Otto Preminger (1905-1986) : « Je n'oublierai jamais Laura...» (I)


 

« Je n’oublierai jamais le week-end qui suivit la mort de Laura », ainsi débute l’incroyable chronique de Waldo Lydecker (Clifton Webb), narrant la destinée de sa jeune protégée, Laura Hunt (Gene Tierney), assassinée dans son appartement par la décharge d’un fusil tirée à bout portant. Ainsi, démarre le miracle Preminger. Pourtant, le réalisateur avait bien failli moisir dans des rôles d’arrière-plan. À dire vrai, Otto avait un foutu caractère !

Né dans une famille juive de la Galicie austro-hongroise, Otto Preminger avait travaillé dans la troupe de Max Reinhardt, puis il s’était lancé dans la mise en scène théâtrale. 1934 : la Twentieth Century Fox fouinait en Europe de nouveaux talents. Otto fut contacté. Il accepta donc l’invitation et débarqua à New York, à l’automne 1935. Mais, après avoir réalisé « Under Your Spell »et « Danger – Love at Work », Preminger finit par se brouiller avec Darryl Zanuck, et ceci, dès les premiers jours du tournage de « Kidnapped ». Se fâcher avec un tel personnage relevait de la pure folie. Preminger fut interdit de travail dans le cinéma. Grâce à Dieu, il put encore survivre sur les planches !

C’est justement sur ces planches que survint l’incroyable : le Juif Preminger brilla dans le rôle d’un officier nazi pour la pièce de Clara Booth Luce, « Margin for Error ». La Fox voulut adapter l’œuvre au cinéma et demanda à Preminger de reprendre son incarnation à l’écran. Ce dernier fixa alors ses conditions : diriger le film, même s’il acceptait, en contrepartie, de ne pas exiger d’augmentation salariale. En l’absence de Zanuck engagé sur le Front, Preminger reprit pied à Hollywood et signait avec la Fox un contrat de sept ans comme acteur-producteur-réalisateur. C’était néanmoins oublier Zanuck : le voici, de retour, égal à lui-même, c’est-à-dire parfaitement autocrate, vociférant contre la décision de son assistant William Goetz. Preminger était la « bête noire » : il n’était pas question qu’un tel individu puisse diriger sur ses plateaux… Encore heureux qu’il puisse jouer à la perfection les nazis !!! Bref, on contacta John Brahm, Lewis Milestone… et, enfin, Rouben Mamoulian. Ce dernier se mit au travail. Or, le producteur c’était, encore et toujours, Otto Preminger. Il se livra, par conséquent, à une critique impitoyable des premiers rushes : Zanuck modifia son attitude. On congédia Mamoulian, et Preminger reprit le tout à zéro. À une exception près, le tournage se déroula plutôt paisiblement. Du coup, nous en fûmes les bénéficiaires.  Preminger devint, par la suite, et, pour une vingtaine d’années durant, l’un des plus admirables metteurs en scène du cinéma hollywoodien. Cinéaste progressiste et foncièrement démocrate, lucide et intelligent, il brillera autant dans l’examen des dilemmes de conscience (Condamné au silence, 1955 ; Autopsie d’un meurtre, 1959 ; Exodus, 1960 ; Advise and Consent, 1962 ; Le Cardinal, 1963), dans la dénonciation des problèmes sociaux (Carmen Jones, 1954 - une des recréations les plus originales de l’œuvre de Mérimée dans un milieu essentiellement afro-américain, et la révélation de Dorothy Dandridge ! - ; L’Homme au bras d’or, 1955) ou dans l’exploration de la part secrète et tourmentée de ses héros (Dana Andrews) ou héroïnes (Gene Tierney, Linda Darnell, Jean Simmons) de films noirs réalisés autour des années 40/50 (Laura, 1944 ; Crime passionnel, 1945 ; Whirlpool, 1950 ; Mark Dixon, détective, 1950 ; Un si doux visage, 1952). Classer c’est encore omettre, dit-on. C’est pourquoi, il me semble essentiel d’attirer votre attention sur des films extraordinaires comme « Forever Amber/Ambre »(1947), d’après l’œuvre de Kathleen Winsor et situé dans le XVIIe siècle anglais, à l’époque d’un Cromwell ; comme « Daisy Kenyon/Femme ou maîtresse »(1947) avec Joan Crawford, d’une modernité étonnante pour l’époque ou « Bunny Lake is Missing »(1965), tourné en Grande-Bretagne, et qu’il faudrait voir après « Laura » ; ce film réalisé, à vingt ans de distance, semblant prolonger les recherches entreprises depuis l’adaptation du roman de Vera Caspary.  

À suivre.

 


 

 

«Laura», 1944 - Gene Tierney, Dana Andrews

«Fallen Angel/Crime passionnel», 1945 - D. Andrews, Linda Darnell

«Forever Amber», 1947 - Cornel Wilde, L. Darnell

«Where The Sidewalk Ends/Mark Dixon...», 1950 - G. Tierney, D. Andrews

«Angel Face/Un si doux visage», 1952 - R. Mitchum, J. Simmons

«Whirlpool/Le Mystérieux Dr Korvo», 1949 - Gene Tierney