Le Voleur (1967, L. Malle) : À voleur, voleur et demi...


Lundi 07/01/2019, Arte, 20 h 55

 

Louis Malle était un homme passionné. Henri Decae, son fidèle opérateur, affirmait qu’aucune manifestation artistique ne lui était étrangère. Pourrait-on inclure, au sein de celles-ci, le fructueux exercice du cambriolage de haut vol ? Nous exagérerions beaucoup. Le Voleur, autrement dit Georges Randal (Jean-Paul Belmondo), s'acharne plutôt à démolir : « Je fais un sale boulot; autant, le faire salement », profère-t-il. La méthode du réalisateur, quant à elle, ne varie pas :  ce qui occupe Louis Malle n’est pas tant ces pratiques illégales, celles que toute société policée aurait tôt fait de réprimer, qu’une recherche des clefs de compréhension d’une destinée humaine. Il ne juge pas cette dernière à l’aune des critères moraux habituels, il en décortique les fondements avec une attention et une rigueur entêtées. Il attend qu’on soit capable d’analyser intelligemment. Hélas, la société n’a guère préparé le spectateur à un tel discernement. Du coup, Louis Malle surprend souvent, quand il ne scandalise pas. C’est une constante chez le cinéaste : Les Amants (1958), Vie privée (1961), Le Feu follet (1963) et, plus tard, Le Souffle au cœur (1971) ou Lacombe Lucien (1974) diviseront la critique ou déchaîneront les esprits. Le Voleur fera moins de vagues, mais il arrivait sans doute trop tard… Nous étions à la veille du fameux printemps parisien de 1968. Pourtant, Malle était ici tout à fait lui-même : la férocité du roman homonyme de Georges Darien n’avait guère disparu. De surcroît, on retrouvait là une dimension très présente chez le cinéaste de Zazie dans le métro : la fusion, plus ou moins réussie, des genres. L’humour, avec un zeste de trait cinglant et caustique, n’est jamais absent chez Malle. Finement perspicace, cela n’y paraît pas lorsqu’on le connaît, le cinéaste garde tout jalousement, puis le délivre au moment le plus propice. Du reste, et, dans le même élan, c’est aussi une forme de feu, de vivacité et de jeunesse irrépressible qui s’extériorisent par endroits. On ne sera pas forcément étonné des goûts littéraires du réalisateur : Darien mériterait d’être mieux connu, et, auparavant, faudrait-il louer les talents de Pierre Drieu La Rochelle, de Raymond Queneau, du baron de Denon ? Quoi qu’il en soit, Le Voleur marque la fin d’une période – Malle n’adaptera plus d’œuvre littéraire à l’écran. Les raisons du tournant sont néanmoins plus profondes : « Ce que j’ai fait ensuite a été la conséquence de mon désarroi personnel », affirme le cinéaste. On voudra bien voir, à travers Le Voleur, les doutes de l’homme et, tout autant, les doutes du créateur – vers quelle voie faut-il qu’à présent je m’oriente, ceci afin de demeurer fidèle à mes propres engagements ?  De fait, on ne sera pas non plus désarçonné par la collaboration conjointe de Jean-Claude Carrière (Le Journal d’une femme de chambre et Belle de Jour de Luis Buñuel) et Daniel Boulanger, coscénariste de ce magicien sous-estimé du rêve et de la légèreté que fut Philippe de Broca. Or, Louis Malle ne tressait pas des récits ostensiblement sombres : la tentation suicidaire l’avait bien habité, mais il n’avait nulle intention de nous en flanquer à perpétuité. Le Souffle au cœur jettera, par ailleurs, un regard lucide voire ironique sur l’âme malade d’Alain Leroy/Maurice Ronet, le héros du Feu follet.

Il est recommandé d’apprécier différemment Le Voleur. L’œuvre a ce mérite de rassembler une distribution artistique de haut niveau – la meilleure que Louis Malle ait pu rassembler. Quant au film d’époque, il est juste de le recommander non pour cette propriété-là uniquement, mais pour sa parfaite adéquation à l’esprit du Voleur. Où dérobe donc Georges Randal (Jean-Paul Belmondo) ? Là, où se trouve précisément le goût du luxe, de l’argent facile et, éventuellement, le penchant à la confiscation de fortune. Au surplus, l’oncle dépouilleur (Christian Lude) marie la cousine tant aimée (Charlotte/Geneviève Bujold) à un aristocrate… Un comble ! La vengeance et le goût de la justice mèneront vers des chemins insoupçonnés. Georges Randal est désormais un fils de nantis devenu escroc, c’est assez rare pour être signalé. L’homme demeure forcément un gentleman. Cet Arsène Lupin a cependant un côté terriblement gouailleur : qui, hors Jean-Paul Belmondo, équilibriste hors-pair chez de Broca, aurait pu incarner un tel personnage ? Cependant, Louis Malle avait raison : Bébel pouvait, aux yeux des spectateurs, apparaître ici à contre-emploi. Il n’avait jamais interprété un rôle de dandy. Un paradoxe pour ce fils de sculpteur académique, à l’éducation bourgeoise. Vous aurez compris qu’en Georges Randal, c’est un peu – beaucoup même ! – de Louis Malle que nous retrouverons. Laissons le créateur l’avouer lui-même : « En relisant le livre, je m’étais identifié à lui. Après dix ans dans ce métier, je voyais le livre comme une métaphore de ce qui s’était passé pour moi. Je ne pouvais m’empêcher de comparer Randal le voleur avec Malle le cinéaste. Nous venions tous les deux d’un milieu aisé, conventionnel, nous avions rompu avec lui par la révolte, la colère, le désir de se venger et de le détruire. Ensuite, bien entendu, il y a une existence aventureuse et romantique, des femmes, le succès et l’argent. La société qu’on a rejetée vous acclame et vous vous retrouvez à votre point de départ. »*

Les travaux ultérieurs du réalisateur s’expliqueront en conséquence – on en exclura, quand même, le William Wilson des Histoires extraordinaires d’après Edgar Poe. Malle ira où bon lui semblera, suivant l’idéal qu’il s’est fixé. Le Voleur le traduit d’une certaine façon et sans trahir aucunement Georges Darien qui n’est, au fond, qu’un double de Georges Randal. Son insoumission fera encore tâche d’huile. À la conclusion du roman (ou du film), Randal a, quant à lui, tout acquis. Sa revanche s’est accomplie entièrement : il épouse sa cousine, s’installe dans la demeure de son oncle, dont il récupère, au passage, les ressources indûment subtilisées et conserve, de surcroît, celles de ses vols. Il poursuivra, envers et contre tout, son parcours irrégulier et coupable. « Et comme Don Juan, son existence est une quête implacable qui n’a jamais de fin », dit Louis Malle qui ajoute : « Il parle de l’instant où il ouvre un coffre-fort, comme s’il s’agissait d’un orgasme. » Au-delà, et, particulièrement dans la galerie des protagonistes – féminins en particulier (on se délectera des présences de Marie Dubois, Françoise Fabian, Marlène Jobert, Bernadette Lafont et Martine Sarcey) - qui défilent autour de Randal, tout est de nature à braver les convenances : l’abbé La Margelle (Julien Guiomar) est un receleur qui enseigne un art qu’il exerce à seule fin de soutenir des missions africaines, tandis que le bagnard Canonnier (Charles Denner, toujours extraordinaire) est un authentique libertaire. Louis Malle continue de décocher ses flèches en tous sens : comment définir l’honnêteté dans pareille société ? Ne soyez pas surpris lorsque viendra Le Souffle au cœur en 1971 et son curé ambigu (Henri/Michael Lonsdale) qui préconise l’abstinence au jeune Laurent (Benoît Ferreux) tandis qu’il lui caresse, de façon coupable, les jambes… Ailleurs, dans un accès de tendresse, l’adolescent fautera avec sa maman d'origine italienne (Lea Massari). Au fond, Louis Malle me plaît et me plaira éternellement, pour une raison simple : il fustige l’hypocrisie – normal, au passage, que les clercs en perdent la calotte ! Ce qui me surprend, en outre, c’est la fraîcheur d’une semblable irrévérence.

Le 03/01/2019.

Misha


 * Louis Malle expliqua, de cette manière, sa vocation de réalisateur, dans une interview donnée au Monde (04/10/1987) : « En 1942, on croisait des enfants de mon âge qui portait l'étoile jaune. Je demandais : « Pourquoi ? Pourquoi lui et pas moi ? » On ne pouvait me répondre. Dès ce moment-là, j'ai ressenti que le monde des adultes était un monde d'injustice, de faux-semblants, d'explications qui n'en sont pas, d'hypocrisie, de mensonge. [...] J'ai dit à mes parents (ndlr : à la suite d'un drame raconté dans le film Au revoir les enfants) que je voulais faire du cinéma. À l'époque, je ne sais pas si j'ai rationalisé ce désir, mais j'ai vraiment eu envie de trouver un moyen, une fonction qui me permettrait d'aller chercher une certaine forme de vérité, qui m'autoriserait à investiguer. »


 

Réalisation Louis Malle
Scénario Louis MalleJean-Claude Carrière et Daniel Boulanger
Acteurs principaux

Jean-Paul Belmondo
Geneviève Bujold
Marie Dubois
Charles Denner
Françoise Fabian

Sociétés de production United Artists
Pays d’origine France et Italie
Genre Film de casse et film policier
Durée 120 minutes
Sortie 1967

Jean-Paul Belmondo, Geneviève Bujold

Belmondo, J. Guiomar

Belmondo avec C. Denner

Bernadette Lafont avec Jean-Paul Belmondo