Virgilia D'Andrea (1888-1933) : Une torche dans la nuit fasciste


 

Dans une série nommée « Poètes dans la cité », et instruite par « L’Humanité »,  Joseph Andras rendait, ce 2 janvier, un bel hommage à Virgilia D’Andrea. Or, son œuvre poétique reste inconnue en France ; elle n’a pas été traduite. Notre constat est infailliblement une requête. Virgilia était aussi une militante anarchiste. Elle fut impliquée dans les combats de son siècle. Sa création littéraire est donc très liée à ses luttes et ses convictions idéologiques. « Tormento » (« Tourment »), son opus essentiel – préfacé par Malatesta - fut publié, à Milan, chez l’éditeur Zerboni, l’année même où Benito Mussolini et ses chemises noires accédèrent au pouvoir. Joseph Andras affirme que ce texte fut lu dans la péninsule, et qu’il le fut suffisamment pour que la police milanaise s’en affole. « Texte diffamatoire, incitation à la haine de classe […], briseuse de chaînes conjugales livrée corps et âme à l’amour libre », note-t-il. Parmi ceux-ci - l’époque le recommande - deux poèmes dédiés à Karl Liebknecht (« Spartacus ») – « Amate, disse, quest’amor profondo/Che mi disseta e si disserra al sole/S’agita e pensa si rinnova il mondo,/Pulsano ai venti magiche parole. » - et à Rosa Luxembourg («È forse un sogno ?) – « Luce de l’orgia tumultuosa e oscena,/E passa e guizza e torbida trascina,/Con un miraggio infido,/Forza incalzante ed ala di turbína,/Anime e sogni verso ignoto lido. -, l’un daté du 1e mai 1919, l’autre du 20 octobre 1920, alors qu’elle était incarcérée à la prison de Bologne. Tous deux postérieurs à l’assassinat des dirigeants spartakistes.  

Virgilia D’Andrea, qui êtes-vous et d’où venez vous ? Le public d’ici et d’ailleurs se posera d’emblée ces deux questions. Native de Sulmona, dans les Abruzzes – là même où Ovide vit le jour -, Virgilia perd son paternel à l’âge de six ans (« Un père jeune et fort qui emplissait la maison de ses chansons et que tes amis ramènent, un soir, les yeux clos et la poitrine ensanglantée », écrira-t-elle, dans Torce nella notte.) Un crime impuni qui détruira le cercle familial. Elle est alors placée dans un couvent catholique. Ses études sont très bonnes, puisqu’elle obtient un diplôme d’institutrice. Fait remarquable : elle lit énormément, et, en particulier, de la poésie : Rapisardi, Leopardi et surtout Ada Negri (1870-1945), une des premières grandes poétesses italiennes. Celle-ci demeure, elle aussi, fortement méconnue dans l’hexagone. Mais, si l’écrivaine mérite d’être appréciée, en revanche, son parcours politique le sera beaucoup moins. Ada Negri se rapprocha du régime fasciste. Elle reçut en 1931 le prix Mussolini et c’est le Duce en personne qui la proposa comme première femme à entrer à l’Académie d’Italie. Ce qu’avait dû aimer Virgilia, ce sont peut-être ses premières œuvres (Fatalità, 1892). En effet, il y eut bientôt un tournant dans la vie d’Ada Negri. Ce qu’il me plaît de rappeler ici c’est, avant tout, l’extrême complexité des destins dans cette histoire italienne chargée de paradoxes.

Quoi qu’il en soit, Virgilia D’Andrea, en adepte des idées d’Errico Malatesta, considérait qu’il n’y avait pire infirmité que celle de s’en remettre à un pouvoir quelconque, fût-il ouvrier. Selon elle, l’anarchisme devait être un phare qui dirige nos pas. Autrement dit, il ne s’agissait pas d’instaurer l’anarchie par la violence, mais selon un processus progressif, selon lequel l’éducation et la pédagogie y joueraient un rôle fondamental. « Avancer vers l’anarchie aujourd’hui, demain, toujours », suivant l’énoncé de Malatesta. Virgilia incarnait l’exacte antithèse de ce qu’on appela ensuite le totalitarisme. Le titre de l’article de Joseph Andras est, par conséquent, profondément justifié : « Du bas que la sève monte. »

Face au triomphe momentané du fascisme, Virgilia dut forcément s’exiler. À partir de 1923, elle traverse l’Allemagne, les Pays-Bas et la France, où elle s’installe jusqu’en 1928. À Paris, elle participe au lancement du mensuel « Veglia » (« Veille ») - « le magazine de tous les anarchistes » - ; huit numéros paraîtront. À ses côtés, se trouve son compagnon Armando Borghi (1882-1968), dirigeant syndical anarchiste, co-fondateur de l’AIT (Association Internationale des travailleurs) et qui participera, plus tard, aux Brigades internationales en Espagne. Comme Virgilia, la vie d’Armando Borghi mériterait le détour. En attendant, tous deux émigrent bientôt aux États-Unis, à l’automne 1928. Là, ils y donneront des conférences et continueront de militer activement : ce qui leur vaudra une étroite surveillance des services de renseignements américains. « Tourment » reparaît en 1929 ; cette fois-ci, il est immédiatement saisi, au motif qu’ « il excite les esprits » et « invite à la révolte. » L’idéal libertaire est naturellement rédhibitoire sous le fascisme, mais il est aussi vrai qu’il fut sévèrement puni sous le « communisme » soviétique. La pensée de Virgilia D’Andrea et des siens ne demandait rien d’autre que d’être confrontée, comparée et expérimentée ; s’il était normal qu’elle soit honnie par ceux qui défendait une idéologie de la servitude (« Le Chef a toujours raison », suivant l’axiome fasciste) ; en revanche, son bannissement par un courant politique qui prétendait instaurer le « pouvoir de la majorité exploitée » sur la « minorité exploiteuse » relevait d’un dogmatisme borné et d’une insondable ignorance. Laissons, pour l’heure, ces conflits. Virgilia D’Andrea nous étreint plus encore qui s’éteint souffrante d’un cancer, à Manhattan le 12 mai 1933. L’année même où Hitler devint chancelier du Reich. Son dernier ouvrage, Torche dans la nuit, venait d’être imprimé. Car, et, nous l’avons rappelé au sujet de Goliarda Sapienza, nous regardons vers cette Italie « … O Sole, o luce, o scintillante aurora », qu’elle brille enfin, et, pour toujours !

19/01/2019.

MiSha

       


 

PER RICANTARE AMORE

Aprite la prigione, o carceriera!
È tanto tempo che non vedo il cielo...

Voglio sognar che spenda primavera
Fresca ed aulente nel gemmato velo.

E date, al sogno, palpito di sole!...
Tanto... il pensier, non muterà giammai:
L’ardita vetta, spasimante, vuole
Pur se tenaci aventino i rovai.

Pur se implacata addensi la tempesta
E l’onda ancor minacci di salire,
Tra i foschi lampi insormontato resta:
«Per questa idea o vincere o morire».

Aprite, dunque! Ch’io riveda ancora, 

Sopra uno sfondo di bizzarre rose, 

Che il sol, fremente, col suo abbraccio indora 

«L’orrido bello» che al mio cor s’impose.

I verdi clivi ed i Morroni foschi,
Le bianche vette ed i sentier montani,
I castagneti e i nereggianti boschi,
L’avido fiume e l’ombra de gli ontani...

Le minaccianti rupi e le profonde 

Gole scoscese fra silvestri incanti,
Le zampillanti, al sol, querule onde,
Turchesi ed oro, ad atomi al verde,

E le case disperse in mezzo al verde,
O appollaiate su le rupi oscure,
Dove risuona e lento, alfin, perde
Il canto che vien su da le pianure.

Aprite, dunque! È per cantare «amore»
Che oggi m’afferra limpida armonia;

Mi fulge, attorno, un sogno di splendore
E ne voglio raggiar tutta la via.

E risentirmi tra il falciato fieno,
Tra il forte muschio e l’aspro odor dei campi,
De l’estro ardente, mentre il cor n’è pieno,
Cogliere voglio i suoi fugaci lampi.

E farne, palpitante, una canzone,
Che sotto i cieli di turchese tinti,
Passi e ripassi, spola di passione
E i tristi umani risollevi avvinti.

 

Carceri di Milano. 1/12/1920.

Virgilia D'Andrea. Tormento. Poesia e Anarchia (Italian Edition) . Tiemme Edizioni.