Suspiria (1977, D. Argento)


 

Dario Argento: La face obscure de l’humanité

Arte, 28/11/2018, 23:25 : Suspiria (1977) en version restaurée et complète

 

Faut-il concéder Dario Argento aux seuls fanatiques d’un cinéma des marges ? Depuis quelques années, à présent, l’auteur de Profondo rosso/Les Frissons de l’angoisse (1975) semble intéresser au-delà des spécialistes. L’œuvre du réalisateur est enfin réévaluée à l’aune du cinéma italien, voire du cinéma mondial. Ses premiers films – un oiseau, un chat et quatre mouches, une série animalière ! – nous indique une idée : l’horreur, lisez-la à travers les titres qui les constitue plus étrangement : un plumage de cristal, neuf queues et du velours gris ! Pourtant, Argento opte, en ces temps-ci, pour un genre repérable : le giallo. Ce terme signifie jaune en italien, parce qu’il suggère, en réalité, la couverture des romans policiers parus chez Mondadori. Argento ne se contente pourtant pas de copier un prédécesseur, Mario Bava (1914-1980), l’auteur de Sei donne per l’assassino/Six femmes pour l’assassin (1964), initiateur du genre au cinéma. La mise en scène innove, même si les deux réalisateurs ont un égal talent photographique et le goût pour une picturalité imaginative. Argento exagère sans doute ; son génie indéniable côtoie sans cesse une vulgarité et la recherche de situations sensationnelles purement gratuites. Les critiques officiels seront forcément réfractaires.

Quoi qu’il en soit, Dario Argento possède une culture et une adresse cinématographique qui lui valent un succès public immédiat. Tout comme Sergio Leone, avec le western-spaghetti, L’uccello dalle piume di cristallo/L’Oiseau au plumage de cristal (1970) va enclencher un « filon » juteux.[1] Pourtant, le genre s’épuisera bientôt. Argento ne disparaîtra pas fort heureusement : après Profondo rosso, le réalisateur renouvelle son inspiration et aborde franchement l’univers fantastique qu’il n’avait fait que suggérer jusque-là. C’est donc Suspiria (1977). Un chef-d’œuvre certes inégal, mais marqué par un début retentissant. Le réalisateur crée d’emblée une atmosphère qui ferait pâlir d’envie bien des prédécesseurs plus illustres. Le scénario du film, écrit par Dario Argento et Daria Nicolodi – à l’époque compagne du cinéaste et mère d’Asia Argento -  se base sur des souvenirs de jeunesse de la grand-mère de Daria. Cette dernière découvrit des pratiques de magie noire dans un établissement musical qu’elle avait intégré. Elle le quitta aussitôt. Or, le réalisateur ne croit pas qu’il soit juste de fuir le Mal ; cette fraction d’ombre, il nous faut la connaître parce qu’elle est en nous tous. « L’idée de part sombre, affirme-t-il, est un aspect qui conditionne l’ensemble de mon œuvre. » Dario Argento ajoute : «Selon moi, c’est seulement ainsi qu’il sera possible de faire le Bien, de le comprendre, de l’apprécier, mais aussi, en ce qui me concerne, de vivre dans la solitude sans sombrer rapidement dans la folie ou la dépression. »[2]

Afin de bien préparer Suspiria, Argento se documenta longuement sur les manifestations de sorcellerie. Il se rendit dans toute l’Italie, mais également dans des cités réputées comme « capitales de la Magie », notamment le trio des villes noires, Lyon, Prague et Turin. Suspiria constitue un sommet : jamais le réalisateur n’avait atteint une telle dimension plastique et sonore. Les couleurs expérimentées avec l’opérateur Luciano Tovoli – le photographe d’Antonioni pour Profession Reporter (1973) et de Zurlini pour Le Désert des Tartares (1976) – ne pourraient pas être rendues aujourd’hui. Les pellicules Technicolor utilisées alors n’existent plus. Argento déclare : « Quand je regarde un acteur, une scène, je me sens comme un peintre ; je sens que je dois mettre de la couleur, que je dois « peindre ». Je ne me satisfais jamais d’une image « normale » : j’ai toujours besoin de transformer ce que je vois, d’inventer une réalité qui me soit propre. »

N’est-ce pas là le sceau du créateur ? On pourrait aussi louer les qualités de la bande-son, de la musique ou de la trame narrative… Suspiria est aussi le film d’un homme imbibé de références – on l’a déjà souligné -, mais cet art de la citation est si bien ordonné, si parfaitement discret qu’il faut croire simplement que Dario Argento le possède jusque dans ses veines.[3] Il en hérite naturellement. En ce sens, il nous faut admettre qu’il n’est pas seul : comme Sergio Leone, Brian De Palma, Quentin Tarantino et quelques autres, le voici réinventant, à partir du legs, des figures toujours plus déconcertantes.

« Dans Suspiria, dit Argento, la taverne où se rend l’aveugle est le lieu où Hitler a fait son fameux discours à Munich, et la place où il est dévoré par son chien était un endroit où le Führer organisait de grands défilés nazis. » Toutefois, les choses apparaissent en filigrane, de façon secrète. L’auriez-vous remarqué ?

Le 29/11/2018.

Misha

https://www.arte.tv/fr/videos/080232-000-A/suspiria/

 



[1] Sergio Leone, désireux de travailler avec de jeunes scénaristes, fera appel à lui pour le scénario d’Il était une fois dans l’Ouest. Bernardo Bertolucci y collabore aussi. Plus tard, lors d’un séjour en Tunisie, ce dernier lui fait lire Screaming Mimi de Fredric Brown. Le film ne se fera pas. Toutefois, Argento s’en inspirera pour L’Oiseau au plumage de cristal (1970).

[2] Dario Argento et les « Trois Mères » (V. Villani) in : Radici vol. 2, nov. 2017.

[3] Le film renvoie à diverses catégories qu’il transfigure : le conte pour enfants, le film de collège de jeunes filles – en vogue à la fin du ventennio fasciste ; du reste, la présence d’Alida Valli dans la distribution en est un autre rappel -, l’étrangeté chère à Jacques Tourneur (La Féline), Fritz Lang etc. « Pour moi, dira Argento, l’école est lieu de sorcellerie. Les enseignants cherchent à manipuler ton esprit. » On a souvent le sentiment qu’Argento est un grand enfant.