Le Songe ou la Grande guerre : Montherlant et son double


 

Un ami – Di.u me signale qu’il s’agit d’un mécréant exemplaire – m’a replacé dans le juste cadre : on omet et on n’oublie rien. Le 11 novembre 2018, j’avais égaré « Le Songe » dans les bruines de mon histoire. Soyons justes : je suis un veinard. Des livres, j’en regorge. Il m’eût été facile de corriger dans l’heure ou dans la journée. J’ai préféré attendre : je me suis cantonné dans la posture du dilettante qui, par égoïsme, préfère conserver son petit secret et rire, dans sa barbe, de l’ignorance des autres. Je n’ai pas eu raison : il existe toujours un petit rusé qui nous joue des tours. En l’occurrence, ce malin, c’est un certain Philippe B…… Cherchez bien, vous trouverez facilement !

Alors, on reparlera d’Henry de Montherlant de l’Académie française. C’est annoncé bien ronflant, mais, je peux vous l’assurer : l’écrivain de Pitié pour les femmes ne ronflait pas ! L’homme ne savait qu’aimer. « Pourquoi s’est-il suicidé le 21 septembre 1972 » ? Parce qu’il aimait la vie ! Tout simplement… Pierre Sipriot, son principal biographe, l’aura merveilleusement exprimé : chez ce passionné, la hantise de la mort et l’amour de la vie courtisaient, comme « deux génies endormis, étendus côte à côte, et qui se recouvrent de leurs ailes. »

Montherlant partait à la guerre, avec ses vertus de noblesse, de fougue, de risque et de tempérament, que l’on ne peut saisir pleinement qu’à la condition d’être de ce milieu-là, avec ces valeurs-là. Son œuvre entière est dans cette contradiction : la vie mérite d’être vécue, éprouvons-la sans réserves ! En clair, acceptons-en la fin nécessaire. « Je détruirai et j’édifierai », tel est l’axiome souverain du romancier. Ainsi, Montherlant, comme son héros Alban de Bricoule, s’engagea au front en « amoureux du front. » Écrit sous l’influence de Gabriele d’Annunzio, Le Songe ne mérite aucun jugement. Il doit être assimilé et admiré. Me comprendrez-vous ? Je ne vous le demande pas. J’ai passé mon existence à choquer mon entendement. Je m’assurais qu’ainsi je deviendrais sage. Je ne pense pas y être parvenu. En revanche, j’ai gagné en modestie et les certitudes m’ont abandonné.

Je reprends : Alban aime l’Antiquité, le sport et la guerre. Il écrit aussi. La corrida exceptée, on identifie l’auteur de Port-Royal !  Enfin, Le Songe mêle des souvenirs, de jeune fille en particulier : ils appartiennent encore au romancier. Dominique, l’héroïne de « Mais aimons-nous ce que nous aimons », celle qui coupe les fils « les bras en l’air comme une victoire antique », est un personnage central du Songe : c’est drôle, la Guerre et tant d’autres vilénies  ne détruiront jamais la femme. Et, surtout, celle que Montherlant/Alban veut, sans discontinuer, exalter. Sa misogynie, peu blâmable, est, au contraire, providentielle. À réfléchir plus objectivement, il nous faudrait le questionner : quelles ménesses abhorre-t-il ? Il nous moque à regarder l’Olympienne comme s’il s’agissait d’un songe ! Il s’extasie, comme Alban, devant ce corps entier de diva athlétique qui nargue, enveloppée dans un nuage, la dureté du terrain. « Et soudain, par cet enrichissement du corps – par l’élargissement du cou, aussi, - le visage perdit son importance, toute la spiritualité coula du visage, descendit dans le torse qu’elle illumina […] », note Alban/Montherlant, qui conclut plus loin de cette manière : « Elle était débordée par son corps. Toute peine était bannie. » (« Le Pain de beauté », IV)

Que rechercha donc Alban/Montherlant en rejoignant le front ? Quels corps trouverait-il dans la guerre ? Où donc insinuerait-il l’abolition des peines ? Sûrement pas dans ces champs inondés d’horreurs qu’officiers et officiels oseront draper d’honneurs. Du reste, la croisade des hérauts s’est irrémissiblement dissipée. Alban/Montherlant est un homme d’hier. Les temps chevaleresques n’exercent même plus l’attrait des légendes. La guerre fut jadis exécrable et cruelle ; elle deviendra, à présent, monstrueuse, innommable, impensable, incontrôlable. Quoi qu’il en soit, Alban, peu éclairé, « monte en première ligne, rejoindre une compagnie d’infanterie, dans les Hautes-Vosges, pour le plaisir. » « J’espère que je vais bien m’amuser, affirme-t-il. C’est égal, un voyage en Espagne m’aurait amusé davantage. » Hélas, le sport militaire ne sera que ce qu’il est en réalité : un épouvantable charnier. Sipriot commente : « Alban, guerrier sorti tout carapacé de Plutarque et pour qui le champ de bataille était le saint royaume des forts va découvrir, comme Jünger dans Orages d’acier, la guerre mécanique, le grand fléau technologique. » Du coup, le malheur se précipite pour Alban : la 19e Compagnie décimée, l’impuissance et le chaos indescriptible. Face à ce désastre, l’angoisse sert de détonateur (« La peur, la peur, la sensation vraiment nouvelle, vraiment jamais ressentie. Pas la peur brève, qui éclate comme un obus sous la mort même, et puis se dissipe, […] ; mais la peur installée ; l’état de peur, le refus délibéré de mourir, […] la fuite devant demain, […] la peur sous forme de lâcheté. » - « Tout vient des êtres, XIV »). « Raisonnée plus tard, cette angoisse devient l’universelle pitié », constate Sipriot. « Que de souffrance ! », s’écrie Alban. Exclamé, c’est un des chapitres (XII) du Songe. Là, Montherlant trace le tableau de la miséricorde européenne :

«La cour de la ferme, écrit-il, était un cimetière de vivants. Côte à côte, comme ils seraient ce soir dans les tombes, extraordinairement semblables sur ces mêmes brancards, sous ce grand soleil qui mangeait les traits particuliers, tous à la même hauteur, pas plus haut dans l’air que l’herbe verte quand elle vit sous la clémence du ciel, tous semblables, côte à côte, Français et Allemands achevaient enfin leur grande expiation de fautes non commises. Tout était silencieux sur ce parterre d’agonies, comme si n’avaient rien eu à dire ces hommes innocents. Mais dans ce silence et cette immobilité, au fond des visages de plomb et de terre, les yeux regardaient, tournaient, vous poursuivaient à droite et à gauche. Ils étaient devenus beaux d’une beauté surnaturelle, ces yeux qui ne s’étaient jamais arrêtés que sur les choses les plus insignifiantes ; l’âme entière s’y était réfugiée, chassée du corps pourrissant […]. Et c’était une âme de souffrance, et tout le visage était éclairé par cette souffrance comme par une lampe, et chaque visage en devenait terrible, comme une lampe allumée dans ce soleil. Et pourtant une noblesse infinie était descendue sur ces hommes sauvés du rire, sauvés de la parole, un profond mystère dans ces pauvres êtres, hier grossiers ou médiocres, aujourd’hui tabernacles d’un formidable secret, et qui ne se taisaient que pour avoir entendu, soufflés à leur oreille, « les mots arcanes qu’il n’est permis à nul de prononcer ». Au-dessus de cette cadavrée, tremblant dans cette sorte de buée que faisaient les âmes en s’envolant, avec leurs désirs inexaucés, avec leurs projets vains, avec leurs bonheurs pas vécus, avec la foule de toutes leurs choses coupées et piétinées avant la fleur, des lettres enflammées composaient la sentence de l’Apôtre : « Voici ceux dont les noms sont écrits dans le livre de la vie. »

Classé « service auxiliaire » dans un régiment d’infanterie, remarqué pour son courage militaire, blessé en 1918 – sept éclats d’obus dans les reins -, Montherlant restait le fidèle admirateur des héros de jadis – ceux du vieil Homère, des compagnons de Roland et de Parsifal. Comme Alban de Bricoule, son protagoniste, l’écrivain voulait être un guerrier d’humaine condition. Selon lui, l’adversaire devait être dignement combattu, avec respect et sans haine. En 1919, nommé secrétaire général de l’Œuvre de l’ossuaire de Douaumont, il voulut qu’elle fut « dédiée à la gloire de l’homme. » 

Du Songe, néanmoins, il convient de n’en rien faucher.  Montherlant nous réveille : « Les héros de cette intrigue ont, ne l’oublions pas, l’un et l’autre une vingtaine d’années. Et je crois qu’il faut que le lecteur lui aussi ait cet âge pour comprendre la position psychologique d’Alban, qui révère l’amour charnel et le pratique avec sa maîtresse Douce, mais le juge dégradant lorsque c’est Dominique qui le ressent, parce que Dominique, tant dans son corps que dans son âme, représente pour lui un idéal beaucoup plus rare que celui dans lequel trouvent place les plaisirs des sens. » C’est, en effet, à l’âge des amours, sensuel ou mystique, ou les deux à la fois, qu’on bat le rappel des recrues. L’amour est un songe, tandis que la guerre est une réalité. C’est pourtant le songe qui fait vivre, tandis que la guerre tue. « Comme la vie du corps se gagne en travaillant, la vie de l’âme se gagne en aimant », souligne Montherlant. L’épilogue ou la victoire de l’ordre est ainsi déclaré : « Et dans son cœur il fait jour. »

 Le 14/11/2018.

Misha