Pier Paolo Pasolini : regard sur l'Italie


 Pier Paolo Pasolini : La lunga strada di sabbia ou Regards sur l’Italie

 

 

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À la fin de l’été 1959, l’auteur d’Una vita violenta entreprend, au volant de sa Fiat Millecento, un périple au long cours pour le mensuel Successo : 3 000 km, le long des côtes italiennes, de Ventimiglia à la minuscule plage de Lazzaretto, aux alentours de Trieste, là «où l’on pourrait se croire en Calabre », dira l’écrivain. Pier Paolo n’enregistrait jamais une réalité comme on aurait pu l’attendre communément : nul doute qu’ici comme ailleurs les surprises abondent. Son collègue, le photographe Di Paolo ira moins loin : Pasolini continuera sa route seul, jusqu’au bout de la botte, vers les terres  méridionales âpres et inquiétantes. Tout au long du trajet, que remarque-t-il ? « Les plages de mon pays, affirme-t-il, sont désormais les plages de Vienne, de Munich et d’Ulm. En quelques années, les Italiens sont devenus un peuple ridicule, monstrueux et criminel. Assez de demi-vérités, il faut faire face au scandale. » La mutation est plutôt dévastatrice : si elle conduit à l’anéantissement des cultures particulières, elle est aussi un trompe-l’œil car, les inégalités sociales se sont accrues. Le film de Claus Bredenbrock s’inspire naturellement des reportages consignés dans La lunga strada di sabbia, publiés en France en 1999. Tous ces rivages abordés n’inspirent à Pier Paolo qu’une vision désenchantée et pessimiste.

« Maintenant, contrairement au régime fasciste, nous avons un régime démocratique, mais cette acculturation, cette uniformisation que le fascisme n’a jamais vraiment réussi à obtenir, le pouvoir d’aujourd’hui, celui de la société de consommation, réussit parfaitement à l’obtenir, détruisant les différentes réalités locales, enlevant de la réalité aux différentes façons d’être humain que l’Italie a produit au cours de l’Histoire », répète-t-il ici ou là, de différente manière.

Pier Paolo n’a pourtant point renoncé. Exclu du Parti communiste italien, dès 1949 – alors qu’il a toujours cru au marxisme -, il combat, dans les marges, mais toujours en contact avec le peuple et la jeunesse. Il ne mâche pas ses mots, mais il veut demeurer un compagnon d'armes. "Je me suis toujours opposé au P.C.I. avec dévouement, dira-t-il, attendant une réponse à mes objections. Pour procéder dialectiquement ! Cette réponse n'est jamais venue : une polémique fraternelle s'est transformée en une polémique blasphématoire." (in : Trasumanar e organizzar, Garzanti, 1971). En attendant, il  manie caméra et plume sans relâche : il cherche, exemple parmi d'autres, à traquer la vérité profonde que cache l'enquête officielle sur l’attentat de la piazza Fontana (Banca Nazionale dell’Agricoltora, Milan, 12/12/1969), faussement et uniment attribué à l’extrême-gauche italienne. De fait, il interroge, un an plus tard, et, avec beaucoup de sensibilité et de compréhension, la famille du cheminot anarchiste Giuseppe Pinelli, mort, dans des conditions obscures, au cours de son incarcération. Il conservera, tout autant, cette profonde empathie pour Giuseppe en se rendant vers ses frères, les ouvriers de l’inhospitalière carrière de marbre de Carrare. Les travailleurs diront : « Nous n’avions jamais vu de réalisateurs, hors Pasolini, filmer nos conditions de vie et de travail. » En tous domaines, Pier Paolo était un homme du futur : il n’était jamais à l’arrière, mais jamais trop en avance non plus. Il respectait son peuple dans ses aspirations – celles des femmes nécessairement –, mais aussi dans ses préjugés et ses traditions. Ainsi, son documentaire sur la sexualité (Comizi d’amore, 1964) demeurera un vrai moment de vérité. L’audace de Pasolini n’est pas ailleurs que dans cette droiture intellectuelle qui l’obligeait, en camarade, à secouer l’éventuel conformisme de ses propres alliés. Affronter la montagne, ne rien retrancher à ses idéaux, ne pas se bander les yeux – tel était Pasolini. On ne s’étonnera donc pas de cette réflexion émise en 1971 : « L’Italie dans laquelle j’évolue en tant que père s’est beaucoup éloignée de celle où j’ai vécu en tant que fils. L’Italie ne s’est pas améliorée même si la démocratie représentative est infiniment meilleure que le fascisme. L’avenir de l’Italie et du monde était bien plus prometteur hier qu’aujourd’hui. Hier, on pouvait espérer quelque chose de banal mais de juste. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’il faudrait tout recommencer à zéro. » Plus durement encore, le poète frioulan clamait son désespoir. "Le corps exalté, et même sacralisé, selon des principes terroristes de plaisir, selon des normes de satisfaction et des impératifs de rentabilité établis par la technostructure et qui visent à l'arracher à tout ascétisme" (in : Scritti corsari, 1975), voilà un des multiples aspects de ce "nouveau fascisme", la société de consommation, qu'il dénonçait et combattait. Pasolini respectait la notion d'érotisme et de plaisir : il voulait rendre à ceux-ci l'innocence et la rêverie qui leur étaient foncièrement attachés. Son espérance n'était pas au programme de ceux qui gouvernaient. On le lui fit savoir : le 2 novembre 1975, jour des défunts, Pier Paolo fut bel et bien assassiné. 

Le 21/10/2018.

Misha.  


 http://www.arte.tv/fr/videos/070792-000-A/pier-paolo-pasolini-regard-sur-l-italie/