Le cinéma italien et la fermeture des maisons closes

«Adua et ses compagnes» : E. Riva, S.Milo, G. Rovere et S. Signoret


 

    « Adua e le compagne » (1960) et « La viaccia » (1961)

 

 

Tandis que, dans notre pays, les maisons de tolérance avaient été fermées dès 1946 (loi Marthe Richard), en Italie, par contre, les choses traînaient en longueur. La sénatrice Lina Merlin (1887-1979), une femme au passé antifasciste exemplaire – elle avait été une collègue du socialiste Giacomo Matteotti, et, pour cela fut arrêtée maintes fois et licenciée de son poste d’enseignante - batailla, dix ans durant, pour faire cesser l’activité des case chiuse (maisons closes). En 1948, il existait encore plus de 700 bordels et 3 000 prostituées enregistrées en Italie ! La Lina Merlin ne faisait, à vrai dire, qu’accéder aux sollicitations de l’Alliance internationale des femmes et suivait, en outre, une suggestion de l’antifasciste Elia Umberto Terracini, co-fondateur de feu-le PCI (Parti Communiste). On s’imagina, bien évidemment, mettre un coup de frein à un commerce malsain, bien que l’on ne prétendît guère, pour autant, faire disparaître le « plus vieux métier du monde ». Du moins, la loi, intervenue en février 1958, avait-elle pour projet modeste de se conformer aux dispositions des Nations-Unies concernant « la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui » ; (317, IV, 2/12/1949).

Au grand dam de Lina Merlin, au sein du PSI lui-même, les avis étaient partagés. Elle menaçait pourtant. Comme la loi mettait du temps à faire son chemin, celle-ci devait être représentée au début de chaque législature, et les débats recommençaient tant en session qu'en commission. Quand vint le moment de voter la loi, Lina Merlin pria enfin Pietro Nenni, à la tête du PSI, de donner l'ordre aux membres du parti de voter pour la loi, « sinon je donnerai les noms des camarades tenanciers de bordels », affirma-telle, ce à quoi celui-ci aurait répondu : « Mon Dieu, mais comment je fais pour les avertir tous ? ». Je n’ose vous dire ce qu’il en fut chez les démocrates chrétiens ou les libéraux. De son côté, le fameux chroniqueur du « Corriere della Sera », Indro Montanelli, l’auteur du General della Rovere que mettra en scène Roberto Rossellini, argumentait ainsi : « En Italie, un coup de pioche contre les maisons closes fait s'écrouler tout le bâtiment qui repose sur trois assises fondamentales : la foi catholique, la patrie et la famille. La raison en est que c'était dans ce qu'on nomme les bordels que ces trois institutions trouvaient la plus sûre garantie. » Laissons cela de côté : la dame parlait de la « conscience sexuelle du mâle » et rappelait le grand Vladimir Illitch à son secours. Quand donc Lénine parla de sexualité sans la relier à des conditions historiques et sociologiques précises ? Je peux me tromper, mais je ne vois pas le leader bolchévik pérorer sur l’efficacité d’une loi quelconque cherchant à réglementer la prostitution. Bref, on supprima les bordels. Voyez, à l’heure présente, comme la prostitution est réglementée, saine et équilibrée !!! Alors, on disserte, on argumente, on « théorise » sur la morale impuissante qui veut qu’à chaque époque la prostitution emprunte des formes inédites. Lina Merlin n’aurait pas prévu cela… elle demeurait, comme certaines de ses « camarades », prisonnière de la morale bourgeoise d’autrefois. Or, la morale bourgeoise est un mensonge. On demande au prolétaire de se civiliser, d’être « bourgeois »… À lui d’être un « bon », un « excellent » bourgeois, quant au bourgeois, pourquoi faut-il qu’il soit un bon bourgeois, il est déjà un VRAI bourgeois, mettons le « bon » au panier, je vous prie !

En vérité, la loi italienne sur la famille était indigne d’un pays engagé sur la voie de la modernité. Modernité qu’« Adua et ses compagnes » de Pietrangeli nous offre dans une visualité remarquable : l’automobile est omniprésente – c’est le fameux « miracle économique » -, corollaires : des routes spacieuses et plus carrossables, une conception de l’urbanisme mieux adaptée etc. Revenons aux problèmes féminins : pour tout dire, les femmes ne disposaient d’aucune liberté. Elles étaient traitées en mineures. On n’aurait pu imaginer sortir les prostituées de leur triste condition, si l’on ne rangeait pas la société patriarcale aux vestiaires, si l’on ne mettait pas l’Église catholique à la place où elle aurait dû toujours restée, si l’on n’établissait pas des principes d’égalité hommes/femmes… C’est cette raison qui me pousse à vous encourager à voir ce magnifique joyau qu’est « Adua e le compagne » (1960) d’Antonio Pietrangeli qui vient d’être rediffusée et rééditée (version restaurée) en France récemment. Il raconte le récit bouleversant de trois prostituées romaines qui essayent, après la fermeture d’une maison close sise via di Campo Carleo, de rassembler leurs économies et de transformer une ferme de campagne en trattoria. Mais, contrairement à ce qu’imagine Adua Giovannetti (excellente Simone Signoret), les services de police n’ont pas « brûlé leurs dossiers » et ne les considèreront toujours pas comme des « femmes ordinaires ». Peuvent-elles acheter une ferme ? Peuvent-elles se procurer une licence pour exercer ? Non ! Il leur faut encore passer par des hommes, et ceux-ci – en l’occurrence un certain dottore Ercoli (Claudio Gora) – les contraignent, à terme, de revenir différemment dans la prostitution. La société patriarcale est ainsi faite qu’elle est incapable de supprimer la prostitution. On comprend mieux pourquoi, maintenant et ailleurs, des femmes ont pu crier ce slogan « Ni putes, ni soumises ! » Aussi, lorsque nos quatre femmes (Adua/S. Signoret ; Lolita/S. Milo ; Marilina/E. Riva ; Caterina/G. Rovere) refusent d’accepter le marché honteux du sieur Ercoli, elles se retrouvent accusées injustement des charges qui devraient être imputées au faux dottore ! En clair, les responsables ne sont pas les proxénètes mais toujours les prostituées ! Pietrangeli est d’une lucidité exemplaire : les ménesses iront faire leur travail sur le trottoir, y compris sous le froid intense et la pluie battante ! Magnifique séquence terminale, réalisant la fusion instantanée du réalisme et de la composition picturale (photographie : Armando Nannuzzi). Morale de l’histoire : Bravo pour l’amélioration des conditions de travail de la pute lambda ! Bravo Marthe Richard, bravo Lina Merlin… car, le plus dur dans l’histoire c’est que ce sont des femmes qui crurent faire du « bien » aux prostituées, alors qu’il s’agissait de faire du « mal » aux hommes, en portant de durs coups au système patriarcal ! Au générique du film de Pietrangeli, ce réalisateur irremplaçable qui fit tant pour éclairer sur la condition féminine, on trouve, au scénario, la paire Ettore Scola/Ruggero Maccari et Tullio Pinelli, et… comme directeur de production, Manolo Bolognini, le frère de Mauro Bolognini, le réalisateur de « La viaccia » (Le Mauvais chemin) en 1961, avec Jean-Paul Belmondo et Claudia Cardinale. Côté distribution artistique masculine, les mâles ne sont guère à leur avantage : Marcello Mastroianni incarne un vendeur de voitures, séducteur à la petite semaine, veule et baratineur, Claudio Gora est une crapule parfaite etc. Seul le grand Domenico Modugno, dans son propre rôle, est épargné. Ce chanteur, trop méconnu dans l’hexagone, chante un couplet de Piu’Sola au restaurant « Chez Adua ».

Dans « La viaccia », adaptation d’un roman de Mario Pratesi, publié en 1889, et redécouvert en 1945 par le romancier réaliste Vasco Pratolini, Bolognini avait modifié la chronologie et la centralité de l’intrigue – le titre lui-même en soulignait le changement. « L’Eredità » (L’Héritage) de Pratesi devenait « La viaccia ». Du reste, la présence au casting des étoiles Belmondo/Cardinale en était un signe avéré. Alors que le roman laissait peu de place à l’idylle entre la prostituée Zaïra et le jeune fils de paysan, Amerigo, irrésistiblement attiré vers la ville – Florence en l’occurrence -, donc peu de place à la description d’une maison close au XIXe siècle, Bolognini en observait, au contraire, et, avec un art consommé, les états psychologiques, l’ambiance spécifique et la vie de la rue avoisinante. Bolognini ne trahissait pas Pratesi, en ce sens qu’il montrait la mutation sociologique qui s’opérait dans cette Italie de fin de siècle. En même temps, il explorait le changement des mentalités entre générations – Amerigo ne pouvait suivre le sort misérable de son père, Stefano (Pietro Germi). En revanche, l’œuvre de Pratesi dénonçait, avec plus d’entêtement, la rapacité de l’oncle et les calculs de Stefano autour d’un héritage convoitée. L’aspiration de Stefano, comme beaucoup de  contadini, était de s’extraire d’une condition de mezzadria éreintante et sans avenir. Bolognini peignait, quant à lui, et, avec une science infinie, la Florence de l’époque, et l’on ne pouvait s’empêcher ici de songer, tout à la fois, à l’art des  macchiaioli  (Telemaco Signorini en particulier) et aux maîtres de l’impressionnisme français. Il est d’ailleurs parfaitement absurde de séparer France et Italie dans ce cas. Bolognini est incontestablement marqué par la culture de notre pays : la musique qui accompagne le film, celle de Claude Debussy (« Rhapsodie pour saxophone ») est parfaitement en situation et les artistes italiens avaient forcément subi l’influence de la peinture française. Le cinéaste toscan était, comme Antonio Pietrangeli, sensible aux problèmes de la condition féminine. « Arrangiatevi » (littéralement : Débrouillez-vous) en 1959 effleurait, lui aussi, le sujet des maisons de tolérance : un père de famille décidait, face à la crise du logement, d’abriter sa famille dans un ancien bordel, désormais ouvert aux « honnêtes gens », à la suite de la loi Merlin. Enfin, en 1971, avec un roman de Charles-Louis Philippe (« Bubù de Montparnasse »), Bolognini renouait avec le thème de la prostitution située dans une époque proche de celle de "La viaccia". Je vous engage, si vous ne l’avez jamais fait, à ne pas manquer ces deux films : « Adua et ses compagnes » et « La viaccia ». Ils figurent dans mon cœur à tout jamais. 

 


Le 24/03/2019.
MiSha.

 

P.S. Le prénom de l’héroïne Adua (S. Signoret) m’a fatalement interrogé. Adoua étant un village éthiopien rendu célèbre parce que les bataillons coloniaux du Royaume d’Italie y essuyèrent une dure défaite contre les troupes du roi Ménélik II, à la fin du XIXe siècle, en 1896 plus exactement. Enfin, en 1935, le fascisme italien débuta son entreprise colonialiste en bombardant Adoua. Or, dans le film de Pietrangeli, Adua précise bien avoir été en Afrique et, sous une tente. On devine pour quelles raisons…