The Sandpiper (Le Chevalier des sables, V. Minnelli - 1965)

Richard Burton et Elisabeth Taylor : "The Sandpiper" (1965)

 À Brigitte Rebatet,


Vincente Minnelli (1903-1986) fut une des grandes figures de l'âge d'or du cinéma hollywoodien. Ce sont, bien entendu, ses musicals (Ziegfield Follies, 1946 ; An American in Paris, 1951 ; The Band Wagon, 1953 ; Brigadoon, 1954), toujours conçus en relation étroite avec le producteur Arthur Freed, qui assurèrent sa célébrité. Remarquant son talent exercé à Broadway, Freed l'engagea à la M.G.M. (Metro Goldwyn Mayer). Là, Minnelli y fit l'essentiel de sa carrière. Avant de devenir réalisateur, l'auteur de Two Weeks in Another Town (1962) se révéla comme un décorateur-costumier d'une inspiration exceptionnelle. À la vérité, Minnelli était né artiste : ses parents étaient des gens du spectacle, et lui-même manifesta très tôt un goût prononcé pour la peinture et la littérature - française, en particulier. Il adapta Flaubert (Madame Bovary, 1949) et Colette, en film musical (Gigi, 1958). Une stylisation picturale traverse, en réalité, son œuvre entière. On se souvient, au demeurant, de son fabuleux Lust for Life (La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, 1956) avec Kirk Douglas, et l'héroïne (Elizabeth Taylor) du Chevalier des sables est également artiste-peintre. Minnelli  brilla, tout autant, dans les comédies et les mélodrames. Des films comme The Father of the Bride (1950 - S. Tracy, J. Bennett, E. Taylor),  côté comédie ou The Bad and the Beautiful (1952 - L. Turner, K. Douglas, W. Pidgeon, G. Grahame), côté drame, sont à connaître absolument. Minnelli avait le goût de la sophistication, de l'élégance et un sens infaillible de la couleur, mais ce raffinement sublimé ne lui faisait jamais perdre une dimension lucide voire pessimiste de l'humanité. Dire qu'il fut un moraliste serait, sans aucun doute, exagéré : il se contenta d'être un observateur adroit des contradictions humaines. The Sandpiper nous  semble détenir, quant à lui, un sujet ambitieux et digne du plus haut intérêt. Nous ne le croyons, hélas, pas entièrement réussi. On rappellera cependant la présence au générique des scénaristes black listés, Dalton Trumbo, Michael Wilson et du producteur Martin Ransohoff, qui le sera aussi pour Sidney Pollack (Castle Keep), Richard Quine (The Moonshine War) ou Richard Fleischer (10 Rillington Place, Blind Terror). Enfin, le réalisateur bénéficie, une fois encore, du concours d'Irene Sharaf, "la plus talentueuse" créatrice de costumes de scène (dixit Minnelli) et du photographe Milton R. Krasner. Le métier de ceux-ci ne passera guère inaperçu à l'écran. Enfin, le thème musical (The Shadow of Your Smile de Paul F. Webster et Johnny Mandel) est, à présent, un standard immensément célèbre. Quant aux paysages - Big Sur, sur la côte californienne, notamment illustré par un roman de Jack Kerouac* -, ils sont somptueux et, eux aussi, très prisés. Nous reproduisons ici une critique de Catherine de la Roche, rédigée en 1966 à Wellington (Nouvelle-Zélande), dans le cadre d'un ouvrage consacré au cinéaste.


C'est une histoire  rivée à Big Sur , à cette communauté artistique établie à la suite du séjour de Henry Miller. Sans ce décor, sans cet univers barbare, l'histoire s'effondrerait... C'est vraiment un film très neuf pour le cinéma américain, en ce qui concerne le personnage central surtout, cette femme si moderne.

 Montrant des idéaux en conflit avec les conventions, The Sandpiper lui-même obéit à plusieurs conventions. La situation initiale est assez plausible. Laura, peintre, est la mère - non mariée - d'un garçon de neuf ans, avec qui elle vit dans un bungalow au bord de l'Océan, à Monterey, en Californie. 

Elle est en rébellion permanente contre les conventions sociales, ayant adopté la thèse généreuse, mais vague, de la supériorité des lois de la nature sur celles créées par l'homme. Bien que le garçon soit éduqué avec soin par sa mère, à la maison, il est indiscipliné au point que les autorités doivent intervenir, pour l'envoyer dans une école dirigée par un ministre marié de l'église épiscopalienne. En dépit de leurs opinions opposées, celui-ci et Laura tomberont amoureux l'un de l'autre. Mais pour lui, leurs relations ne peuvent trouver de justification, et il partira recommencer ailleurs une nouvelle vie. 

La faute majeure de l'œuvre réside dans un mauvais équilibre : trop d'importance est donnée au rôle de Laura. Dans le sujet lui-même, l'essentiel du drame est plutôt celui du religieux. Son aventure avec Laura met en échec son sens du bien et sa loyauté, menace son mariage et sa carrière. Le film eut été renforcé par un meilleur développement de son rôle. En outre, les deux caractères principaux sont assez mal dessinés. Laura, symbolisée par l'oiseau des sables blessé qui, sauvé, ne peut réapprendre à voler qu'en liberté, Laura doit être sans doute l'innocence même, puisqu'elle lance un défi aux conventions dans l'art et la morale, non par cynisme mais par conviction. Cependant Elisabeth Taylor, sans doute peu faite pour ce rôle, mal habillée (trop légèrement parfois)**, affadit la qualité de cette innocence. En outre, son rôle, comme celui de Burton, est parfois sapé par un dialogue plutôt prétentieux qui (pour le religieux à la conscience torturée après une visite à Laura) aboutit même au monologue. 

Jusqu'à un certain point, ceci fait partie des conventions de Hollywood : mettre l'accent sur "l'intérêt pour la femme" et sur le sex-appeal, présenter artificiellement artistes modernes et penseurs d'avant-garde en insistant sur leurs côtés bizarres. Dans les films de Minnelli cependant, l'artificiel et le prétentieux sont souvent partie intégrante du fond. Le petit bungalow de Laura, meublé avec surcharge, paraît ainsi typique du genre artiste qui est le sien, et la plus grande partie de son dialogue, qu'il soit tantôt assez littéraire, tantôt plutôt vulgaire, est également typique. Minnelli ne réussit pas à sauver entièrement le film ou à l'élever bien au-dessus du niveau d'une œuvre mineure comme Goodbye Charlie. Mais, comme toujours, il lui a donné certaines qualités. Il y a une sincérité véritable, maladroite, dans les scènes d'émotion et de sentiment, où les situations semblent échapper au réalisateur. La scène, par exemple, dans laquelle Laura apprend que son amant a mis sa femme au courant de leur liaison : elle se sent trahie et impuissante, et proteste que l'intimité entre hommes et femmes devrait être au moins aussi secrète que les relations entre docteurs et malades, hommes de loi et clients. Il y a une délicieuse séquence sur la plage, qui commence au bord de l'eau, sur des plans brefs de vagues, et continue avec une scène de barbecue pleine de trouvailles, dans les lumières dansantes... Quelques séquences sont observées avec acuité : ainsi celle des vestiaires de golf pour hommes, où l'on bavarde dangereusement, et celle de la réunion des donateurs. Décors et lieux sont superbes, et il y a beaucoup de choses merveilleuses à voir dans Sandpiper ; pourtant Minnelli aurait besoin de mieux se remettre en forme. 

Néanmoins, Marcel Martin par exemple (dans Cinéma 65, n° 100) a vu l'œuvre sous un jour plus favorable : "Le scénario de The Sandpiper est d'un courage exceptionnel, dû à deux hommes qui furent naguère sur la "liste noire" de Hollywood, Dalton Trumbo et Michael Wilson. C'est essentiellement l'histoire d'une femme libre : elle a quitté délibérément un homme qu'elle n'aimait pas et vit seule, avec son garçonnet, dans une maison perchée au bord de l'océan, dans la sauvage région de Big Sur. La voici amenée à rencontrer un pasteur, directeur de l'école où son fils est envoyé par un juge pour enfants : c'est le coup de foudre entre eux, une passion dévorante et tragique qui finit par une rupture commandée sans doute par la morale hollywoodienne, mais aussi par une impossibilité réelle pour deux êtres si différents (la femme libre, l'homme prisonnier de ses croyances), de vivre à l'unisson. Le personnage incarné par Elisabeth Taylor est d'une exceptionnelle richesse psychologique et morale : on pourra regretter la présence dans sa personnalité de certains aspects "beatnik" et "artiste" qui sont peut-être une concession à la mode, mais il faut bien admettre que cette évasion dans l'art semble être l'une des seules voies de refus, sinon de révolte, devant le traditionnel mode de vie américain carapaçonné de conformisme. Richard Burton, comme acteur, est supérieur à sa partenaire et épouse, et son personnage n'est pas moins intéressant : peut-être moins original, mais avec des aspects inattendus dans le cinéma hollywoodien, comme cette tentative de concilier deux sentiments apparemment contradictoires, l'amour conjugal et la passion adultère. Cela n'est déjà pas banal, mais la fin du film, sous des dehors conformistes (le pasteur rompt, mais en réalité c'est elle qui l'a chassé), cache une morale plus audacieuse : c'est ce drame qui ouvre les yeux du pasteur sur l'embourgeoisement de la vie qu'il menait jusqu'alors, prisonnier des mondanités et des aspects commerciaux de son métier, et qui le décide à solliciter un nouveau poste dans un lieu déshérité." Et quand "Les Cahiers du cinéma" écrivent : "Le sujet, œuvre de producteur borné, est l'un des plus bêtes que le cinéma ait osé traiter", et "Positif" : "Constat et donc dénonciation... Affirmation des valeurs... La critique va loin", on peut conclure que, loin d'être seulement un metteur en scène de ballets divertissants, Minnelli aborde des problèmes qui touchent au vif. D'un pareil talent, la rareté fait le prix. 

Catherine de la Roche

 


  * Le film et le personnage incarné par Elisabeth Taylor offrent - au-delà des lieux purement géographiques - des accointances spirituelles avec le récit - très autobiographique - de Kerouac, publié en 1962. Du reste, toute l'œuvre en prose de l'écrivain, initiateur du mouvement Beat Generation, revêt un caractère autobiographique : le héros Jack Duluoz a le même surnom que Kerouac : Ti Jean. Le cycle de ces "aventures narratives" (Kerouac refusait de les nommer romans) est intitulé Légende de Duluoz. Elle débute principalement avec Visions of Gerard (1956) et s'achève avec Satori in Paris (1966). Son très célèbre On the Road (1957) en fait partie. Kerouac écrivait : "Mon œuvre, comme celle de Proust, ne comprend qu'un livre unique aux vastes dimensions : cependant, mes expériences ont été décrites au fur et à mesure, et non après coup, sur un lit de malade.Big Sur n'est donc qu'un chapitre de l'opus de Kerouac. Cet épisode relate la folie imminente qui s'empare de Ti Jean qui cherche à fuir l'existence démente qu'il vivait à Greenwich Village. Il se réfugie au bord de la mer en Californie, à Big Sur, dans une cabane isolée. Mais, il ne parvient pas à se défaire d'un sentiment de désespoir et d'impuissance. Il s'installe à San Francisco, où il rencontre Billie et son garçon, et, avec lesquels il décide de vivre. Échec. Il revient à Big Sur avec Billie... Nouvel échec. 

** Le point de vue de Catherine de la Roche infirme, en quelque sorte, celui de notre introduction. Nous pensons, pour notre part, qu'Irene Sharaf n'était pas ici dans son univers habituel. Tandis que The Sandpiper est foncièrement un produit hollywoodien, l'héroïne artiste beatnik est, à l'opposé, fondamentalement anti-hollywoodienne. Là, réside une des contradictions du film de Minnelli. 

 

 


The Sandpiper (Le Chevalier des sables). E.-U., 117 minutes. Production : M.G.M.- Filmways, M. Ransohoff. Réalisation : Vincente Minnelli. Scénario : D. Trumbo, M. Wilson, d'après un sujet de M. Ransohoff. Photographie : Milton Krasner, R. Borden (panavision, métrocolor). Décors : H. Grace, K. Gleason. Costumes : I. Sharaf. Musique : J. Mandel. Montage : D. Bretherton. Interprètes : E. Taylor (Laura Reynolds), R. Burton (Révérend Hewitt), Eva Marie Saint (Claire Hewitt), Charles Bronson (Cos), Robert Webber (Ward Hendricks). Sortie : 23/06/1965.

Une femme artiste-peintre, Laura Reynolds élève, seule, son fils sur la côte californienne. Or, celui-ci tue dans un but "expérimental" un faon. Laura affronte alors les préjugés des habitants et l'hostilité des autorités religieuses. Elle est contrainte de confier l'éducation du garçon au collège paroissial de San Simeon, dirigé par le pasteur Hewitt. Celui-ci est bientôt irrésistiblement attiré par la personnalité de Laura...  

 


 

Petits oiseaux limicoles, Tringa solitaria ou solitary Sandpiper, qui, par métaphore, ont donné le titre du film. Ces scolopacidés sont des volatiles migrateurs qui vivent sur les rivages. Ces photos ont été prises au San Simeon State Park de Moro Bay (Californie).