La Couronne et la Lyre : Les Grec(que)s de Marguerite


Aux abeilles (Zonas de Sardes)

 

« On ne sait rien de Zonas de Sardes, sinon qu’il vivait probablement au Ier siècle avant notre ère, et que certains de ses poèmes furent recueillis dans l’Anthologie de Philippe.Il ne reste de lui que sept ou huit épigrammes. » (M. Yourcenar, « La Couronne et la Lyre », poèmes traduits du grec, Gallimard, 1979).

 

Voici du romarin, des graines de pavots,

Du trèfle, un plant de thym et des fleurs de pêcher

Et quelques raisins secs sur les pampres nouveaux.

Chères abeilles, c’est pour vous. Que vos travaux

Se poursuivent en paix sous un limpide ciel,

Que le fermier qui construisit votre rucher

Avec Pan, votre ami, savoure votre miel,

Et lorsqu’il saisira, entouré de fumées,

Vos beaux rayons, que sa main sage, ô bien-aimées,

Vous laisse avant l’hiver, pour prix de tant d’efforts,

Une petite part de vos propres trésors.

Anth. Pal., IX, 226.

 

 

Or, aujourd’hui, votre labeur est méprisé,

Est ignoré ce qui vous honore,

Et la malédiction frappe celui qui vous implore,

Apiculteur, de grâce, ne te désespère pas en vain !

Osons défier les criminels qui vous négligent !

Apoïdes, de mille espèces que vous soyez, votre trépas est le nôtre.

Toute nature profanée s’augmente d’une rançon malsaine :

L’homme cruel produit une nature cruelle.

 


 

(Sappho)

 

« [...] Le peuple qui a donné à l'intelligence le visage d'Athéna, au courage et à la fidélité celui d'Antigone, à la vision prophétique celui de la Cassandre d'Eschyle, n'a pas méprisé la femme. Mère, épouse, sœur, maîtresse de maison, prêtresse, les poètes l'honorent, et la courtisane, on l'a vu, a sa dignité à elle. Le respect dont les Grecs ont entouré leurs poétesses, Sappho en particulier, et plus tard les amies et les disciples féminins de philosophes, montre que la liberté pour la femme de penser et de s'exprimer existait, encore que peu de femmes aient pu ou voulu la prendre. » (M.Y.)

« Des neuf poétesses grecques que la tradition antique, toujours dominée par les données mythologiques, a péniblement essayé de rassembler pour atteindre au nombre fatidique des Muses, Sappho est la plus illustre, et probablement la plus grande. Les femmes éoliennes semblent avoir joui à l'époque - VIIe et VIe siècle avant notre ère - d'une liberté considérable : la situation professionnelle de Sappho rappelle en tout point celle des poètes masculins s'entourant de disciples auxquels ils enseignaient leur art, organisant pour les fêtes publiques des représentations dansées et chantées. » (M.Y)

 « C'est aussi de notre temps, grâce au succès soudain de la psychologie, et plus tard de la psychanalyse, avec leur langage bien à elles, que la renommée populaire de Sappho allait prendre un aspect différent, moins erroné certes que celui qu'elle devait à une romantique histoire de suicide - la légende qui la fait mourir d'amour en sautant du rocher de Leucade ! -, mais également extérieur à son poétique génie : le mot sapphique qui avait jusque là désigné une forme de prosodie chère à la poétesse de Lesbos, ou inventée par elle, et le mot lesbien, resté principalement d'acception géographique, allaient désormais signifier l'amour de la femme pour la femme à une époque où, il est vrai, on lit de moins en moins la poétesse, mais où l'on éprouve de plus en plus le besoin de systématiser les comportements humains." (M.Y.)

 

Si, d'aventure, tendresse et attachement,

 sincérité et pureté sont hissées

À des crêtes imprévues.

Quelles que soient les alliances,

N'est-il pas naturel que l'on approuve ?

Puisque l'amour est là, 

Cet amour qu'il nous faut,

Puisque lui seul est la VIE.

 

 

... Apporte ta cithare, et viens ce soir, ma rose,

Ô toi dont la présence attendrit tous mes sens !

Mon cœur s'attache à toi, et les plis caressants

De la tunique sont assez pour m'enflammer,

Aphrodite est cruelle en nous forçant d'aimer,

Mais fasse que bientôt ses faveurs me ramènent

La plus chère à mes yeux des figures humaines...

Oxyrhynchi Papyri, 1231,15. 

  

 ... Si mon ventre aujourd'hui était encor fécond,

Si mes seins fatigués permettaient que j'allaite,

On me verrait courir, le corps et l'âme en fête,

Vers les noces, et leurs flambeaux, leur lit profond,

Mais ma face est ridée, et l'Amour doux-amer

N'approche plus de moi...

Oxynrhichi Papyri, 1231, 10.


 

Marguerite Yourcenar (1903-1987), par Delos.
« Un éloge ne sied bien qu’aux morts. Vivant, la polémique nous poursuit; les justes ou injustes critiques, les justes ou injustes louanges; mais les morts ont droit à cette sorte d’intronisation dans la tombe, avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. » (Mémoires d'Hadrien)