North by Northwest (La Mort aux trousses, 1959 - A. Hitchcock)


Ce 27 décembre 2018, sur Arte, 20 h 55

 

Tandis que l’Institut Lumière poursuit rondement sa rétrospective consacrée à Sir Alfred, Arte nous offre, à son tour, quelques classiques du maître. Voici donc programmé, l’insurpassable « North by Northwest » de 1959, filmé selon le procédé Vistavision et en technicolor. Hitchcock venait de tourner l’immense « Vertigo/Sueurs froides », un an auparavant. Il donnera, un an plus tard, « Psycho » et, en 1963,  « The Birds ». De quoi laisser bien des réalisateurs sur le bas côté de la route ! Jacques Lourcelles a bien raison qui écrit, à la fin des années 80 : « Trente ans après ce film et dix ans après la mort de son auteur, ces règles continuent – celles d’Alfred (ndlr) ! – d’être appliquées plus ou moins servilement par une quantité invraisemblable de cinéastes cherchant à égaler la fortune du Maître. Ainsi le souvenir d’Hitchcock inspire-t-il chaque année pas mal de films contemporains ; son génie - hélas - est absent et nous manque. »  C’est aussi l’explication de sa programmation rituelle et de son succès conséquent, comme la Tétralogie de Richard Wagner et les opéras de Giuseppe Verdi le sont pour les amoureux de l’art lyrique.

Il est néanmoins assez clair que, dès le milieu des années 30, Alfred Hitchcock avait atteint le sommet de son art, comme l’atteste ses Trente-neuf marches, réalisé en Grande-Bretagne en 1935. Du reste, la célébrissime séquence où Cary Grant (Thornhill/Kaplan) est menacé par un avion est inspirée du roman de John Buchan, l’auteur de The 39 Steps. Le cinéaste avait expliqué pourquoi et comment il l’avait conçue. Son objectif avoué était de contrecarrer des schémas usés jusqu’à la corde, faussement propices à créer une atmosphère d’angoisse ou de terreur. Contre-exemple : Ni obscurité, ni lieu clos, ni cri ou bruit suspect, la frayeur se déploie ici en plein désert, sous le soleil tapant, dans un espace ouvert et à l’horizon infini. N’allez pas chercher, tout autant, le pourquoi d’une telle scène c’est comme le fameux aéroplane qui sulfate alors qu’il n’y a rien à sulfater ! Quant aux baisers amoureux, selon sir Alfred, je n’en ai vu nulle part ailleurs de plus beaux et de plus trompeurs ! L’embrassade de Cary et d’Eva dans le compartiment de train, un modèle du genre… et, néanmoins, purement simulée ! Jean Douchet décrit subtilement l'état de lieux : « Thornhill (C. Grant) est séduit par l'apparence angélique de sa beauté (celle d'Eva Marie Saint). Celle-ci, à la fois distante et brûlante, joue avec ce partenaire que lui imposent simultanément (mais nous ne le saurons que plus tard) la "volonté créatrice" et la "tendance artiste" et qu'elle a mission de racoler. D'où la scène stupéfiante d'érotisme, toute en allusions osées (le wagon-restaurant) et en gestes sensuels (le baiser sans fin, en station verticale - car, filmé à l'horizontale, il eût été interdit par la censure - dans la cabine du sleeping-car), scène par surcroît d'une extrême beauté plastique. »* Il y a là un discours sur le cinéma et l'illusion qu'il parvient à créer. Il n'empêche : qui ne souhaiterait pas être acteur – au moins une fois dans sa vie et, avec Sir Alfred comme directeur, pour un bécot suprême à Joan Fontaine, Ingrid Bergman, Grace Kelly, Kim Novak, Tippi Hedren etc. ? Nous ne les choisissons pas : avec Sir Alfred, elles sont toutes subliminales ! Étreindre pour l’unique grâce du geste, n’est-ce pas accomplissement de l’art ?  

Quoi qu’il en soit, si vous avez manqué le début du film, et que vous l’ayez oublié, car, n’allez pas me dire que vous ne l’avez jamais vu, je ne vous croirai pas… À la fin du deuxième tiers, un résumé vous en est proposé. Écoutez attentivement la séquence au cours de laquelle Cary Grant raconte à Leo G. Carroll (« Le Professeur »), le chef du contre-espionnage, tout ce qui lui est arrivé depuis l’orée du film. Hitchcock nous l’a, en outre, déclaré, via François Truffaut. Celle-ci revêt deux fonctions : « Elle clarifie et résume, disait-il, l’action pour le public et, ensuite, lorsque Cary Grant a fini de raconter, le chef du contre-espionnage lui dévoile l’autre aspect du mystère et lui révèle pourquoi la police ne peut rien faire pour l’aider. » Toutefois, et c’est là où seront mises à l’épreuve vos facultés à retenir et expliquer ce que vous voyez à l’écran, ces propos sont inaudibles : ils sont couverts par le bruit des moteurs d’avion, et ce qui permet de les comprendre, sans les entendre, est annoncé dans une séquence antécédente. Dernière chose : Laissez tomber le film d’espionnage – sincèrement, un agent fictif – l’humour de sir Alfred ! – et un agent double au visage séraphique !? Des microfilms ? On ne sait pas ce qu’ils contiennent évidemment, et on ne le saura forcément pas. Ce qu’il faut retenir, entre autres exercices de virtuosité, c’est l’ascension, au-delà des périlleuses figures de pierre du Mount Rushmore, vers la couchette du wagon-lit de Miss Eve Kendall/Eva Marie-Saint… autrement dit, l’ascension au paradis ! Ainsi, sera éteinte l'ardeur inhabituelle du publiciste transformé en espion malgré lui, Roger Thornhill/Cary Grant. Un suspense esthétique ou un suspense sensuel ? Les deux à la fois sans doute.

Le 25/12/2018.

MiSha


 * Jean Douchet commentera quatre films d'Alfred Hitchcock les 18 et 19 janvier 2019 à l'Institut Lumière (voir programme). Lire son ouvrage : Hitchcock, publié chez L'Herne en 1967.


 

Titre original North by Northwest
Réalisation Alfred Hitchcock
Scénario Ernest Lehman
Acteurs principaux

Cary Grant
Eva Marie Saint
James Mason

Sociétés de production Metro-Goldwyn-Mayer
Loew's Incorporated
Pays d’origine  États-Unis
Genre Espionnage
Thriller
Durée 136 minutes
Sortie 1959

Photo-souvenir : Cary Grant, Eva Marie Saint, Alfred Hitchcock et James Mason.