Stefania Sandrelli : La bambina sarà donna


Née à Viareggio (comme le réalisateur Mario Monicelli), station balnéaire située dans la province de Lucques (Toscane), Stefania Sandrelli a très tôt attiré les regards et les photographes. Elle a connu le sort de ses aînées, à savoir Lucia Bosè, Gina Lollobrigida ou Sophia Loren. Pourtant, elle n’était qu’une provinciale. Du reste, la bambina est élue dans sa commune « Miss cinema ». Elle fait bientôt la couverture de Le Ore, une revue hebdomadaire consacrée aux événements cinématographiques et culturels. C’est ainsi que Pietro Germi la découvre et l’engage pour jouer le rôle d’Angela dans Divorzio all’italiana (1961). Une œuvre qui, pour lancer la jeune nymphette au firmament, consacrera, tout autant, la valeur d’un réalisateur méconnu et néanmoins expérimenté – son premier film, Il testimone, datant de 1946. Germi choisit comme cadre la Sicile : là, il y brocarde, au moyen de la farce grotesque, les crimes d’honneur et les mariages arrangés. La baron Ferdinando Cefalù (Marcello Mastroianni) est éperdument amoureux de sa petite cousine, jouée par Stefania Sandrelli. Il met au point un crime machiavélique qui lui permettra de se débarrasser d’une épouse encombrante. Le profil du romancier Vitaliano Brancati (« Le Bel Antonio ») se découpe en filigrane tout au long d’un récit dans lequel expire une mentalité contagieuse, amalgamant machisme ostentatoire et hypocrisie sexuelle nauséeuse. Stefania incarne, à merveille, la brebis censément innocente que l’on conduit vers l’abattoir. En réalité et, le plan final l’indique avec suffisamment de cruauté, Stefania/Angela dissimule astucieusement ses atouts. Le rapport de forces n’est plus le même : le casse-cœur aristocrate se retrouve, à son tour, dans la situation de l’ex-épouse assassinée. Suite à une telle réussite, Germi – excellent directeur d’acteurs – la retient, deux ans plus tard, pour une variation sur le même thème avec Sedotta e abbandonata. Dans ce film, le cinéaste incrimine l’imposture que peut constituer, dans les mêmes contrées, le piteux « mariage réparateur ». Germi n’a, en effet, pas quitté cette Sicile qui, malgré tout, l’a adopté. Nous sommes à Sciacca, aux environs d’Agrigente. Jean-Antoine Gili écrit : « L’affiche sicilienne de Sedotta e abbandonata représente Stefania Sandrelli vêtue de noir, bas noirs remontant au-dessus des genoux mais cuisses dénudées, comme pour exprimer la violence d’un désir qui habille les femmes de deuil, comme pour mieux exalter la blancheur attirante de leur peau. » Car, de toute évidence, Stefania/Agnese réveille, en parfaite créature candide, les lascifs épanchements d’une brochette de coqs égrillards. Au-delà des détails plus ou moins graveleux, Agnese, comme la plupart des femmes, est surtout la victime d’institutions monstrueuses. Sa rage intérieure, s’exprimant en larmes amères, nous la dévoile plus justement : la fausse ingénue n’est pas non plus une sombre idiote. Au fond, juge Freddy Buache, « si la femme est victime d’un ordre social établi par les mâles, la femme n’est pas le seul être privé de liberté au centre de cet univers sec rongé par le soleil. » Laissons à Germi le soin de conclure : « Séduite et abandonnée est un film sur l’aliénation. […] Nous voyons un enchevêtrement d’êtres humains qui perdent de vue la valeur essentielle de leur vie, ils sont vraiment aliénés. […] Ascalone (Saro Urzi), le père, n’aime rien, il aimerait bien sa fille mais il la sacrifie » pour une chose qui lui est extérieure, le code de l’honneur.  Et, tandis qu’il ne cesse de battre sa fille, celle-ci exhibe, avec une fraîcheur insolente, des attributs qui ne laissent personne de marbre.

D’aliénation, il en sera question, à nouveau, dans Io la conoscevo bene (1965). Un film qui contribuera beaucoup, là aussi, à l’évaluation exacte des talents conjugués d’une comédienne et d’un réalisateur, Antonio Pietrangeli, hélas trop vite disparu (en 1968, à l’âge de 49 ans). Le cinéaste romain aura observé avec une pénétration admirable la psychologie d’une jeune femme flouée par les promesses mirobolantes de la société du spectacle. Malaise, ennui, vide spirituel et insatisfaction rongent perpétuellement l’Adriana Astarelli/Stefania Sandrelli d’Antonio Pietrangeli, déjà auteur de films mettant en relief de troublants portraits de femmes, comme Il sole negli occhi (1953) et Adua e le compagne (1960). Le cinéaste pense, à l’origine, reprendre dans ce rôle Sandra Milo, sa comédienne de prédilection. Mais, il demeure cependant persuadé que Stefania serait l’actrice rêvée. Il aura, pourtant, du mal à l’imposer. Aussi, l’interprétation de La bella di lodi (1963) de Mario Missiroli contribuera à renforcer la réputation de la Sandrelli. Notre bonheur est là : personne ne peut oublier, désormais, l’interprétation de Stefania dans l’opus majeur de Pietrangeli (voir supra). Sa prestation est déchirante de sincérité : sous le masque d’une personne à la gaieté contagieuse se cache, en réalité, une jeune femme perméable, anxieuse, se sentant fréquemment dévaluée. La conclusion, conséquence d’un sentiment d’humiliation irrévocable, est forcément terrible. Mais le destin personnel de Stefania Sandrelli, ayant, elle aussi, quitté sa province d’origine pour tenter sa chance à Rome – on n’en révélera guère plus –, l’avait vraisemblablement préparée à une telle incarnation.  

Quant à Pietro Germi, il n’a jamais douté : « Elle possède, dira-t-il, cette présence des grandes actrices. » Aussi, la rappellera-t-il pour L’immorale/Beaucoup trop pour un seul homme (1967) avec Ugo Tognazzi et Alfredo, Alfredo (1972) avec Dustin Hoffman. Le cinéaste tente bien maladroitement de railler les mœurs italiennes. Stefania éprouve, de son côté, quelque difficulté, dans ce dernier film, à camper une « femme dévoratrice et hystérique » (O. Maillart) que les hommes n’arriveront jamais à satisfaire. Stefania si timide, « intellectuellement naïve » (c’est elle qui l’affirme) mais qui, en revanche, ne s’était jamais acceptée comme adolescente, n’aura pas l’occasion de réhabiliter le cinéaste : Pietro Germi meurt des conséquences d’une cirrhose du foie, fin 1974. Quoi qu’il en soit, elle tourne encore auprès des meilleurs et dans des réalisations intéressantes : L’amante di Gramigna (1968), d’après Giovanni Verga, sous la direction de Carlo Lizzani, et aux côtés de Gian Maria Volonté, et pour lequel elle obtient le prix de la meilleure actrice au Festival de San Sebastián ; Brancaleone alle crociate (1970) de Mario Monicelli, avec Vittorio Gassman et, surtout, l’émouvant drame social Delitto d’amore/Un vrai crime d’amour (1974), scénarisé par Ugo Pirro et mis en scène par Luigi Comencini, dans lequel ses qualités intrinsèques sont parfaitement mises en relief.  

Néanmoins, à cette époque-là, le vrai tournant s’opère notablement avec Bernardo Bertolucci d’une part, et Ettore Scola, d’autre part. L’actrice est certes jeune, mais l’image de la bambina tend à s’effacer définitivement. Si Partner (1968), essai didactique plutôt médiocre, aurait tendance à figer son rôle, il n’en sera pas de même pour l’excellent Il conformista, deux ans plus tard. On lui rase les sourcils – l’auriez-vous remarqué ? – pour interpréter la Giulia, l’épouse idéale du Marcello (Jean-Louis Trintignant), devenu fasciste parce que « tous les Italiens sont forcément fascistes ! » « C’est une tendre et très douce beauté, explique l’actrice, une fille légère mais saine qui mesure l’amour au nombre de fois, toujours en train de chercher à savoir si son mari a envie ou non et qui, de son côté, ne rate pas une occasion. » Mais, en ville ou en société, elle n’est jamais une figure apeurée, pour tout dire l’esclave obéissante d’un mari, au demeurant assez équivoque lui aussi. Voilà de quoi alimenter la sentence du Life : « Un miracle de fierté docile ; de froide dignité. » Et, malgré tout, cette capacité à nous surprendre, à nous éblouir, à nous divertir… comme dans cette séquence, aux côtés de Dominique Sanda, dans Il conformista. « Quand on danse la farandole à Paris, j'étais très sincèrement excitée (voir photo ci-contre). Avec Dominique Sanda (Anna), il y a un rapport de fiction, un jeu. Lorsque nous dansions, nous étions deux femmes, mais elle jouait l'homme et je m'amusais énormément à jouer ce rapport, qui est profond aussi », déclara-t-elle. Les deux actrices se retrouveront d’ailleurs pour Novecento (1976) et, là encore, leurs rapports susciteraient matière à de fructueuses réflexions. Toutefois, Stefania n’est plus ici une femme frivole. La métamorphose est totale : la Sandrelli est l’Anita institutrice et pédagogue au service du prolétariat agricole de l’Émilie de Bertolucci.  En réalité, et, comme nombre de ses consœurs, Stefania Sandrelli n’aurait guère pu éviter le communisme en Italie. Son amant le plus célèbre, le compositeur et chanteur Gino Paoli, le fut… et tant d’autres qu’elle rencontra sur son parcours. Aussi, était-il normal qu’Ettore Scola en fit une animatrice essentielle de ses chroniques désenchantées sur l’Italie contemporaine (C’eravamo tanto amati, 1974 - La terrazza, 1980 -  La famiglia, 1987 - La cena, 1998). Celle que sa mère nommait Sciupatina – le terme désigne une fille malingre et maladive - était désormais une femme, une vraie. N’omettez jamais la maxime : la bambina sarà donna.

 

Le 12/12/2018.


Misha

 


 

Sedotta e abbandonata (1964, P. Germi)

Io la conoscevo bene (1965, A. Pietrangeli)

Il conformista (1970, B. Bertolucci - avec D. Sanda)

C'eravamo tanto amati (1974, E. Scola - avec N. Manfredi)

Novecento (1976, B. Bertolucci - avec G. Depardieu)

Photo de tournage, « L'Amante di Gramigna » (1968) de Carlo Lizzani, adaptation d'une œuvre de Giovanni Verga. Aux côtés de Gian Maria Volonté. Le film n'a jamais été distribué en France. L'actrice avait obtenu le Prix de la meilleure actrice au Festival de San Sebastián.

Stefania Sandrelli : Biofilmographie partielle


(Viareggio (Toscane) - 5/06/1946)