autriche, embrasée par la guerre civile, perdait son chancelier (Dollfuss), à la suite d’une tentative de coup d’État d’extrême-droite. Le continent européen semblait traversé par des secousses politiques d'une magnitude exceptionnelle. Si Toni ne s’érige pas en contrepoison, il défend, en revanche, et, courageusement, contre l’air du temps, l’air d’un pays… où les gens savent, malgré les préjugés, demeurer humains. Toutefois, même dans un environnement nettement plus sain, les passions demeurent vives et se réveillent brutalement lorsqu’il s’agit d'amour notamment, ou de ce que l’on croit attribuer à l’amour.

 

La pancarte du générique l'affirme ("L'action du film se passe dans le midi de la France, en pays latin, là où la nature, détruisant l'esprit de Babel sait si bien opérer la fusion des races.") : Renoir veut saisir un drame "en respirant l'air du pays." Les rebondissements susceptibles de préparer un dénouement bien ficelé ne le préoccupent qu'accessoirement.  Là, où il pourrait tenir en haleine un public désormais conditionné, il préfère, en poète, ajuster les séquences réalistes : la grappe de raisin sulfatée que Toni vole pour Josefa ("Tu dis que tu ferais n'importe quoi pour moi, et pour une malheureuse grappe de raisin, tu as l'air de faire la tête", jette la belle), la piqûre d'insecte et le venin qu'il lui faut expurger, la chorale piémontaise lors du mariage... et tant d'autres instants où l'on peut mieux pénétrer l'âme d'une contrée et d'une époque. S'agissant de Toni, le carrier piémontais, le cinéaste essaye de nous éclairer : "Le drame que je vais tenter de porter à l'écran se déroule dans une cité en gestation, au milieu d'un chantier appelé à devenir un des centres industriels les plus importants de France. Il a pour acteurs des émigrants, des nomades, c'est-à-dire des hommes non encore stabilisés. Chez eux, que l'expulsion menace au moindre manquement, les passions couvent longtemps en silence, mais lorsqu'elles éclatent, elles dévorent tout." 

De fait, Renoir filme ses protagonistes en évacuant les antagonismes putatifs que l'opinion publique leur attribue. Il suffit d'observer le seul ouvrier Africain qu'il présente ici  - l'un des rares dans le cinéma français de cette époque.** Sa différence, superficielle au demeurant, est, à ce point, relativisée qu'on finirait presque par l'oublier. Reste un homme d'une vraie noblesse de cœur et d'esprit. À l'heure où des plumitifs, défenseurs de la thèse de l'inégalité des races, sévissent de manière accrue en Europe, Toni cherche ailleurs que dans ses origines la source des tensions et des conflits intérieurs de l'immigrant. Un tel constat interpelle : comment le film fut-il reçu en son temps ?***  Du reste, un des rares interprètes professionnels du film, le Marseillais Charles Blavette (1902-1967), le Tonin de Jofroi et celui du rémouleur d'Angèle de Marcel Pagnol, réalisés entre 1933 et 1934, assume le rôle de l'Italien Toni. Ce n'est pas tant, en vérité, la description minutieuse d'un phénomène sociologique - l'immigration saisonnière ou durable des Italiens en Provence  - qui importe chez Renoir, que le regard porté sur une tragédie puisée dans l'authentique et humaine condition. Renoir ne croit point, en ces lieux, à l'Italien et au Français : il voit, à juste titre, en Blavette, un Piémontais possible voire très probable. Évoquant l'acteur, Claude-Jean Philippe écrit : "Dans ses films, Pagnol lui confie le plus souvent des personnages de rencontre, méridionaux dans l'âme, doués de solide bon sens et de franc-parler, mais proches en même temps de l'anonymat. Avec ses joues rondes et sa silhouette de bonhomme sans mystère , Toni apparaît, à première vue, comme un ouvrier parmi les autres ouvriers, farouche et rebelle à l'égard d'une autorité injuste, mais vite emprunté lorsqu'il lui faut exprimer un sentiment ou un désir."****

La rivalité qui l'oppose à Albert (Max Dalban), le chef de chantier qui convoite également Josefa (Célia Montalvan), est bien une antipathie de caractère et de morale, que certains pourrait qualifier de classe, si, en réalité, elle s'exprimait plus nettement ainsi. En vérité, Toni est un homme droit et simple. Il reconnaît en Albert qu'il exècre, un homme lâche, menteur et calculateur. Son verbiage adroit et élégant n'est qu'une façade artificielle dans laquelle les élans du cœur brillent par leur absence. Tandis que Josefa lui propose une amitié sincère, Albert se complaît dans la goujaterie : "C'est ça, la sauce sans le rôti ! lui répond-il, Moi j'adore les hors-d'œuvre, mais j'ai l'habitude des repas complets." La jactance d'Albert se distingue surtout dans la bassesse des intentions. Toni est, quant à lui, parfaitement incapable de rendre avec éloquence la pureté de ses états d'âme. Il entretient, en revanche, une amitié loyale avec Fernand (Édouard Delmont). Ce dernier, en ami fraternel, ne se prive jamais de lui donner un avis contradictoire, tandis que l'Italien échafaude une fuite en Argentine avec Josefa, là où le ciel et les étoiles n'auront plus la même lumière. "Le Ciel ? Tu grimpes, tu grimpes, tu vas finir par te casser la gargoulette ! Cramponne-toi au sol de notre vieille colline !", lui rétorque-t-il. On appréciera, au passage, les tournures locales. 

Renoir, comme Pagnol, s'attache, par conséquent, à nouer un lien solide avec la réalité. Le contraste entre eux est néanmoins frappant : Renoir enchaîne les péripéties et scrute les rapports humains de façon moins pittoresque, au-delà d'une géographie qu'il filme pourtant avec exactitude. Les personnages sont eux aussi plus fouillés et plus insidieux. En clair, les mauvais ne sont pas seulement des voyous, ce sont des êtres nettement plus contaminés et dangereux - nous pensons, bien entendu, à Gabi (Andrex) et à Albert. Au demeurant, si Renoir dédramatise, il ne sourit guère non plus :  la différence est aussi là. Il projette son récit - la guitare de Paul Bozzi prend ici un caractère d'accompagnement exemplaire - suivant une courbe cosmique et  intemporelle (l'ascendance de la tragédie gréco-romaine). Le réalisme ("la crise de réalisme aigu", dira Renoir), comme le souligne Jacques Lourcelles, ne serait que le "cadre esthétique, le moyen efficace fécond" pour révéler l'essence profonde d'un conflit de passions aux résonances universelles. On comprendra, par là, l'analyse de Claude-Jean Philippe qui nous entretient d'un film "où le temps va son train, faussement débonnaire, apparemment paisible et secrètement tendu, méditerranéen en somme, et fataliste..."  Renoir recherche, en effet, à travers la sécheresse du paysage, l'âpreté du labeur et la rudesse des caractères, la juste perspective d'un épilogue cruel.  

S.M. 

 


* Le fait divers rapporté ici daterait du début des années 20. Il coïnciderait donc avec les débuts de la crise économique mondiale, touchant plus sévèrement l'Italie et "conjuguant ses effets, en matière de chômage et de tassement du niveau de vie, avec ceux du retour des démobilisés à la vie professionnelle." (P. Milza, Voyage en Ritalie, Payot, 1995). À quoi s'ajouterait, dans une moindre mesure, l'exil des fuorusciti, fuyant l'avènement du régime fasciste à partir de 1922. L'émigration de masse des Italiens en France datait du milieu du XIXe siècle. Elle marquera une nette décroissance au cours des années d'avant le Premier conflit mondial, avant de reprendre au cours des années 20. À partir de 1926, la politique démographique du régime fasciste essaye de freiner les expatriations. La Grande Dépression et la Guerre d'Éthiopie vont même provoquer un mouvement inverse de retours vers la patrie d'origine.

** Tangui Perron écrit dans L'Écran Rouge : "Le caractère antiraciste de Toni serait peut-être dû à son origine, de caractère internationaliste.  Carl Einstein (1885-1940), aujourd'hui peu connu, participa à l'émergence du film dès l'esquisse de sa création. Cousin du célèbre mathématicien, critique d'art, il fut l'un des premiers à introduire l'art africain en Europe." (in : L'Écran Rouge, Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo, Les Éditions de l'Atelier, 2018).

*** Célia Bertin note, à ce sujet : "La première séance publique de Toni eut lieu le 22 février 1935. [...] Le film passait dans deux salles : le Ciné-Opéra et le Bonaparte. Il n'eut pas plus de succès que Madame Bovary et les autres films du réalisateur qui, décidément, demeurait incompris. Les préoccupations sociales de Toni passèrent inaperçues et il fut aussi rejeté par Regards, l'hebdomadaire du cinéma appartenant au Pcf. Ce qui prouve le manque de perspicacité de la critique, aussi routinière que le public." (in : C. Bertin : Jean Renoir, Éditions du Rocher, 2005).

**** in : C.-J. Philippe : Jean Renoir, une vie en œuvres, Grasset, 2005. 

 

    


Toni. France, 1934. 82 minutes, Noir et blanc. Réalisation : Jean Renoir. Scénario : J. Renoir, Carl Einstein, d'après les faits recueillis par Jacques Mortier alias Levert. Assistants : G. Darnoux, A. Canor. Stagiaire : L. Visconti. Photographie : Claude Renoir. Décors : L. Bourrely. Son : Bardisbanian, R. Sarrazin. Montage : Marguerite Houllé-Renoir, Suzanne de Troye. Musique : Paul Bozzi. Studios : Marcel Pagnol, Marseille. Production : Films d'Aujourd'hui. Directeur de production : Pierre Gaut. Interprétation : Charles Blavette (Antonio Canova, dit Toni), Jenny Hélia (Marie), Célia Montalvan (Josefa), Max Dalban (Albert), Édouard Delmont (Fernand), Andrex (Gabi), André Kovachevitch (l'oncle Sébastien). Sortie en France : 22/02/1935.

- Liminaire :

Un paysan piémontais, Toni Canova, traverse la frontière pour tenter sa chance en France. Il travaille dans une carrière, située en Provence. Hébergé chez une logeuse (Marie), il en devient l'amant. Quelques mois plus tard, Toni tombe sous le charme d'une belle Espagnole, Josefa. Mais, celle-ci est aussi convoitée par le contremaître Albert qui finira par l'épouser. Les mariages d'Albert avec Josefa et de Toni avec Marie seront d'ailleurs célébrés conjointement. Après deux ans de vie commune, l'entente entre Marie et Toni est au plus bas... tandis que le couple Albert-Josefa ne se porte guère mieux : le contremaître trompe son épouse et Josefa deviendra, à son tour, l'amante de Gabi, son propre cousin...  


 "C'est à la fois l'un des films les plus réalistes du Renoir des années 1930, souvent considéré, à juste titre, comme l'ancêtre du néoréalisme, et l'un des plus élaborés esthétiquement : le cadre y joue admirablement des effets plastiques et émotionnels. Renoir se livre à une analyse implacable des tabous sexuels de la culture méditerranéenne et des situations tragiques qu'ils engendrent. Sa critique comme sa sympathie se répartissent également entre le mâle possessif (Albert), le jouisseur (Gaby) et l'amoureux idéaliste (Toni)." (Joël Magny in : "Larousse des films").

 


 

Ch. Blavette, C. Montalvan

Blavette, M. Dalban

P. Bozzi

J. Hélia, Blavette

Dalban, C. Montalvan