La Pazza gioia/Folles de joie (2016, P. Virzì)


Âgé de 55 ans, Paolo Virzì s’inscrit à la confluence des meilleures traditions du cinéma péninsulaire. Entré au Centro di sperimentale di cinematografia, il suivra l’enseignement de Gianni Amelio, Suso Cecchi d’Amico et de Furio Scarpelli. Ce dernier deviendra son guide le plus régulier. Il va ensuite travailler avec Gabriele Salvatores (le réalisateur de « Mediterraneo », 1991), Felice Farina et l’écrivain napolitain Raffaele La Capria, coscénariste de Francesco Rosi pour « Main basse sur la ville », « Les Hommes contre » et « Le Christ s’est arrêté à Eboli ». Aussi, lorsqu’il débute avec « La bella vita » (1994), d’abord nommé « Dimenticare Piombino », son succès immédiat n’aura rien de fortuit. Le film met en scène un drame conjugal dans le cadre d’une crise sociale et identitaire, celle d’une classe ouvrière en proie à la réalité de la désindustrialisation. « La bella vita » se situe dans la ville de Piombino, dans la province natale de Livourne (Toscane), cité natale du réalisateur. Piombino est en effet un des pôles essentiels de la métallurgie transalpine avec notamment le site sidérurgique du groupe Lucchini, aujourd’hui racheté par les Russes, et celui d’Arcelor-Mittal. La première œuvre de Virzì sera récompensée d’un  Nastro  d’argent du meilleur nouveau réalisateur.

Dès lors, Virzì ne cessera plus d’être honoré : « Ferie d’agosto » (1995), « Ovosodo » (1997), « Caterina va in città » (2003), « Tutta la vita davanti » (2008), « La Prima cosa bella » (2010) et « Il Capitale umano/Les Opportunistes » (2014) ont beau être des comédies dramatiques dans lesquels les récits sont, avant tout, des histoires d’hommes et de femmes, elles renseignent beaucoup sur l’évolution d’un pays et de ses villes ou régions – Rome pour « Caterina va in città », Livourne pour « Ovosodo » et « La prima cosa bella ».

S’agissant de « La Pazza gioia » (« Folles de joie »), son douzième long métrage, Paolo Virzì ne change pas de registre. En revanche, expérience inédite chez lui, il projette son récit dans l’univers particulier d’un centre carcéral psychiatrique. Précisons d’emblée qu’il s’agit d’un lieu recréé, la Villa Biondi, en Toscane, dans la province de Pistoia. Le centre, de type « ouvert », est uniquement réservé aux femmes. On rappellera, par ailleurs, le film de Mauro Bolognini, lui aussi traitant d'un thème proche, mais, à l'ère du « ventennio » fasciste et dans un milieu mixte, « Vertiges/Per le antiche scale » (1975) d’après un roman de Mario Tobino, jadis médecin-psychiatre dans la région. Virzì caractérise son propre film de cette façon : « C’est une promenade à l’extérieur d’une structure clinique qui s’occupe de femmes avec des problèmes, dans cet hôpital psychiatrique à ciel ouvert qu’est l’Italie ». « La Pazza gioia » met cependant, et, avant tout, en scène deux femmes : Beatrice (Valeria Bruni Tedeschi), fabulatrice et extravertie, et Donatella (Micaela Ramazzotti, l’épouse du cinéaste), dépressive et repliée. Les deux « folles » prendront le large. Autant dire ici que les comparaisons iront bon train : entre « Thelma et Louise » et « Vol au-dessus d’un nid de coucou », quelle sera donc la place singulière occupée par Paolo Virzì ?

Le cinéaste n’a pas cherché à filmer la réalité c’est évident. Mais, il n’a pas voulu non plus s’en détacher. Avant de se lancer dans l'écriture du scénario, aidé de sa coscénariste Francesca Archibugi, Paolo Virzì s’est notamment documenté auprès de psychiatres et de patients : « Nous avons commencé par interroger de vrais psychiatres et psychothérapeutes et leurs avons demandé de nous accompagner dans le monde des structures cliniques. Nous avons rencontré toutes sortes de patients : catatoniques, hystériques, mélancoliques, importuns, paranoïaques, prolixes. Et j’ajouterais: comme dans la vie de tous les jours. Parmi eux, il y avait aussi des personnes que les institutions, les juges, les services sociaux avaient jugées dangereuses car elles avaient commis des délits et risquaient un internement dans des hôpitaux psychiatriques judiciaires. Nous y avons rencontré bon nombre de Beatrice et de Donatella », précise-t-il. Aussi, les deux interprètes ne pourraient pas être  assimilées aux deux héroïnes de Ridley Scott, avec le syndrome de la folie en plus. En outre, c’est une fiction, et rien n’autorise à croire qu’il en est ainsi de la psychiatrie en Italie. Le réalisateur le souligne assez : « Nous avons visité des endroits décourageants, où les patients étaient traités de manière expéditive : placés sous sédatifs, attachés par des lanières, ou oubliés. Mais nous avons aussi découvert des endroits très beaux chargés d’énergie, où on essaie de mettre en place des projets de réinsertions, qui vont au-delà de la surveillance, où il fait bon vivre. Surtout, nous avons rencontré beaucoup de médecins, psychiatres, psychothérapeutes, personnel paramédical, bénévoles et motivés, compétents et passionnés, dont le dévouement était total et touchant, malgré une carence en structures et en personnel adéquat. »

« La Pazza gioia » ne sera donc pas exactement le chef-d’œuvre de Miloš Forman. Certes, y seront rappelées les limites ténues qui séparent l’aliénation d’une prétendue normalité. À quel instant la société, ou vos proches tout simplement, décrètent-ils que vous n’êtes plus en possession de votre raison ? Valeria Bruni Tedeschi, comédienne remarquable, affirme s’être inspirée de Blanche DuBois, l’héroïne d’ « Un Tramway nommé Désir » de Tennessee Williams. On pourra trouver ici qu’elle en rajoute. Mais, pour l’essentiel, elle reste dans les clous : La folie n’est-elle pas le mur protecteur que l’on dresse entre soi et les autres ? La solitude intérieure de Beatrice, comme celle de beaucoup d’entre nous, n’est pas réductible aux apparences. Beatrice tente de la combler par un monde imaginaire qu’elle se crée et auquel personne ne croit. « J’ai éprouvé physiquement comment la folie protège de la douleur insupportable et de la solitude », dit l’actrice. Or, cette « folie » ne l’empêche guère de comprendre. Elle recherche ainsi les antécédents de Donatella, pour laquelle elle ressent de la sympathie. Il nous faut relever que c’est « du côté de chez Donatella » que le film soulève adhésion et émotion. Donatella est le personnage qui imprime au film sa dimension la plus révélatrice et la plus bouleversante. Au demeurant, son interprète, Micaela Ramazzotti, y est criante d’authenticité.

Une fois la tangente prise, au contact d’une Toscane contrastée, entre beauté naturelle et clinquant tape-à-l’œil, les deux héroïnes se découvrent un peu mieux au milieu des autres. Enfin, l’observation de Paolo Virzì agrège des données qui rendent compte des mutations italiennes. Nous ne sommes plus, à la fin des années 1970, au temps de la mise en place de la loi 180, due à Franco Basaglia. Le cinéaste dresse un portrait nuancé des milieux qu’il décrit et de la société en général. Une société désormais rongée par l’individualisme et la soif d’enrichissement personnel. Et, si la « folie » ne se trouvait pas précisément de ce côté-là, de cette cruauté-là, de cette indifférence-là, de cet égoïsme-là ? « Qui est le plus malsain, entre Donatella se suicidant avec son fils par désespoir et Maurizio fuyant sa responsabilité paternelle ? Qui aime vraiment, entre les parents officiels et le couple adoptif d’Elia (ndlr : la séquence attendrissante sur la plage, tournée à Viareggio, sur la mer Ligure), laissant celui-ci jouer avec une mère qui avait failli le noyer ? », écrit Gilles Tourman (Annuel du cinéma 2017).

Quelle voie reste-t-il donc pour s’en sortir ? Beatrice et Donatella refusent d’entrer dans notre univers afin de préserver le bonheur d’être « folles de joie ».

Le 30/05/2019.

MiSha    

 


La Pazza gioia (Folles de joie). Italie - France, 2016. 116 minutes.  Réalisation : Paolo Virzì. Scénario : F. Achibugi, P. Virzì. Photographie : Vladan Radovic. Montage : Cecilia Zanuso. Musique : C. Virzì. Décors : T. Zera. Costumes : Catia Dottori. Production : Lotus Prod., Rai Cinema et Manny Film. Interprétation : V. Bruni Tedeschi (Beatrice Morandini Valdirana), M. Ramazzotti (Donatella Morelli), Valentina Carnelutti (le docteur Fiamma Zappa), Sergio Albelli (Torrigiani), Tommaso Ragno (le docteur Lorenzini). Sortie en France : 8/06/2016.