Franz Kafka (1883-1924) : Une solitude à Prague


L’œuvre de Franz Kafka est inséparable de Prague. Oublier ce fait,  ne point le comprendre vous éloigne de Kafka. « Kafka, ne gardant plus aucune trace de ses origines, plus rien d'une quelconque appartenance terrestre, on en vint tout naturellement à lui reconnaître une sorte d'extraterritorialité, grâce à quoi sa personne et son œuvre, en échange il est vrai de leur existence réelle, se virent octroyer la perfection et la pureté dont seules les choses abstraites peuvent bénéficier », explique Marthe Robert. Kafka est  Juif, c’est indéniable. Mais, il est Juif à Prague, dans une cité à la fois catholique et protestante, dans une cité marquée par les langues allemande, slave et yiddish, celle-ci étant adaptation populaire des dialectes locaux et de la langue hébraïque. Or, le yiddish se modifia insensiblement au gré des expulsions et des persécutions des populations juives. Né en Rhénanie, son usage se déplaça vers l’Est, se nourrissant, en conséquence, d’éléments slaves. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les deux tiers de la population juive mondiale (soit l’équivalent d’une dizaine de millions de personnes) parlaient le yiddish. On comprend aisément pourquoi la conservation de ce patrimoine riche, diversifié et complexifié constitue un enjeu culturel et spirituel immense.

Cependant, Kafka n’a pas écrit dans cette langue. S’il avait pu écrire dans cette langue, Franz Kafka serait demeuré marginal. Comme l’auront été, en dépit de leur talent incontestable, Sholem Yaakov Abramovitch, Sholem Aleikhem ou Itshok Leybush Peretz, pour ne citer qu’eux. Littérairement, Kafka s’exprimait donc en allemand. Il avait clairement conscience qu’il utilisait la langue du dominant. Celui qui opprimait la nation slave, celui qui marginalisait le Juif. Aussi, usa-t-il de l’allemand avec ce style précis, réservé et détaché qu’on lui connaît : celui du fonctionnaire juif germanisé [1] travaillant pour les services de l’administration habsbourgeoise et se considérant comme « l'invité de la langue allemande ». De la même manière, comprendra-t-on son sentiment de culpabilité. Mais, également sa disposition à une solitude insondable, qui l’aidait paradoxalement à se forger une lucidité intuitive, quasi aveuglante au point qu’il en souffrît nuit et jour. Kafka vivait la tragédie de l’homme qui comprenait l’éveil des nationalités et soutenait, en son for intérieur, la revivification des langues tchèque et yiddish, sans pouvoir néanmoins jeter aux orties une langue allemande qui constituait la source même de son propre génie. Il entra dans l’universalité sans reconnaissance nationale. Ce qui est rare. Je maintiens toutefois le postulat initial : son œuvre est indubitablement pragoise de décor et d’esprit. Ensuite, elle s’affirme pleinement juive. « C’est l’une des singularités les plus remarquables de l’œuvre de Kafka qu’elle semble tourner autour des grands thèmes de la pensée et de la littérature juives – l’Exil, la Faute, l’Expiation, ou si l’on veut en termes plus modernes, la culpabilité liée au déracinement et à la persécution – sans mettre un seul Juif en scène ni même que le mot « juif » y soit jamais prononcé », écrit Marthe Robert. [2]

J’aime les yeux de Franz Kafka. Dans son regard, se réfléchit l'insensé d’un cauchemar éveillé. Il ressemble à ces enfants précocement mûris par la crainte que leur inspire le monde et les hommes, et qui, pour cette raison-là, ne seront jamais d'ordinaires adultes. Ils sont, en réalité, trop écorché pour le devenir. À ce titre, l'inénarrable Brief an der Vater n'est pas, tout uniment, l'écho des récriminations d'un fils à l'endroit de son père. Au-delà, j’ai pressenti dans ce regard-là celui d'une communauté ou d'une minorité. Une communauté ou une minorité qui ne comprendrait pas les motifs de son bannissement, mais qui s’attendrait, par prescience, et, fatalement, au pire. J’ai retrouvé cette absurdité-là dans l’absurdité qu’il ne cessait de décrire.

Prague, berceau du peuple tchèque et de la révolte hussite, ne peut ignorer Kafka. Il est inscrit en son cœur. Il constitue le témoin déchirant d’une époque. Au demeurant, les signes de celle-ci ne sont point effacés. En son temps, Kafka ne pouvait être nulle part chez lui. Comment les Tchèques l’auraient-ils, d'emblée, reconnu comme un des leurs ? Comme Juif, là encore, il figurait, selon l’expression de Marthe Robert, comme « assimilé » à son propre déracinement. Il songeait à des pays, à un « ailleurs »… en vain. Il avait travaillé aux Assicurazioni Generali de Trieste dans l’espoir d’ « aller s’asseoir un jour dans les fauteuils de pays très lointains, de voir par une fenêtre de bureau des champs de canne à sucre ou des cimetières musulmans. »[3] Évidemment, rien de cela ne se produisit, et Kafka n’en fut guère surpris : « Prague ne nous lâchera pas… Cette petite mère a des griffes. Il faut se soumettre ou bien… Nous devrions mettre le feu aux deux bouts, au Vysehrad et au Hradschin, alors peut-être pourrions-nous partir. » [4]

En dernière instance, les romans de Kafka évoquent indiscutablement Prague. La cité n’est pas nommée, mais on y retrouve la topographie des lieux. Le Château offre quelque similitude avec le Hradschin, Le Procès déroule des chemins qui rappellent étonnamment ceux de la Vieille Ville. Là, il y règle aussi ses comptes, mettant la cité dans tous ses états, retranchant même les emblèmes de sa splendeur. Prague est ainsi brûlée. Soyons justes : Kafka châtie plutôt l’impuissance qui le rive à Prague. La Ville ne peut, à son tour, exercer sa vengeance. Elle lui marque donc sa reconnaissance : Kafka lui est resté fidèle, en dépit de tout.  

Le 26/04/2019.

MiSha

 


 

Photo 2. Le monument en bronze dédié à Franz Kafka, et inauguré le 4/12/2003, se situe à l’endroit où se rencontrent les rues Dušní et Vězeňská, entre la Synagogue espagnole et l’église du Saint-Esprit. C’est un emplacement symbolique car, outre le fait que les Kafka habitaient au numéro 27 de la rue Dušní, c’est exactement aux pieds de la statue que se situe la frontière entre les districts pragois de la Vieille Ville et de Josefov, le quartier juif. Cette statue est également dans une zone spirituelle car trois religions s’y croisent, avec les bâtiments de la synagogue, de l’église catholique et de l’église protestante. C’est dans cette partie mélancolique et romantique de la vieille Prague que Kafka a passé presque toute sa courte vie. La conception du monument a été inspirée par la célèbre nouvelle de Kafka « Description d’un combat » (Beschreibung eines Kampfes). L’écrivain est arrivé à cette conception de « dédoublement » en lien avec la division spirituelle qu’il dévoile dans ses textes quant à lui-même. Dans la nouvelle, il en arrive au fait qu’un personnage (K) se hisse sur les épaules de son partenaire qui l’a jusque-là dominé et le monte comme un cheval, traversant un paysage qu’il invente durant leur trajet et qu’il arrange parfois aussi pendant leur voyage. Parce que la partie connue de la nouvelle « Description d’un combat » se déroule sur les bords de la Vltava, le sculpteur Jaroslav Róna a profité du terrain accidenté aux alentours du monument pour y placer une copie des murs du quai, et un mur cyclopéen afin d’évoquer l’atmosphère du texte. La statue est haute de 375 cm et pèse 800 kg.

 

 Photo 3. Statue de Franz Kafka. Les 42 strates mobiles de cette statue de 11 mètres de hauteur composent le visage du célèbre écrivain praguois Franz Kafka. C’est à l’artiste tchèque David Černý qu’on doit ce buste de 39 tonnes, placé depuis novembre 2014 près du nouveau centre commercial Quadrio, juste au-dessus de la station de métro Národní třída.

 

- Ce n’est qu’en l’an 2000, dix ans après la révolution de Velours, qu’une place de Prague reçut le nom de Franz Kafka. Elle est située derrière la cathédrale Saint Nicolas, à côté de la place de la Vieille Ville. C’est à cet endroit que se trouvait la maison natale de Franz Kafka. Aujourd’hui on peut y admirer un intéressant contraste architectural dû à l’histoire. En été, lorsqu’on regarde vers l’Ouest, d’où vient la rue Maisel, on peut voir le soleil se coucher au-dessus du Château de Prague. De l'autre côté, la place est bordée par un des côtés de la cathédrale Saint Nicolas ; en face, se trouve le nouvel Hôtel de ville, construit dans les années 30 ; de l'autre côté de la rue, on aperçoit l’ancien Hôtel de ville, datant du XIXe siècle, et, dans un coin, des maisons de style roman, avec par exemple la maison à la Grenouille verte (« U Zelené žáby »). Si vous en avez envie, nous vous recommandons de prendre une bière dans la brasserie typique Au Bourreau (« U Kata »).

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Marthe Robert écrit : « Plutôt qu’assimilé au sens où on l’entend à Berlin ou à Vienne, Kafka est donc germanisé, c’est-à-dire que sa langue lui tient lieu de tout ce dont le destin l’a privé : une terre natale, une patrie, un présent et un passé. » (In: Seul, comme Franz Kafka, Calmann-Lévy, 1979).

[2] M. Robert : op. cité.

[3] Lettre à Hewig W., Correspondance, début octobre 1907. Dans la postface de la première édition d'«Amerika», Max Brod, l'ami le plus proche de Kafka, écrivait : « Je note ici qu'il aimait les mémoires et les relations de voyage, que la biographie de Franklin était un de ses ouvrages préférés, qu'il en lisait volontiers des passages à ses amis et qu'il a toujours éprouvé la nostalgie de la liberté et l'amour des pays lointains. Il n'a cependant jamais dépassé la France ou l'Italie septentrionale; c'est l'aurore de l'imagination qui donne sa couleur particulière à ce récit d'aventures. »

[4] Lettre à Oskar Pollak, Corr., fin décembre 1902.


 

Josefov. Synagogue espagnole ("Altshuhl") (1868)

Vieille Ville. cathédrale Saint-Nicolas

Josefov. Vieux cimetière juif

F. Kafka : Dans la cathédrale (« Le Procès »)

 


 

 


 K. reçut pour mission de montrer quelques monuments à un très gros client italien de la banque, qui séjournait pour la première fois dans cette ville.

[...] Il mit dans sa poche un petit dictionnaire, coinça sous son bras un album des monuments de la ville qu'il avait préparé pour l'étranger et, traversant le bureau du directeur adjoint, gagna le salon directorial.

[...]  K. apprit ainsi que l'Italien avait encore dans l'immédiat quelques affaires à régler, que, malheureusement, il ne disposait d'ailleurs au total que de peu de temps, qu'il n'avait nullement l'intention de faire à toute allure la tournée de tous les monuments, mais qu'il avait au contraire résolu (à condition, bien sûr, que K. en soit d'accord, c'était à lui seul de décider) de ne visiter que la cathédrale, mais à fond. 

[...] Maintenant, il était déjà tard ; K. risquait de ne pas arriver à temps. Il prit une automobile, après s'être souvenu au dernier moment d'emporter l'album qu'il n'avait pas trouvé l'occasion de remettre au visiteur au début de la matinée. [...] La pluie tombait moins fort, mais le temps restait humide, froid et sombre ; on ne verrait pas bien clair dans la cathédrale ; en revanche, à rester longtemps debout sur ces dalles froides, K. allait sans doute aggraver son refroidissement. La place, devant la cathédrale, était vide ; K. se souvint avoir noté dès son enfance que, dans les maisons qui bordaient cette place étroite, presque toutes les fenêtres avaient toujours leurs rideaux baissés. Avec le temps qu'il faisait ce jour-là, cela se comprenait d'ailleurs mieux que jamais. La cathédrale paraissait également déserte, il ne venait naturellement à l'idée de personne d'y entrer en ce moment. [...] K. était arrivé à l'heure, dix heures sonnaient au moment où il entrait ; mais l'Italien n'était pas encore là. K. revint vers l'entrée principale, se tint là un moment sans savoir que faire, puis sortit sous la pluie faire le tour de la cathédrale, pour voir si l'Italien ne l'attendait pas à l'une des entrées latérales. Il n'était nulle part. Le directeur aurait-il mal compris l'heure du rendez-vous ? Comment bien comprendre ce que disait cet individu ! [...] Se sentant fatigué, il voulut s'asseoir et rentra dans la cathédrale ; [...] Pour se distraire, il ouvrit l'album et le feuilleta un peu, mais il dut bientôt abandonner, car l'obscurité devenait telle qu'en levant les yeux, c'est à peine s'il distinguait le moindre détail dans le bas-côté le plus proche. 

[...] En ne venant pas, l'Italien se montrait donc aussi raisonnable que discourtois : on n'aurait rien pu voir, on aurait dû se contenter d'explorer quelques tableaux par petits morceaux à la lueur de la lampe électrique de K.

[...] Sans doute n'était-il déjà plus utile d'attendre l'Italien mais dehors il tombait sûrement une pluie battante et, puisque là il ne faisait pas aussi froid qu'il l'avait craint K. décida de rester pour le moment. À proximité se dressait la grande chaire ; sur son petit toit rond étaient posées obliquement deux croix dorées et évidées, dont les extrémités se croisaient. [...] il n'avait jamais su que cette chaire existait. C'est alors qu'il remarqua par hasard, derrière la plus proche travée des bancs, un sacristain debout dans une robe noire à longs plis, qui tenait dans sa main gauche une tabatière et le regardait. Que me veut cet homme, se demanda K. Me trouve-t-il suspect ? Veut-il un pourboire ? Mais voyant que K. l'avait remarqué, le personnage tendit la main droite, dont deux doigts tenaient encore une prise de tabac, et indiqua une direction mal définie. Son comportement était à peu près incompréhensible et K. attendit un moment, mais le sacristain ne cessait de montrer quelque chose de la main, insistant même par des signes de tête. 

- Que veut-il donc ? demanda K. à voix basse, n'osant pas élever la voix en ce lieu.

 Puis il tira son porte-monnaie et se faufila dans la travée des bancs pour arriver près de l'homme. Mais celui-ci fit aussitôt de la main un geste de dénégation, haussa les épaules et s'éloigna en boitant. Son boitillement hâtif avait la même allure que K. prenait dans son enfance pour faire un cavalier sur son cheval. Ce vieillard est retombé en enfance, songea K., il lui reste tout juste assez de tête pour vaquer dans une église. Quelle façon il a de s'arrêter quand je m'arrête, et de guetter si je vais repartir ! En souriant, K. suivit le vieil homme sur toute la longueur du bas-côté, presque jusqu’à hauteur du maître-autel ; l'homme ne cessait de lui montrer quelque chose, mais K. faisait exprès de ne pas se retourner, car ce geste ne visait qu'à lui faire perdre la trace du sacristain. Finalement il le laissa filer, ne voulant pas trop lui faire peur [...], pour le cas où l'Italien arriverait encore.

Comme il regagnait la nef centrale en cherchant sa place, où il avait laissé l'album, il remarqua, contre un pilier, presque contre les stalles du chœur, une seconde chaire, petite, toute simple, en pierre claire et sans ornements. [...] Celui qui prêchait là n'avait même pas la place de reculer d'un pas derrière la balustrade. De plus, la voûte de pierre du rabat-voix partait en s'incurvant plus bas qu'il n'est d'usage et sa courbe, toute dépouillée qu'elle était, prenait une forme telle qu'un homme de taille moyenne n'avait pas la place de s'y tenir debout et devait rester constamment penché par-dessus la balustrade. Tout cela semblait conçu pour mettre le prédicateur à la torture ; on ne comprenait pas l'utilité de cette chaire, alors que qu'on pouvait disposer de l'autre, qui était vaste et richement ornée.

Cette petite chaire n'aurait d'ailleurs certainement pas attiré l'attention de K. s'il n'y avait pas aperçu, fixée en hauteur, une lampe comme on en installe d'habitude au moment d'un sermon. Est-ce qu'il allait y avoir un sermon ? Dans l'église déserte ? [...] Or en bas (K. sourit d'étonnement) il y avait effectivement le prêtre qui, la main sur la rampe, prêt à monter, regardait vers K. [...] Peut-être que le sacristain n'était pas si extravagant et qu'il avait voulu rabattre K. en direction du prédicateur, ce qui était à vrai dire fort nécessaire dans cette église déserte ? Du reste, il y avait aussi quelque part, au pied d'une statue de la Vierge, une vieille femme qui aurait dû venir aussi. Et si décidément ç'allait être un sermon, pourquoi n'était-il pas annoncé par les orgues ? Mais les orgues étaient muettes et ne brillaient que faiblement du haut de leurs ténèbres.

K. se demanda s'il ne devait pas filer en vitesse, sinon il n'aurait aucune chance de pouvoir le faire pendant le sermon ; [...] il regarda sa montre, il était onze heures. Mais pouvait-il vraiment y avoir un sermon ? Est-ce que K. pouvait seul figurer la communauté des fidèles ? Que se serait-il passé s'il avait été un étranger, venu juste pour visiter l'église ? Au fond, il n'était d'ailleurs rien d'autre. Il était absurde de penser qu'il y aurait un sermon maintenant, à onze heures, un jour de semaine, par ce temps affreux. [...]

Mais il n'en était rien ; au contraire, le prêtre vérifiait la lampe et la réglait de façon qu'elle éclaire un peu plus [...] K. s'était reculé à bonne distance et accoudé au banc de la première travée. D'un œil vague, il aperçut quelque part, sans savoir précisément où, le sacristain qui, le dos rond, paisiblement, son devoir accompli, s'accroupissait. Quel silence régnait maintenant dans la cathédrale ! Mais il fallait que K. le trouble, il n'avait pas l'intention de rester là ; si c'était le devoir du prêtre de prêcher à une certaine heure, sans tenir compte des circonstances, qu'il le fasse ! Cela n'exigeait pas l'assistance de K. [...] Lentement, K. se mit donc en marche [...] Déjà, il avait presque dépassé les derniers bancs et atteint l'espace libre qui restait entre eux et l'entrée, lorsqu'il entendit pour la première fois la voix du prêtre. Une voix forte et bien posée. Comme elle se répercutait partout, dans la cathédrale prête à la recevoir ! Mais ce n'était pas l'assemblée des fidèles qu'interpellait le prêtre ; c'était sans équivoque et il n'y avait pas d'échappatoire, il appelait :

-  Joseph K. !

K. s'arrêta net, les yeux fixés sur le sol. Pour le moment, il était encore libre, il pouvait continuer d'avancer et, par l'une des trois petites portes en bois sombre qui n'étaient pas loin de lui, s'esquiver. [...] Si le prêtre l'avait appelé une seconde fois, K. serait certainement parti ; [...] Comme on jouait franc jeu désormais, K. courut vers la chaire à longs pas pressés ; par curiosité et pour régler cette affaire. [...]

- Tu es Joseph K., dit le prêtre en levant une main au-dessus de la balustrade dans un geste indéfinissable.

- Oui, dit K.

Il songea à la belle franchise avec laquelle il prononçait jadis son nom, alors que depuis peu c'était une corvée ; et puis maintenant, des gens qu'on voyait pour la première fois connaissaient son nom ; [...]

- Tu es accusé, dit le prêtre d'une voix particulièrement basse.

- Oui, dit K., on me l'a notifié.

- Alors, tu es celui que je cherche, dit le prêtre. Je suis l'aumônier des prisons. 

- Ah, bon, dit K.

- Je t'ai fait appeler, dit le prêtre, pour te parler. 

- Je ne le savais pas, dit K. ; je suis venu pour montrer la cathédrale à un Italien.

- Ne t'arrête pas à des choses secondaires, dit le prêtre. Que tiens-tu à la main ? Est-ce un livre de prières ?

- Non, dit K., c'est un album sur les monuments de la ville.

- Pose-le, dit le prêtre. 

[...]

- Sais-tu que ton procès va mal ? demanda le prêtre.

- J'ai aussi cette impression, dit K. [...]

[...]

- Mais je ne suis pas coupable, dit K., c'est une erreur. D'ailleurs de toute façon, comment est-ce qu'un être humain peut être coupable. Nous sommes pourtant tous des êtres humains, ici, tous autant que nous sommes.

- C'est exact, dit le prêtre, mais c'est là le discours que tiennent communément les coupables.

- Est-ce que tu as, toi aussi, un préjugé contre moi ? demanda K.

[...]

- Tu te méprends sur les faits, dit le prêtre, le jugement n'intervient pas d'un coup ; c'est la procédure qui insensiblement devient le jugement.

- C'est donc cela, dit K. en baissant la tête. 

[...] 

 Pourtant, les bonnes intentions du prêtre ne faisaient pas de doute pour K. ; il n’était pas impossible qu’ils se mettent d’accord, une fois que le prêtre serait descendu ; il n’était pas impossible que K ; reçoive là un conseil acceptable et décisif, lui indiquant par exemple non pas comment influer sur le procès, mais comment s’en échapper, comment le contourner, comment vivre à l’extérieur du procès. Cette possibilité devait sûrement exister. […]

-       Tu ne veux pas descendre ? dit K. Finalement, tu n’as pas de sermon à faire. Viens me rejoindre.

 

-       Maintenant, je peux venir, dit le prêtre.

Il regrettait peut-être d’avoir crié. Tout en décrochant la lampe, il ajouta :

-       Il fallait d’abord que je te parle de loin. Sinon, je me laisse trop facilement influencer et j’oublie ma fonction.

[…]

-       Tu es, poursuivis K., une exception parmi tous ceux qui appartiennent au tribunal. J’ai beau en connaître déjà beaucoup, j’ai plus confiance en toi qu’en personne d’autre. Avec toi, je peux parler franchement.

 

-       Ne te fais pas d’illusions, dit le prêtre.

 

-       Sur quoi m’en ferai-je ? demanda K.

 

-       Tu te fais des illusions sur le tribunal, dit le prêtre. Dans les textes introductifs de la Loi, il est écrit ceci quant à cette illusion : Devant la porte de la Loi se tient un gardien. Ce gardien voit arriver un homme de la campagne qui sollicite accès à la Loi. Mais le gardien dit qu’il ne peut le laisser entrer maintenant. L’homme réfléchit, puis demande si, alors, il pourra entrer plus tard. « C’est possible, dit le gardien, mais pas maintenant. » Comme la grande porte de la Loi est ouverte, comme toujours, et que le gardien s’écarte, l’homme se penche pour regarder à l’intérieur. Quand le gardien s’en aperçoit, il rit et dit : « Si tu es tellement attiré, essaie donc d’entrer en dépit de mon interdiction. Mais sache que je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. De salle en salle, il y a des gardiens de plus en plus puissants. La vue du troisième est déjà insupportable, même pour moi. » L’homme de la campagne ne s’attendait pas à de telles difficultés ; la Loi est pourtant censée être accessible à tous à tout moment, pense-t-il ; mais en examinant de plus près le gardien dans sa pelisse, avec son grand nez pointu, sa longue barbe de Tartare maigre et noire, il se résout à attendre tout de même qu’on lui donne la permission d’entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir à côté de la porte. Il y reste des jours, des années. Il fait de nombreuses tentatives pour être admis et fatigue le gardien par ses prières. Le gardien lui fait fréquemment subir des petits interrogatoires, lui pose toutes sortes de questions sur son pays et sur bien d’autres choses, mais ce sont des questions posées avec indifférence, comme le font les gens importants ; et il conclut à chaque fois en disant qu’il ne peut toujours pas le laisser entrer. L’homme, qui s’est muni de beaucoup de choses pour ce voyage, les utilise toutes, si précieuses soient-elles, pour soudoyer le gardien. Celui-ci accepte bien tout, mais en disant : « J’accepte uniquement pour que tu sois sûr de ne rien avoir négligé. » Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et ce premier gardien lui semble être l’unique obstacle qui l’empêche d’accéder jusqu’à la Loi. Il maudit le hasard malheureux, à voix haute et sans retenue les premières années ; par la suite, avec l’âge, il ne fait plus que grommeler dans son coin. Il retombe en enfance : étudiant le gardien depuis des années, il connaît même les puces de son col en fourrure, et il supplie jusqu’à ses puces de l’aider à fléchir le gardien. Finalement, sa vue baisse et il ne sait pas s’il fait réellement plus sombre autour de lui, ou bien si ce sont seulement ses yeux qui le trompent. Mais il distingue bien dans l’obscurité une lueur que rien n’éteint et qui passe par la porte de la Loi. Alors il n’a plus longtemps à vivre. Avant qu’il meure, toute l’expérience de tout ce temps passé afflue dans sa tête et prend la forme d’une question, que jamais jusque-là il n’a posée au gardien. Il lui fait signe d’approcher, car il ne peut plus redresser son corps de plus en plus engourdi. Le gardien doit se pencher de haut, car la différence de taille entre eux s’est accentuée nettement au détriment de l’homme. « Qu’est-ce que tu veux encore savoir, dit le gardien. Tu es insatiable. – N’est-ce pas, dit l’homme, tout le monde voudrait tant approcher la Loi. Comment se fait-il qu’au cours de toutes ces années il n’y ait eu que moi qui demande à entrer ? » Le gardien se rend compte alors que c’est la fin et, pour frapper encore son oreille affaiblie, il hurle : « Personne d’autre n’avait le droit d’entrer par ici, car cette porte t’était destinée, à toi seul. Maintenant je pars et je vais la fermer. »

 

-       Le gardien a donc trompé cet homme, dit aussitôt K. très attiré par cette histoire.

 

 

-       Ne va pas trop vite, dit le prêtre ; n’adopte pas sans examen les opinions d’autrui. Je t’ai raconté cette histoire dans les termes mêmes du texte. Rien n’y parle de tromperie.

 

-       Mais c’est évident, dit K. ; et ta première interprétation était tout à fait juste. Le gardien a attendu, pour fournir l’information libératrice, qu’elle ne puisse servir à l’homme.

 

-       La question ne lui avait pas été posée auparavant, dit le prêtre ; songe aussi que ce n’était qu’un gardien et que, comme gardien, il a fait son devoir.

 

-       Pourquoi crois-tu qu’il a fait son devoir ? demanda K. : il ne l’a pas fait. Son devoir consistait peut-être à refouler tous les étrangers ; mais cet homme, à qui cette porte était destinée, il aurait dû le laisser entrer.

 

-       Tu n’as pas assez le respect du texte et tu modifies l’histoire, dit le prêtre. L’histoire comporte, quant à l’accès à la Loi, deux déclarations importantes du gardien, l’une au début et l’autre à la fin. Le premier de ces passages dit « qu’il ne peut le laisser entrer maintenant », et l’autre : « cette porte t’était destinée, à toi seul ». S’il y avait contradiction entre ces deux déclarations, alors tu aurais raison, et le gardien aurait trompé l’homme. Mais il n’y a pas là de contradiction. Au contraire, la première de ces déclarations annonce même la seconde. On pourrait presque dire que le gardien outrepassait son devoir en faisant miroiter à l’homme la possibilité d’une entrée future. À ce moment-là, son devoir était, semble-t-il, d’écarter l’homme ; et de fait, nombreux sont les interprètes de ce texte qui s’étonnent que le gardien ait pu faire cette allusion, car il paraît aimer la précision et il exerce ses fonctions avec une vigilance rigoureuse. Tout au long de ces années, il n’abandonne jamais son poste et ne ferme la porte qu’en dernière extrémité ; il est très conscient que son service est important, puisqu’il dit : « Je suis puissant » ; il est respectueux de ses supérieurs, puisqu’il dit : « Je ne suis que le dernier des gardiens » ; il n’est pas bavard, puisque durant ces nombreuses années, il ne pose, dit le texte, ses questions qu’avec « indifférence » ; il est incorruptible, puisqu’il dit d’un cadeau qu’il accepte : « j’accepte uniquement pour que tu sois sûr de n’avoir rien négligé » ;  quand il s’agit d’accomplir son devoir, il ne se laisse ni attendrir ni irriter, puisqu’il est dit que l’homme « fatigue le gardien par ses prières » ; enfin même son apparence traduit un caractère pointilleux : grand nez pointu, longue barbe de Tartare maigre et noire. Est-ce que jamais gardien fit mieux son devoir ? Mais ce gardien présente encore d’autres traits, fort favorables à qui désire entrer, et qui aident tout de même à concevoir qu’il ait pu outrepasser quelque peu son devoir en faisant allusion à cette possibilité d’une entrée future. Il est indéniable, en effet, qu’il est un peu simple d’esprit et, du même coup, vaniteux. Si pertinents que puissent être ses propos concernant sa puissance et celle des autres gardiens et leur vue qui est insupportable même pour lui, si pertinents –dis-je – que ces propos puissent être en eux-mêmes, sa manière de les présenter n’en montre pas moins que ses conceptions sont faussées par la simplicité d’esprit et la présomption. Les interprètes disent à ce propos : « Conception pertinente et méconnaissance d’une même chose ne s’excluent pas tout à fait mutuellement. » En tous les cas, il faut bien admettre que cette simplicité d’esprit et cette présomption, si minimes qu’en puissent être les manifestations, affaiblissent tout de même la surveillance de l’entrée, elles constituent des lacunes dans le caractère du gardien. De surcroît, le gardien paraît être d’un naturel aimable, il est loin de s’identifier constamment à sa fonction. […] En tout cas, le personnage du gardien prend un contour différent de ce que tu croyais.

 

-       Tu connais l’histoire plus précisément que moi et depuis plus longtemps, dit K.

 

Ils se turent un moment. Puis K. dit :

-       Tu crois donc que l’homme n’a pas été trompé ?

 

-       Comprends-moi bien, dit le prêtre, je ne fais que t’exposer les opinions qui ont cours en la matière. Il ne faut pas que tu tiennes trop compte des opinions. Le texte est immuable et les opinions n’expriment souvent que le désespoir inspiré par cette immuabilité. En l’occurrence, il existe même une opinion selon laquelle ce serait le gardien qui serait trompé.

 

-       C’est un peu fort, dit K. ; comment justifie-t-on une telle opinion ?

 

-       On la justifie, dit le prêtre, à partir de la simplicité du gardien. On dit qu’il ne connaît pas l’intérieur de la Loi, mais uniquement le chemin qu’il fait en long et large devant l’entrée. On considère qu’il ne se fait de cet intérieur que des idées puériles et l’on suppose qu’il a peur lui-même de ce avec quoi il veut faire peur à l’homme. Il en a même plus peur que l’homme ; car enfin celui-ci ne désire qu’une chose, c’est d’entrer, même après avoir entendu parler des terribles gardiens qui sont à l’intérieur ; le gardien, au contraire, ne désire pas entrer, du moins il n’est rien dit de tel. D’autres disent bien qu’il a fallu que le gardien pénètre déjà à l’intérieur, puisque aussi bien il a été un jour engagé au service de la Loi, ce qui selon eux n’a pu se faire qu’à l’intérieur. À quoi l’on peut répondre qu’il a pu aussi bien être engagé comme gardien sur un appel venu de l’intérieur et que du moins il ne s’est sans doute jamais beaucoup avancé à l’intérieur, puisque déjà la vue du troisième gardien lui est insupportable. En outre, on ne dit pas qu’au cours de ces nombreuses années il ait fait concernant l’intérieur de la Loi aucune autre observation que celle concernant les gardiens. Cette discrétion pourrait résulter d’un interdit ; mais de cet interdit, il ne dit rien non plus. De tout cela, l’on conclut qu’il ne sait rien de l’allure ni de la signification qu’a l’intérieur de la Loi, et qu’il se fait là-dessus des illusions. Mais il se fait aussi de trompeuses illusions sur l’homme de la campagne, car c’est lui qui est subordonné à cet homme et il ne le sait pas. Qu’au contraire le gardien traite l’homme comme un subordonné, cela se voit à bien des détails dont tu te souviens sans doute. Mais qu’en réalité ce soit le gardien le subordonné de l’autre, les tenants de cette opinion affirment que cela se voit tout aussi clairement. Surtout, qui est libre est supérieur à qui est lié. Or l’homme est effectivement libre, il peut aller où il veut, seule l’entrée de la Loi lui est interdite, et encore par une seule personne, le gardien. S’il s’assied sur le tabouret à côté de la porte et y reste sa vie durant, c’est par une libre décision de sa volonté, l’histoire ne parle d’aucune contrainte. Le gardien, en revanche, est lié à son poste par sa fonction, il n’a pas le droit de s’éloigner et d’aller ailleurs, il n’a manifestement pas non plus le droit d’entrer, même s’il le désirait. En outre, il est bien au service de la Loi, mais il ne sert qu’à cette entrée, par conséquent il ne sert que cet homme, à qui cette entrée est exclusivement destinée. C’est une autre raison pour laquelle il lui est subordonné. On peut supposer que pendant de nombreuses années, pendant toute une vie d’homme en quelque sorte, il a assuré un service vain : car il est dit qu’il voit arriver un homme, donc un homme adulte, et le gardien a donc dû attendre longtemps avant de remplir son office, il a dû attendre autant qu’il a plu à l’homme de le faire attendre, puisque aussi bien l’homme est venu librement. Mais la fin de son service est également fixée par la fin de la vie de l’homme, qui demeure donc son supérieur jusqu’au bout. Et il est sans cesse souligné que le gardien ne paraît rien savoir de tout cela. Mais les tenants de cette opinion n’en sont pas surpris, puisque d’après eux le gardien est victime d’une illusion beaucoup plus grave, qui concerne son service. À la fin il dit, parlant de la porte : « Je pars et je vais la fermer. » Mais au début il est dit que la grande porte de la Loi est ouverte, comme toujours. Or, si elle est toujours ouverte, toujours veut dire indépendamment de la durée de la vie de l’homme auquel elle est destinée. Dans ce cas, même le gardien ne saurait la fermer. Les opinions diffèrent sur le sens à donner à ces paroles du gardien annonçant qu’il va fermer la porte : les uns pensent qu’il veut simplement donner une réponse, les autres qu’il veut mettre en relief les devoirs de sa charge, d’autres enfin qu’il veut inspirer à l’homme remords et affliction jusqu’en ce dernier moment. Mais beaucoup sont d’accord pour penser que le gardien ne pourra pas fermer la porte. Ils croient même qu’au moins vers la fin l’homme est supérieur au gardien même par son savoir : car l’homme voit la clarté qui émane de l’entrée de la Loi, tandis que le gardien est contraint par sa fonction d’y tourner le dos ; d’ailleurs aucun de ses propos ne montre qu’il ait remarqué un changement.

 

-       Ce sont des raisons convaincantes, dit K. qui s’était répété à mi-voix divers passages des explications du prêtre. C’est convaincant et je crois maintenant moi aussi que le gardien est victime d’une illusion trompeuse. Mais je n’ai pas renoncé pour autant à mon opinion […] Il est indifférent que le gardien voit clair ou soit dans l’illusion. […] On pourrait en douter si le gardien voyait clair ; mais si le gardien est victime d’une illusion et se trompe, inévitablement cette illusion trompe à son tour l’homme de la campagne. Certes le gardien n’est pas alors un gardien trompeur, mais il est si simple d’esprit qu’il faudrait immédiatement le chasser de ses fonctions. Songe que l’illusion où il se trouve ne lui nuit en aucune façon, mais qu’elle nuit à l’homme de mille manières.

 

-       Tu te heurtes là à une opinion contraire, dit le prêtre. D’aucuns disent en effet que cette histoire ne donne à personne le droit de porter un jugement sur le gardien. Quelles que soient les apparences, il est tout de même un serviteur de la Loi, il participe donc de la Loi, il échappe donc au jugement humain. Il ne faut pas croire, alors, que le gardien soit subordonné à l’homme. Être lié par sa fonction, comme il l’est, ne serait-ce qu’à l’entrée de la Loi, c’est incomparablement plus que de vivre libre dans le monde. L’homme ne fait qu’arriver vers la Loi, le gardien y est déjà. C’est la Loi qui lui assigne son service, et douter de sa dignité reviendrait à douter de la Loi.

 

-       Je ne souscris pas à cette opinion, dit K. en secouant la tête, car si l’on s’y rangeait, il faudrait tenir pour vrai tout ce que dit le gardien. Or cela n’est pas possible, tu l’as toi-même démontré tout au long.

 

-       - Non, dit le prêtre, on n’a pas à tenir tout pour vrai. On a seulement à le tenir pour nécessaire.

 

-       Triste opinion, dit K. ; c’est le mensonge érigé en loi de l’univers.

 

K. disait cela pour conclure, mais ce n’était pas son jugement définitif. Il était trop fatigué pour avoir une vue d’ensemble de toutes les conséquences qu’impliquait cette histoire […] Cette histoire simple était devenue informe, il voulait s’en débarrasser et le prêtre, qui faisait preuve maintenant d’une grande délicatesse, le laissa faire, accueillant sans un mot sa remarque, qui pourtant ne correspondait sûrement pas à sa propre opinion.

Ils continuèrent un moment à marcher ; […] Pour ne pas dépendre exclusivement du prêtre, K. lui demanda :

-       Sommes-nous arrivés près de la grande entrée ?

-       Non, dit le prêtre nous en sommes loin. Tu veux déjà partir ?

[…]

-       Mais je ne sais pas retrouver mon chemin, seul dans l’obscurité, dit K.

-       Rejoins le mur sur la gauche, dit le prêtre, et puis longe-le sans le lâcher, tu trouveras une sortie.

À  peine le prêtre s’était-il éloigné de quelques pas, que déjà K. criait très fort :

-       Je t’en prie, attends encore !

-       J’attends, dit le prêtre.

-       Tu n’a pas encore quelque chose à me demander ? dit K.

-       Non, dit le prêtre.

-       Tu as été si aimable avec moi tout à l’heure, dit K., et tu m’as tout expliqué, mais maintenant tu me laisses partir comme si je ne t’intéressais pas.

-       Mais tu dois partir, dit le prêtre.

-       Eh bien oui, dit K., comprends-le.

-       Comprends toi-même qui je suis, dit le prêtre.

-       Tu es l’aumônier des prisons.

 

En disant cela, K. s’approcha du prêtre ; son retour à la banque n’était plus aussi urgent […], il pouvait fort bien rester encore.

-       J’appartiens donc au tribunal, dit le prêtre. Donc, pourquoi voudrais-tu que j’ai quelque chose à te demander ? Le tribunal ne demande rien. Il t’accueille quand tu viens, et te laisse partir quand tu t’en vas.

 

Fin du chapitre.

 (trad. B. Lortholary)


 

Lire  Aime bien

https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2002-4-page-117.htm « Devant la Loi » : le judaïsme subversif de Franz Kafka, Michael Löwy.

 


 

 La légende du Golem et le buste de Kafka

 

Installé dans le centre de Prague en 2014, le gigantesque buste en bronze dû à D. Černý n'est pas sans évoquer la légende d'argile du Golem. L'œuvre du romancier reste marquée par cette légende, mais c'est Gustav Meyrink (1868-1932) qui la popularisa avec Der Golem, publié en 1915. Paul Wegener et Carl Boese l'adaptèrent au cinéma en 1920. Toutefois, ce film était un remake d'une première version réalisée en 1914. Son thème fondamental est centré sur la révolte de la créature contre un démiurge et manifeste l'échec de l'homme dans sa prétention à vouloir égaler Adonaï. Mais, qui est donc ce Golem 

Dans la tradition juive, le Golem (גולם) est un être artificiel à forme humaine que des sages auraient eu le pouvoir de faire naître grâce à un ensemble de rituels mystiques et à la combinaison de lettres de l'alphabet hébraïque*. Dans la Torah, ce terme n'apparaît qu'en Ps 139, 16, où on peut le traduire comme «masse informe» ou «embryon». Il renvoie à un état prénatal de l'être humain qui s'adresse à la divinité suprême. À la base du mot Golem se trouve la racine trilitère GLM (l'alphabet hébraïque est consonantique) qui a pour base le verbe «envelopper».

Avec le Talmud de Babylone, le sens du terme se transforme. Le Golem y désigne une masse de matière informe et inachevée. D'où l'idée d'inaccomplissement : une personne incomplète sur le plan intellectuel. Dans l'hébreu moderne, un golem peut être une matière brute, un sot ou un simple d'esprit, voire, dans le jargon militaire, un leurre de forme humaine. Depuis la fin du premier tiers du XIXe siècle,  une légende attribue la création d'un golem au Maharal** de Prague. 

La version la plus connue de la légende du Golem la situe à Prague au XVIe siècle. Elle fait intervenir un personnage historique célèbre dans le monde juif, le rabbin Yehoudah Loew, dit le Maharal de Prague (vers 1525-1609). Cette personnalité vécut à l’époque de l’empereur Rodolphe II (1552-1612), qui œuvra pour faire de Prague la capitale culturelle, politique et économique de l’Empire des Habsbourg. Sa curiosité pour l’alchimie et la kabbale fut la raison probable de l’audience qu’il accorda à Rabbi Loew en 1592, alors que ce dernier était devenu l’un des rabbins les plus puissants de l’Empire. La communauté juive de Prague était alors en pleine expansion démographique, passant de 1000 âmes vers 1560 à plus de 5000 en 1618, après que la ville fut devenue capitale impériale. Malgré la guerre de Trente Ans (1618-1648) qui embrasa la Bohême, la population juive de Prague avoisina les 10 000 habitants dans la seconde moitié du XVIIe siècle et dépassa ce chiffre au XVIIIe siècle. Représentant pas moins du quart de la population pragoise en 1654, elle se stabilisa autour de dix pour cent de la population de Prague jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Son rayonnement intellectuel fut considérable sur l’ensemble du monde ashkénaze pendant toute cette période.

Primo Levi, Témoin (עֵד)  du  Lager et de sa zone grise, reprend l'idée du Golem dans une des nouvelles du recueil Vizio di forma, qu'il écrivit, en 1971, sous le nom d'emprunt de Damiano Malabaila. L'auteur de Se questo è un uomo avait placées celles-ci dans un futur qu'il souhaitait éloigné. Lus aujourd'hui, ces récits laissent sans voix. Le Golem de Primo Levi s'inscrit dans l'esprit d'un corpus d'histoires axées sur la lutte chimérique de l'homme pour maîtriser, au mépris de tout ordre naturel, la matière. Dans un bref article, Una strana sensibilità, daté des années 1980, Primo Levi reconnaît à Kafka le mérite d’avoir identifié par avance beaucoup de maladies dont nous souffrons aujourd’hui, à savoir «la crise du concept de progrès», le sentiment d’une «régression imposée par une puissance obscure, par un réseau de pouvoir absurde et anonyme», et enfin la conscience d’un «univers hermétique, imperméable à notre raison, labyrinthe sans le fil d’Ariane» (OP, II, 1189). Repenser Kafka entraînerait pour lui, «rescapé d’Auschwitz», «une palinodie de son optimisme hérité des Lumières [ottimismo illuminista]».*** Primo Levi conçoit un schéma conceptuel selon une double interprétation : le Golem, comme toute machine ou toute matière, serait-il uniquement frappé d'un «vice de forme» capable d'engendrer le cataclysme incontrôlable ? Ou, plus justement, serait-il l'expression d'une révolte salutaire contre la tyrannie du pouvoir ? Primo Levi n'offre donc pas une vision tout uniment pessimiste. L'anomalie ou l'impureté devient le «grain de folie» destructeur propre à déclencher l'élément libérateur et le retour vers l'intelligence raisonnée. Le Golem refuse précisément d'accomplir des travaux serviles. Il réagit curieusement.  Serait-il doué de raison ? Or, après avoir reçu un ordre en contradiction avec la Torah, le voilà qui démolit entièrement la demeure du rabbi avant de s'écrouler les yeux éteints. Maîtriser le monde nécessite de le comprendre et de ne pas ignorer ses lois. Toute autre considération mène au désastre. Après la catastrophe, que reste-t-il ? Il faut toujours espérer une voix, un témoignage. « L'étincelle divine nichant au cœur de l'homme tient précisément au droit/devoir de raconter, à la «nécessité» presque biologique du récit, de l'échange d'expériences, du plaisir de se remémorer les difficultés passées. » (E. Ferrero)****

 


 

 

 


 * C’est dans le Talmud que l’on trouve un récit introduisant le thème de la création artificielle d’êtres humains par des savants, experts de la loi juive : « Rava [un des anciens savants du Talmud] a dit : si les justes le voulaient ils pourraient créer un monde, car il est écrit : Tes iniquités ont été une barrière entre toi et ton Dieu. En effet, Rava a créé un homme, et il l’a envoyé à Rabbi Zera. Le rabbin lui parla, mais l’autre ne répondait pas. Alors il dit : tu viens de chez les pieux, retourne à ta poussière ». (Talmud de Babylone, traité Sanhédrin, 65b). 

** Maharal est l'acronyme de Morenu Ha-Rav Liva, «notre maître le rabbi Liva». Il désigne Juda ben Betsalel Liva (ou Loew), penseur mystique et commentateur des Écritures (Worms 1512- Prague 1609). 

*** In : Le Hasard et la liberté La représentation de la naturede la vie et de l'homme dans l'œuvre de P. Levi (E. Neppi, Université Stendhal, Grenoble).

**** In : Primo Levi : L'écrivain au microscope, Liana Levi, 2007.

 

 

 



 

 

Prague. Musée Franz-Kafka, sculpture David Černý

Josefov. Intérieur Synagogue Vieille-Neuve

Josefov. Synagogue Vieille-Neuve

L'ancien Hôtel-de-Ville de Josefov et la Synagogue Vieille-Neuve

Synagogue Vieille-Neuve (Staronova synagoga, 1270), célèbre pour avoir eu comme rabbin Loew, créateur de la légende du Golem

La Maison "à la minute", située 2 place de la Vieille Ville, à Prague. Là, vécut la famille Kafka entre 1889 et 1896. Elle devint, plus tard, une "pharmacie à la minute" : on y vendait aussi du tabac. Elle est célèbre en raison de sa décoration en sgraffites (origine italienne, "graffiare" : griffer), utilisée sous la Renaissance et reprise par les promoteurs de l'Art Nouveau.

« La Métamorphose », 1915

« La Colonie pénitentiaire », 1919

« Le Procès », 1925

« Le Château », 1926

« L'Amérique », 1927