Les Croix de bois (1931, Raymond Bernard) : Au bout de la nuit


 

« Je ne sais qu’une belle sonnerie de guerre, c’est : Cessez-le-feu ! » (R. Dorgelès).

 

Un siècle s’est déjà écoulé… depuis l’armistice qui mit un terme au premier conflit mondial. De cette guerre démesurée, terriblement dévastatrice et traumatisante, il nous reste désormais de multiples confessions, de ceux du poilu anonyme à ceux imprimés, pour une éternité, par de célèbres écrivains. Le cinéma s’en fera l’écho. Ainsi, au début des années 1930, l’Américain Lewis Milestone portait à l’écran le best-seller de l’Allemand Erich Maria Remarque, À l’Ouest rien de nouveau (All the Quiet on the Western Front), édité deux ans plus tôt. Il ne faisait que suivre  la trace initiée par ses confrères King Vidor (The Big Parade, 1925) ou Raoul Walsh (What Price Glory ? 1926) qui, au temps du cinéma muet, s’inspirèrent des témoignages du dramaturge Laurence Tucker Stallings (1894-1968), grièvement blessé sur le front français en juin 1918. Dans ce dernier film, par exemple, le capitaine américain Flagg (Victor McLaglen) consignait dans ses carnets l’abomination que cette guerre lui inspirait. Après avoir instruit de nouvelles recrues, il s’exclamait : « Il y a quelque chose de pourri dans ce monde qui, tous les trente ans, doit être arrosé du sang de jeunes gens comme eux. » Le film de Milestone était, quant à lui, et, conformément à la tonalité du roman, franchement antimilitariste et d’un réalisme saisissant. Le film fut, en partie, censuré : la version originale de 152 minutes fut ramenée à 103 minutes, quelques années plus tard.

Le film de Raymond Bernard[1], fidèle à l’esprit du roman de Roland Dorgelès, paru en 1919, ne s’inscrit pas dans une optique aussi nette. C’est, néanmoins, un juste et profond reflet de ces quatre années d’horreur… et d’effroi. Cette peur paralysante, Gabriel Chevallier tentait, pour sa part, d’en décrire l’essentiel à travers son récit, La Peur, publié également en 1930, et que Damien Odoul va adapter en 2015. Certains, tel Henri Barbusse (Le Feu, Paroles d’un combattant), instruits par une forte conscience politique commencèrent à écrire au Front. D’autres, comme Maurice Genevoix (1890-1980), publièrent leurs premiers souvenirs quelques années après (Les Éparges, Ceux de 14). En déplacement aux Éparges (Meuse), théâtre d’une bataille apocalyptique, M. Emmanuel Macron, Président de la République française en exercice, rend maintenant hommage à l’écrivain, blessé sur cette colline en 1915, et annonce l’entrée de M. Genevoix au Panthéon. Nous souhaitions y voir un hommage aux souffrances des soldats européens, entraînés dans une guerre qui n’était pas la leur, et un  signe accru en faveur d’un monde de paix et de fraternité entre les peuples. Hélas, les "itinérances (ou errances) mémorielles" du Président nous auront plongés dans une circonspection cérémonieuse. Nous aurions aimé, en outre, que respect soit rendu à ces poilus venus de l’ancienne Afrique coloniale. Ainsi, dans Le Progrès du 7/11 courant, un lecteur, Kamel Mouellef, écrit à juste raison : « Il y a cent ans mon arrière-grand-père Alouache Ahmed Saïd Ben Hadj perdait la vie au grade de Sergent-chef, après avoir connu l’enfer à Verdun en 1916, chemin des Dames. Aucune mention dans les manuels scolaires pour rappeler qu’il faisait partie des poilus venus d’Afrique pour sauver la mère patrie. »

S’agissant des Croix de bois, on cherchera en vain une silhouette africaine dans un bataillon… car, c’est autour d’un de ceux-ci que Dorgelès cernait son récit, de l’ouvrier Sulphart (Gabriel Gabrio), au tempérament de gueulard, à l’étudiant Demachy (Pierre Blanchar), en passant par le caporal Bréval (Charles Vanel), mortellement atteint en allant chercher de l’eau… tous composent des protagonistes dotés d’une authenticité incroyable, y compris dans cette joyeuseté populaire de l’époque, difficile à restituer aujourd’hui. À la vérité, Raymond Bernard ne s’éloigne pas des situations et des tournures que Dorgelès valorisait avec une précision et un relief exemplaires. À franchement parler, Les Croix de bois, dans sa version restaurée par Pathé en 2014, n’aura, sans aucun doute, nul concurrent en matière d’historicité. Ce qu’il convient d’admirer aussi c’est la fusion réussie entre réalisme et épopée. Du coup, on comprendra, les hésitations de la critique : le film est-il une ode discrète au patriotisme – les fameuses croix de bois filmées en panorama – ou, au contraire, la mise en accusation des responsables du carnage humain ? Dorgelès ne voulait entrer dans aucune de ces catégories, et le cinéaste a bien compris cette philosophie. Ainsi, et, pour cette raison, l’ouvrage et le film continuent d’émouvoir. Car, si le pamphlet s’avère nécessaire voire indispensable, on doit également s’enquérir, conformément à la diversité des sensibilités, des états d’âme et des impressions qu’éprouvèrent les combattants de la Première Guerre mondiale. De ce point de vue, le film de Raymond Bernard se distancie radicalement de l’optique choisie par Abel Gance dans son J’accuse, sept ans plus tard. Les Croix de bois tord le cou au romanesque et à l’emphase, même s’il élève, au rang d’une fresque ou d’une chanson de geste, l’hallucinant état des lieux d’une tragédie indescriptible. Au demeurant, l’œuvre de Raymond Bernard, rend bien compte de l’évolution de la psyché et du moral des troupes françaises : on répond à l’ordre de mobilisation[2], dans la ferveur et l’exaltation - la fleur au fusil, diront certains. Dorgelès ne débute-t-il pas ainsi : «Les fleurs, à cette époque, étaient déjà rares ; pourtant, on en avait trouvé pour décorer tous les fusils du renfort et la clique en tête, entre deux haies muettes de curieux, le bataillon, fleuri comme un grand cimetière, avait traversé la ville à la débandade» ? Après la contre-offensive de la Marne (septembre 1914), les soldats s’imaginent même que tout sera bientôt terminé… Or, c’est, justement, deux ans après celle-ci que commence vraiment Les Croix de bois… avec l’odyssée de l’étudiant en droit, poète à ses heures, Gilbert Demachy, engagé volontaire. Quel pourrait-être l’état d’esprit du jeune homme ? Sulphart, qui le prend en charge, lui assène : « On se bat plus. T’arrive trop tard ! » À vrai dire, c’est plutôt le calvaire qui s’annonce : la Guerre va durer et changer de nature. Mais, le jeune Gilbert n’était-il pas imprégné de ces idées qui habitaient Henri Barbusse, l’auteur du Feu ? Ce dernier écrivait alors à « L’Humanité », le journal de Jaurès, tribun socialiste que l’on venait d’assassiner le 31 juillet 1914, à la veille du déclenchement des hostilités : « Voulez-vous me compter parmi les socialistes antimilitaristes qui s’engagent volontairement pour la présente guerre ? […] Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme ; le Sabre, la Botte et j’ajouterai : la Couronne. […] Le monde ne peut s’émanciper que contre eux. Si j’ai fait le sacrifice et si je vais avec joie à la guerre, ce n’est pas seulement en tant que Français, c’est surtout en tant qu’homme. »[3] Voilà donc une belle figure d’aveuglement : un socialiste qui, par je ne sais quel enchantement coupable, oubliait la nature colonialiste (donc impérialiste) de son propre pays. En face, c’est-à-dire chez les fridolins, d’autres raisonnements, aussi efficaces que fallacieux, remplissaient des manchettes aux accents chauvins : on s’ébranla donc, fièrement et allègrement, en escouades dûment entraînées pour fusiller du gaulois ! Lisez Orages d’acier (In Stahlgewittern, 1920) d’Ernst Jünger pour en tâter l’humeur ! 

Les Croix de bois s’attache à souligner la bravoure des mobilisés et leur solidarité mutuelle, mais ces qualités-là ne suffisent plus à justifier une atroce boucherie dont l’absurdité apparaît, progressivement, de plus en plus manifeste (« Au secours, on assassine des hommes ! », hurle Demachy). Raymond Bernard n’offre aucune rhétorique pacifiste : « Les faits doivent parler d’eux-mêmes : ceci paraît banal aujourd’hui, cela ne l’était pas dans le cinéma français de l’époque », écrit Jacques Lourcelles. Le cinéaste a eu également conscience que l’on ne pouvait peindre l’horreur sans décrire la souffrance de l’âme. L’œuvre ne pouvait pas se contenter de révoquer la laideur ; encore fallait-il, dans ce désordre, que surgisse la grandeur d’une humanité qui revendique ses droits, envers et contre tout. Cette grandeur (ou cette beauté), le film la formule en plans et séquences d’une noblesse sidérante. Ainsi, par exemple, de la séquence où Demachy, un bouquet à la main, se recueille sur la dépouille (une croix de bois) du soldat Vairon (Raymond Cordy), tandis qu’on entend autour, et, comme miraculeusement, le gazouillis des oiseaux. De ce plan jusqu’à celui de l’Ave Maria funèbre entonné à l’église, et suivi d’un souple travelling sur l’hôpital improvisé et ses blessés désormais invalides, on détient là quelques-unes des intuitions les plus fluides et les plus achevées que l’art cinématographique peut engendrer (47e/52e min.) 

Il fallut cependant innover : comment recréer, sans risquer l’intangibilité, la  monstruosité des champs de bataille ? Le réalisateur et ses collaborateurs parviennent, grâce à des techniques totalement nouvelles, à ne pas altérer le rapport image/son. À propos des Croix de bois, Jacques Salles, dans sa monographie consacrée au cinéaste,[4] rappelle les premiers mixages de pistes opérés dans le cinéma français. Sans ces mixages, les bruits de la guerre auraient normalement couvert les dialogues entre personnages. Enfin, si le film paraît si proche de la réalité, c’est parce que la reconstitution s’effectua dans une des régions – la Champagne, en l’occurrence - où se déroulèrent les combats, tandis que l’essentiel des figurants voire des acteurs -  Pierre Blanchar et Charles Vanel notamment - furent d’anciens combattants. En même temps, et, de façon quotidienne, les services de l’armée furent mobilisés afin de sonder et déminer les terrains sur lesquels on tournait. Jacques Salles note, en effet: «Il arrivait aussi qu’ils mettent à jour des cadavres mutilés, dont certains purent être identifiés et dont la découverte plongeait chaque fois davantage techniciens et acteurs dans cette horreur profonde que beaucoup d’entre eux avaient réellement connue. » (op. cité).

Voilà pourquoi, et, parmi d’autres raisons énoncées plus haut, Les Croix de bois constitue un témoignage sincère et indélébile. En outre, l’originalité d’une telle œuvre a été dûment signalée par Éric Bonnefille : « D’autres films ont creusé bien plus profondément les sillons de l’absurdité des combats, de la dénonciation des intérêts supérieurs ou de la hiérarchie militaire, affirme-t-il. Mais, bien peu donnent l’impression d’être, à ce point, à hauteur d’homme. »[5]

Le 9/11/2018.

Misha    



[1] Raymond Bernard (1891-1977) était le fils de l’écrivain Tristan Bernard. Il débuta comme acteur aux côtés de Sarah Bernhardt dans Jeanne Doré (1915), écrit par son père. Assistant de Jacques Feyder, il deviendra un très bon réalisateur et un excellent directeur d’acteurs, laissant surtout une adaptation insurpassée des Misérables (1933) d’Hugo. S’agissant des Croix de bois, le film reçut le soutien des anciens combattants et des pouvoirs publics. Paul Doumer, Président de la République, assista à la première (au Moulin Rouge) – le 17 mars 1932 - et partagea sa loge avec Dorgelès et Raymond Bernard. Le cinéaste raconte dans ses mémoires : « À l’issue de la projection, un extraordinaire silence, qui n’en finissait pas et me faisait redouter le pire, fut suivi par un tonnerre de bravos… Et je fus nommé « soldat d’honneur » du régiment Dorgelès. » Lors de la reprise des Croix de bois, en version restaurée, J. Mandelbaum note, pour « Le Monde » du 11/11/2014, les faits suivants : « Le 6 mai 1932, à l’hôtel Salomon de Rothschild à Paris, Paul Gorgulov, un immigré russe, revolvérise le président de la République, Paul Doumer, lors d’une vente de bienfaisance en faveur des anciens combattants de 14-18. D’origine paysanne, médecin raté, antisémite et antibolchevique, l’assassin est selon toute vraisemblance un psychopathe qui se prétend « dictateur du parti national panrusse ». Gorgulov est aussi un ancien combattant de la Grande Guerre. Il sera guillotiné. Paul Doumer, père de quatre fils morts dans les tranchées, ne survivra pas à ses blessures. »

 

[2] La mobilisation française s’est déroulée en 17 jours, à partir du 2 août 1914. Environ 8 millions de citoyens aptes au service militaire ont été appelés sous les drapeaux, dont 7 % furent issus des colonies.

 

[3] Lettre expédiée le 9 août 1914. Henri Barbusse dira, après guerre : « Je n’ai rien appris de nouveau à la guerre. […] Elle m’a appris à m’approcher de l’humanité et à entrer en contact avec elle, non pas seulement en artiste ou en rêveur, en mystique ou en fabriqueur de formules, mais en homme. […] En participant moi-même au lamentable et sanglant sport militaire, en vivant au milieu des morts, des mourants et des condamnés, je me suis fait une idée nette et claire de notre destinée actuelle et des voies où elle s’engage. […] La guerre nous a appris à organiser la guerre à la guerre et, par conséquent, aux régimes et aux systèmes qui jettent les populations innocentes les unes contre les autres. […] La guerre a fait naître en nous l’idée de révolte, et l’idée de révolte, à mesure qu’elle est devenue plus consciente et plus positive, nous a donné l’idée de la révolution. » (In : H. Barbusse : Paroles d’un combattant, préface de P. Markidès, Éditions Delga, 2013).  L’idée de révolution prolétarienne aura effrayé ceux qui ont prémédité, nourri et organisé la Grande guerre. L’armistice signé le 11 novembre 1918 explique en grande partie la hantise des élites au pouvoir.   

[4] In : Anthologie du cinéma, tome XI, 1983.

[5] E. Bonnefille : Raymond Bernard, fresques et miniatures, L’Harmattan, 2010.

 


 Les Croix de bois. France, 1931. Noir et blanc, 110 minutes. Réalisation : Raymond Bernard. Scénario : André Lang, R. Bernard d'après le roman éponyme de Roland Dorgelès (1919). Assistant à la réalisation et montage : Lucienne Grumberg. Photographie : Jules Kruger, René Ribault. Musique : marches militaires et airs de caf'conc'. Son : Antoine Archimbaud. Décors : Jean Perrier, Lucien Carré. Production : Pathé-Natan. Interprètes : Pierre Blanchar (Adjudant Gilbert Demachy), Gabriel Gabrio (Sulphart), Charles Vanel (Caporal Bréval), Raymond Aimos (Fouillard), Antonin Artaud (Vieublé), Paul Azaïs (Broucke), René Bergeron (Hamel), Raymond Cordy (Vairon), Marcel Delaître (Berthier), Jean Galland (Capitaine Cruchet), Pierre Labry (Bouffioux). Sortie : 17/03/1932, cinéma Moulin-Rouge, Paris.

- "Entièrement réalisé et interprété par des anciens combattants, le film était, trente ans après sa réalisation, assez impressionnant pour qu'après l'avoir vu à la télévision, un vétéran de 14-18 allât se suicider, le 11 novembre 1962." (in :  G. Sadoul, Dictionnaire des films).



  •  Autres films sur la Première Guerre mondiale

 

Une page de gloire (France, 1915 - L. Perret)

Hearts of the World/Cœurs du monde (E.-U., 1918 - D.W. Griffith)

Wings/Les Ailes (E.-U., 1926 - W. Wellman)

Verdun. Visions d'histoire (France, 1928 - L. Poirier)

Westfront 1918/Quatre de l'infanterie (Allemagne, 1930 - G.W. Pabst)

A Farewell to Arms (E.-U., 1932 - F. Borzage d'après E. Hemingway)

The Road to Glory/Les Chemins de la gloire (E.-U., 1936 - H. Hawks)

La Grande Illusion (France, 1937 - J. Renoir)

What price Glory (E.-U., 1952 - J. Ford ; remake du film de R. Walsh, sorti en 1926)

La leggenda del Piave (Italie, 1952 - R. Freda)

A  Farewell to Arms/L'Adieu aux armes (E.-U., 1957 - C. Vidor ; remake du film de Borzage)

The Paths of Glory/Les Sentiers de la gloire (E.-U., 1957 - S. Kubrick)

La grande guerra (Italie, 1959 - M. Monicelli)

King and Country/Pour l'exemple (G.-B., 1964 - J. Losey)

Uomini contro (Italie, 1970 - F. Rosi, d'après E. Lussu)

Johnny got his gun/Johnny s'en va-t-en-guerre (E.-U., 1971 - D. Trumbo)

La Vie et rien d'autre (France, 1989 - B. Tavernier)

Capitaine Conan (France, 1996 - B. Tavernier d'après R. Vercel)

La Chambre des officiers (France, 2001 - F. Dupeyron d'après M. Dugain)

Joyeux Noël (France, 2005 - C. Carion)

Les Fragments d'Antonin (France, 2006 - G. Le Bomin)

Torneranno i prati (Italie, 2014 - E. Olmi)

 

- Cette liste n'a rien d'exhaustif. Elle n'intègre pas les films cités plus haut dans le texte. 

 


 

 

Publié en 1919 chez Albin Michel, "Les Croix de bois" obtint le prix Femina la même année.

P. Blanchar (Demachy) : "Au secours, on assassine des hommes !"

Le Caporal Bréval (Ch. Vanel) mourant