Stefan Zweig Adieu l'Europe (2016, M. Schrader) : Avant l'aurore


 

« Être intellectuel c’est être juste. C’est comprendre l’autre, l’opposant, l’ennemi.  Je ne peux pas écrire à partir de la haine. » 

« Je crois en une Europe libre. Je crois que frontières et passeports appartiendront, un jour, au passé. » 

(S. Zweig)

 

Six tableaux décrivent l’exil américain du célèbre écrivain autrichien. Installé au Brésil, à partir de 1936, privé de références historiques, de ses livres et de ses archives, l’auteur de La Pitié dangereuse livre, avec une rare authenticité, la mémoire d’un homme d’hier sur Le Monde d’hier, publié en 1944, c’est-à-dire deux ans après sa disparition tragique. Le 22 février 1942, en effet, le couple Zweig se donne la mort. Dans une missive d’adieu à la vie, l’écrivain jette une dernière fois ces mots : « Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient, je pars avant eux ! » D’où le titre original du film… réalisé par l’actrice allemande Maria Schrader et qui s’inspire naturellement du Monde d’hier. Dans cet opus fondamental et si troublant, Zweig montre à quel point tout ce qui avait pu constituer l’illusion d’un univers européen nourri d’humanisme s’était désormais effondré, et, selon une durée imprévisiblement courte.

Dans la préface à l’ouvrage cité, Stefan Zweig écrit : « Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble, a été bouleversé au plus intime de son existence par les ébranlements volcaniques presque ininterrompus de notre terre européenne ; et moi, dans la multitude, je ne saurais m’accorder d’autres privilèges que celui-ci : en ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l’endroit exact où ces secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence. Par trois fois, elles ont bouleversé mon foyer et mon existence, m’ont détaché de tout futur et de tout passé et, avec leur dramatique véhémence, précipité dans le vide, dans ce « Je ne sais où aller » qui m’était déjà bien connu. » Quoi qu’il en soit, le voici donc outre-Atlantique, croyant découvrir au Brésil ce qu’il ne trouve hélas plus en Europe : les ferments d’une nation pacifique et tolérante. L’Histoire – brûlante celle-ci ! - nous enseigne le contraire.

Zweig mérite cependant notre indulgence : Le Monde d’hier décrit, avec justesse, le choc immense qu’auront produit la chute des deux Empires, les deux guerres mondiales, l’irruption des totalitarismes fascistes et la révolution bolchévique. Comme l’avait inconsciemment prédit le compositeur Gustav Mahler, qu’il admirait, l’écrivain était devenu, de son côté, totalement apatride. « Tous les chevaux livides de l’Apocalypse, affirme-t-il, se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémies et émigration ; j’ai vu croître et se répandre sous mes yeux les grandes idéologies de masse, fascisme en Italie, national-socialisme en Allemagne, bolchevisme en Russie, et avant tout cette plaie des plaies, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne. »

Zweig emploie les termes « d’inimaginable rechute » pour qualifier cette négation des valeurs humanistes les plus élémentaires. Il souhaitait, grâce à cet ultime témoignage,  « transmettre à la génération qui vient ne serait-ce qu’une parcelle de vérité, vestige de cet édifice effondré », et ce, dans l’espoir que cette œuvre ne serait pas vaine.

Je demeure, quant à moi, stupéfait et interdit. Je vous laisse seuls juges. Et vous incite, toutes affaires cessantes, à voir, sans aucune réserve, le beau film de Maria Schrader qui parvient, avec une sobriété salutaire, à nous rendre palpable le drame d’un homme et d’une génération.

Le 21/11/2018.

Misha

 

Arte. Mercredi 21/11/2018. 20 h 55.

 


 Stefan Zweig Adieu l'Europe (Vor der Morgenröte). 106 minutes. Autriche, Allemagne, France, 2016. Réalisation : Maria Schrader. Scénario : M. Schrader, J. Schomburg. Photographie : W. Thaler. Montage : H. Weissbrich. Musique : T. Wagner et C. Renz. Décors : S. Fischer. Costumes : J. Döring. Production : X-Filme Creative Pool, Idéale Audience, Maha Productions, Dor Film. Interprètes : Josef Hader (S. Zweig), Barbara Sukowa (Friderike Zweig, la première épouse), Aenne Schwarz (Lotte Zweig, la seconde épouse)), Matthias Brandt (Ernst Feder), Charly Hübner (Emil Ludwig), André Szymanski (Joseph Brainin).  Sortie en france : 10/08/2016.