M. Antonioni (1912-2007) : L'avventura ou l'amour comme expérience


Les exégètes du réalisateur ont noté le cordon inséparable unissant les trois films du début des années 1960 : L’avventura, La notte et L’eclisse. Les titres parleraient à eux seuls. J’aimerais comprendre cette trilogie comme l'expression de la fragilité des constructions amoureuses.

L’éclipse d’Anna (Lea Massari) irrite Sandro (Gabriele Ferzetti) et bouleverse Claudia (Monica Vitti). Ce couple s'ébauche précisément à l’instant où la première disparaît. L’absence d’Anna est dans le paysage, le vide est présence. Où est donc Anna ? Elle achève le processus d’absence virtuelle que Sandro lui inflige. Il ne l’entendait (ou ne la voyait) déjà plus comme présence. Ainsi, se préparait-il, paradoxalement, à l'épouser. Du reste, Anna vit-elle encore ? Face à un tel dénouement, Sandro semble vouloir s’esquiver. On rappellera le suicide de Rosetta dans Femmes entre elles/Le amiche (1955). Autre souvenir, côté acteur : Gabriele Ferzetti fut l’ouvrier-plombier inconséquent pour Du soleil dans les yeux/Il sole negli occhi (1953) de Pietrangeli. Dans ce film, Celestina (Irene Galter), la jeune femme de chambre, tentait de se tuer à cause de sa trahison. Quant à Claudia, elle occupe la place qu'occupait jadis la Clelia (Eleonora Rossi Drago) de Femmes entre elles; celle d'une conscience, placée, cette fois-ci, à l'intérieur d'un "polar à l'envers" ("giallo in rovescia") - l'expression dernière est d'Antonioni lui-même.

Ce que signale L’avventura : Avant tout, le couple est aventure (ou expérience), comme l’est toute existence humaine. On n’en peut prédire la conclusion ; l’aventure exige, toutefois, d’être vécue dans l’enthousiasme et l’exaltation. Sinon, elle n'est qu'aventure au sens trivial du mot. Il importe aussi que l’homme s’en souvienne et agisse différemment. Les films d’Antonioni ont cette valeur-là : le point de vue et les aspirations de la femme ne sont pas qu'échos lointains et intermittents. Comme chez son collègue Antonio Pietrangeli, l’homme n'en sort pas sain et sauf. Son irresponsabilité et sa lâcheté sont navrantes. Toutefois, la femme demeure son avenir ; elle ne peut, par conséquent, le proscrire du champ. L’avenir doit s’envisager autrement. Je veux voir dans l’œuvre d’Antonioni, non un constat d’incommunicabilité ou d’aliénation uniquement, mais une étincelle de lucidité et d’espérance. 

Ce que signale encore L'avventura : le cinéma doit lui-même transcrire en faits l'aventure que constitue toute expérience humaine. John Cassavetes n'affirmait-il pas : "Le cinéma est une aventure, la dernière qui nous reste"? Ceux qui connaissent le récit de tournage du film n'ignorent pas ses aléas. "Mes films sont des travaux de recherche", ainsi parle Antonioni. Pour que l'on en capte l'entière modernité, il lui faut donc un langage à la hauteur. 

On n'omettra pas, en dernière instance, les déclarations du réalisateur : « En regardant les hommes et les femmes autour de moi, j’ai constaté l’instabilité et la fragilité de leurs rapports. […] Le monde est instable en nous et hors de nous-mêmes. Cette instabilité influence notre psychologie et nos sentiments. […] Les personnages du film sont des hommes et des femmes qui […] essaient de mener normalement leur vie et leurs amours. Mais ils rencontrent de telles difficultés qu’ils ne peuvent éviter la catastrophe. […] L’érotisme qui domine aujourd’hui est un symptôme de la maladie des sentiments. On ne serait pas érotique, c’est-à-dire malade d’Éros, si Éros était sain, c’est-à-dire juste et approprié à la nature et à la condition de l’homme. La catastrophe de « L’avventura »  est une impulsion érotique de ce genre : malheureuse, mesquine et inutile. La conclusion à laquelle arrivent mes personnages n’est pas l’anarchie sentimentale ; ils peuvent à la rigueur parvenir à une forme de pitié réciproque. Que nous reste-t-il à faire si nous ne réussissons pas à être différents ? »

La séquence où les protagonistes apparaissent de dos, face au volcan sicilien, explique cette notion de pitié. Antonioni la commente ainsi : « On voit d’un côté l’Etna enneigé et de l’autre un mur. Le mur correspond un peu à la position de la femme. Le photogramme est donc partagé exactement en deux ; la moitié où figure le mur correspond à la part pessimiste, l’autre à la part optimiste. […] C’est déjà un résultat que la jeune femme (M. Vitti) ne fuie pas l’homme, mais demeure là et lui pardonne. » (M. Antonioni). Il nous importe de considérer ces deux êtres, l’homme et la femme, non pour eux-mêmes, mais en tant que personnages de l’universelle condition humaine : ainsi sont-ils filmés de dos. En second lieu, face à la force et l’impassibilité de l’immense nature, ils apparaissent si petits, si petits… Nous devons les aimer, précisément à cause de cela. L’amour est la part optimiste de l’humanité.

Le 19/11/2018.

Misha