Léon Morin, prêtre (1961, Jean-Pierre Melville) : Celui qui croyait au Ciel et Celle qui n'y croyait pas

 


 Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles 

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel 

Celui qui n'y croyait pas

(L. Aragon, La Diane Française)

 

 

"Dans ce film, l'idée que j'ai cherché à mettre en évidence, c'est le thème de l'impossibilité de la conversion. Passé un certain âge, j'estime qu'il n'y a plus de conversion possible, dans tous les domaines, religieux, politiques, etc.", ainsi s'exprimait le réalisateur Jean-Pierre Melville, qui adaptait là un roman de Béatrix Beck, Prix Goncourt en 1952*. Nous reproduirons ci-contre le point de vue du réalisateur Claude Sautet qui venait de connaître le succès grâce à son deuxième LM, Classe tous risques (1960), dans lequel évoluait Jean-Paul Belmondo, aux côtés de Lino Ventura.

 

 

Léon Morin, l'envers d'un coup de poing

 

Sautet reprend les propos de l'auteur de Bob le flambeur : "Ici, la femme se croit attirée par la religion, mais ce mysticisme est une imposture. En réalité, elle est amoureuse du prêtre. Elle le trouve beau, et elle se dit : "Le Christ était beau, ce n'est pas mal agir que de penser à sa beauté." Bref, elle se cherche des justifications et, lorsqu'elle n'a plus son beau curé à adorer, sa belle fougue s'éteint."

"Ainsi Melville définit-il son propos, écrit Sautet. Le ton est assuré, net et précis. L'anecdote se trouve immédiatement circonscrite dans les limites d'une vision, d'une conviction personnelle. Et cette idée, Melville l'a respectée jusqu'au bout, scrupuleusement, minutieusement, passionnément, et ne s'en est écarté à aucun moment. Au contraire, il a cherché continuellement à la dépouiller.

La réussite était au prix de cette discipline. Et du même coup, paradoxalement, le film bouscule les frontières de l'anecdote, perd son caractère religieux restrictif, et atteint, par les voix les plus simples, les plus honnêtes, donc les plus difficiles, une dimension universelle.

Le récit devient essentiellement la description du cheminement d'une femme et d'un homme qui ne marchent pas du même pas. Barny (Emmanuelle Riva) vit sur un plan, Morin (Belmondo) sur un autre. Obstinément. Dans un désir de communion, ils cherchent à se rapprocher, mais tous leurs efforts ne les conduisent qu'à un affrontement de plus en plus tragique au bout duquel chacun retrouve sa propre solitude qu'il lui faut assumer.

Le contexte prend alors sa valeur fonctionnelle et déterminante. Et la réalité objective de l'occupation se trouve, comme par enchantement, transformée, muée, recréée concrètement sous les apparences d'une certaine réalité minutieusement stylisée qui va jouer un rôle dynamique de premier plan."

C. Sautet.

 

Compte tenu de ce que Melville explique, on comprendra que le choix d'un interprète pour incarner Morin est une affaire primordiale. Cela ne saurait être un prêtre comme les autres, c'est-à-dire trop convenu. En outre, nous constaterons qu'il est foncièrement plus jeune que Barny - Belmondo a 28 ans, alors qu'Emmanuelle Riva en a 34. Or, au premier défi verbal, et, derrière les grilles du confessionnal**, c'est elle qui paraît déstabilisée, battue, orgueilleuse et sectaire. Où donc se trouvent la maturité et la puérilité ? Les apparences doivent être soigneusement battues en brèche. 

Le cinéaste avait le projet d'adapter le roman dès la parution du livre. Pourquoi a-t-il tant attendu ? "Parce que, à l'époque, je ne voyais pas d'acteurs pour le rôle de Morin", affirmait-il. Qui aurait vu Belmondo en prêtre ? Chiche, qu'à cela ne tienne... Le pari de Melville est une idée géniale. Il faut être jeune pour croire sincèrement au Christ et à la validité des Évangiles.  Barny se trompe lourdement, puis s'enferre dans une seconde erreur : Elle s'éprend insensiblement du confesseur - qui, du reste, plaît beaucoup : Arlette le trouve beau et Marion voudrait lui "faire les yeux doux" ! - et non du Seigneur, tandis que Léon Morin aimera certainement - c'est même Dieu qui le lui recommande ! -, mais il ne déviera pas d'un pouce. Il n'obtempère pas à la définition de la religion-"opium du peuple" ou "pas exactement..." Autrement dit, relisez les écritures et oubliez les Églises et leurs dorures ! Regardez la soutane du prêtre rapiécée et usée (champ/contrechamp : le regard de Barny - gros plan sur la soutane de Morin) ! La contradiction est dans l'Église et non invariablement entre gens du culte et citoyen(e)s non croyant(e)s... Barny a du retard : elle a lu L'Histoire du Christ selon Giovanni Papini, un manuel qui ne risque pas de l'ébranler ! Morin lui prêtera forcément d'autres ouvrages plus révélateurs... À présent, Barny n'en croit pas ses oreilles : "Il a le genre et les manières d'un militant/Citoyen-prêtre/Camarade-abbé", se dit-elle en voix off. Le commentaire intérieur guidant ici le cheminement complexe d'une femme, avant tout subjugué par son jeune curé qu'elle appréhendait, en tant qu'athée, comme ennemi virtuel

Le roman fascine Melville. Il fera ce que l'œuvre de Beck lui inspire et, par conséquent, Léon Morin, prêtre sera aussi son film. Ce qui le captive, c'est ce rapprochement en des circonstances exceptionnelles de deux personnalités que tout pourrait éloigner. Ce rapprochement est pourtant aléatoire : à la fin, Barny est totalement désorientée. Les trajectoires respectives resteront ainsi fixées. Les séquences terminales, au demeurant magnifiques, sont celles d'un artiste intègre, économe et rigoureux, et l'on reconnaît-là une morale, un style, une méthode. La séparation déchirante doit, par conséquent, être traduite en plans distanciés et pudiques. Rien n'indique pourtant que Barny et le prêtre ne se verront plus... Au-delà, Barny n'est pas "fichue, même si elle continuera à vivre en athée". À celle-ci, moqueuse, Morin rétorquait, rangeant dans sa bibliothèque le Karl Adam, trop vite lu : "L'Église invisible - l'humanité de bonne volonté - dépasse de beaucoup l'Église visible.'' C'est exactement ce à quoi nous assisterons : Barny passera le plus clair de son temps chez l'ecclésiastique, et ceci, malgré le couvre-feu décrété par les autorités d'occupation. 

Melville nous a prévenus : "Un metteur en scène doit pouvoir se déguiser, à chacune de ses entreprises, dans un costume de la couleur de ce qu'il raconte." Il n'y a, dans Léon Morin, prêtre, nul message à fouiller... Seuls le récit et les êtres mis en scène doivent devenir crédibles. "Personnellement, je ne sais pas si le mysticisme est une imposture. Tout le monde a le droit d'être ce qu'il est et de croire à ce qu'il veut. De toute façon, je ne pense pas que Léon Morin, prêtre, soit un film antireligieux et qu'il puisse être reçu comme tel. Je trouve, bien au contraire, que c'est un film très catholique. D'ailleurs l'Eglise catholique française l'a considéré comme tel, puisqu'elle l'a adopté, après qu'il ait été terminé. Avant, elle avait été très prudente, même assez hostile, puisqu'elle ne m'a point aidé pendant le tournage. Vous savez, je trouve que les opinions de chacun sont tellement en dehors des problèmes cinématographiques. Ce que je pense de la foi, de l'inexistence de Dieu, du socialisme, etc., c'est mon univers à moi, un univers que j'essaie de ne pas transcrire dans mes films parce que je trouve que ce n'est pas mon métier de délivrer des messages politiques, métaphysiques ou autres... C'est peut-être le métier d'autres metteurs en scène que de parler de choses très sérieuses. Moi, les choses sérieuses, je veux bien les survoler, mais pas les approfondir." (Entretien avec R. Nogueira, 1973).

À la vérité, nous estimons, pour notre part, que Léon Morin, prêtre est un des films les plus sérieux sur la doctrine et la foi. Celles-ci ne peuvent avoir de réalité en-dehors des hommes et des femmes qui les animent, et, à condition qu'elles aient été élues comme facteur d'accomplissement personnel, dans l'amour et la fraternité avec son prochain. Léon Morin ne convertira surtout pas : "Il y a toujours un précipice à franchir tout seul." Quoi qu'il en soit, le Corps de Jéhovah est une multitude : "S'il était un seul organe, serait-il un corps ? L'œil ne peut pas dire à la main : "Je n'ai pas besoin de vous." L'œil ne peut pas dire aux pieds : "Je n'ai pas besoin de vous." (Cor. 12/19) À Barny lui assénant l'effroi d'une formule mal digérée ("Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?), Morin répond : "Pas du tout. Jésus étant Juif, mourait en Juif et récitait le psaume 22, qui est une prière juive", avant d'achever ainsi : "...Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné, pourquoi restes-tu loin sans écouter mon gémissement ?... Car le règne appartient à Jéhovah, et il domine sur les Nations." Médusée, la résistante communiste Barny s'exclame : "Jéhovah Dieu des Juifs et des Chrétiens !" 

Léon Morin, prêtre est un vrai film chrétien. Nous le croyons sincèrement et dans un état d'agacement à l'endroit de tout dogmatisme. 

Misha.

 


Le roman de Béatrix Beck a fait l'objet d'une nouvelle adaptation cinématographique, appelée La Confession, et sortie en 2016. Le film réalisé par Nicolas Boukhrief réunit Romain Duris et Marine Vacth dans les deux rôles principaux.

* Barny (Emmanuelle Riva) apparaît, à trois reprises, dans le confessionnal de l'église Saint-Bernard face à l'abbé Morin : la seconde fois, un foulard clair sur la tête, pour expier afin de communier : elle trouve sa pénitence bien légère ; la troisième fois, pour avoir poussé un prêtre à enfreindre ses vœux de chasteté ; elle en ressort (voix intérieure) "presque en paix", dit-elle. Ces trois passages correspondent aux trois égarements de la jeune femme : elle confond Dieu (Jéhovah) et la religion ; elle confond la personne de l'abbé Morin avec la foi en Dieu ; elle tente de remplacer l'esprit par le corps : Morin l'aime sûrement, mais il a librement choisi sa vocation, en son âme et conscience. Son sacrifice est consenti. 

 

 


Léon Morin, prêtre. France, 1961. 114 minutes, Noir et blanc. Réalisation, dialogue et scénario : Jean-Pierre Melville, d'après le roman de Béatrix Beck. Adjoints à la réalisation : Volker Schloendorff, Jacqueline Parey. Photographie : Henri Decae. Décors : D. Gueret. Montage : J. Meppiel, N. Marquand-Trintignant, M.-J. Yoyotte. Son : G. Villette. Musique : Martial Solal et Albert Raisner. Production : Rome - Paris -Films (Carlo Ponti et Georges de Beauregard). Interprétation : J.-P. Belmondo (Léon Morin), Emmanuelle Riva (Barny), Irène Tunc (Christine), Marielle et Patricia Gozzi (France), Nicole Mirel (Sabine Lévy), Monique Bertho (Marion), Marco Behar (Edelman), Gisèle Grimm (Lucienne), Madeleine Ganne (Betty). Monique Hennessy (Arlette), Howard Vernon (Le colonel). Sortie : 22/09/1961. 

 


"Jean-Pierre Melville, dans l'adaptation admirablement fidèle qu'il vient de nous donner du livre, ne pouvait choisir, pour interpréter l'héroïne, une meilleure comédienne qu'Emmanuelle Riva. Ce qu'il y a dans son personnage d'un peu hagard et d'attentif, de puissamment animal et de très humain, cette intense présence en même temps que cette presque absence, répondent à l'idée que nous nous faisons de Barny.

Quant à Jean-Paul Belmondo, Gavroche 1961 trop vite grandi, il était a priori aussi peu ressemblant que possible à ce jeune prêtre, sympathique bien que fort convenu dans la non-convention, comme il en est quelques-uns. Très proche pourtant de la sainteté. Or le voici à son image de manière si ressemblante qu'il nous faut bien saluer en lui le grand acteur qu'il n'a cessé d'être." (C. Mauriac : Le Figaro Littéraire).

 


 

 

 

 

 

 

Barny (E. Riva) au confessionnal : - "La religion, c'est l'opium du peuple !" (15'27) Morin (Belmondo) : - "Pas exactement...

Emmanuelle Riva, Jean-Paul Belmondo. "Léon Morin, prêtre" (1961). Morin quitte Saint-Bernard.
- Barny : Pourquoi cela ne vous enchante pas ?
- Léon Morin : À la campagne, avant de commencer à parler de choses sérieuses, il faut toujours parler de lapins et de cochons. Et puis, j'aime la vie de paroisse quand ça tourne rond... et là-bas, ça ne va sûrement pas rond... Les villages sont divisés par des questions politiques. D'un autre côté, ce qu'il y a de pas mal, c'est que les gens sont sans prêtre depuis je ne sais combien de temps. Ils sont complètement déchristianisés. Alors il n'y a pas de déviations, c'est presque du terrain neuf. Mais il faudra des générations avant d'arriver à quelque chose ! (111-112 ')

"Léon Morin, prêtre", Jean-Paul Belmondo.
"Mes frères, est-ce le froid qui vous engourdit ? "