L'Idiot !/Durak (2015, Russie - Yuri Bykov) : SOS, la maison Russie s'écroule...


 

L’ouvrier-plombier Dmitri serait-il un idiot ou un demeuré ? Le film est russe. L’allusion dostoïevskienne est très nette. Nous serions dans un monde où toute bonté aurait disparu. En conséquence de quoi, la Russie aurait perdu son âme. De fait, elle aurait retrouvé de vieux démons : paresse, laxisme, goût du jeu ou de l’argent facile, vénalité, ivrognerie, prostitution etc. Jamais un film n’avait été aussi cruel pour une nation ! On voudra bien voir dans ce mur vertigineusement lézardé (« Une fissure sur 8 étages ! ») et ces conduites d’eau pourries (« Tu bouches un trou, t’en as 6 qui se forment ! »), dans cet immeuble HLM 32 menacé d’effondrement… le tableau d’une Russie délabrée et en voie de désagrégation. Cependant, du haut jusqu’au bas de l’échelle sociale, tout le monde adopte la devise : « Après moi, le déluge ! » Dmitri excepté qui… réagit encore en être humain, « un Christ », diront certains. Preuve en est : même ceux qu’il est censé sauver de la catastrophe le massacrent en le traitant d’importun – on appelle cela « un passage à tabac » ! Quant aux autres, je ne vous rejoue point le film. Qui donc a lâché cet ouvrier consciencieux (« Je ne veux pas être responsable de 800 morts », dit-il à son épouse) au milieu d’une soirée arrosée – on fête l’anniversaire de « maman » Nina Galaganova (Natalia Surkova), la maire de la cité X… ? Une cité à la tête de laquelle se trouvent des élus tellement corrompus (« Un panier de crabes ») qu’il faut impérativement tuer (« des boucs-émissaires ») pour dissimuler l’escroquerie et les détournements de subventions – Bogatchov (Yuri Tsurilo), le parangon d’entre tous, qui voit en Dieu le Créateur du marais dans lequel on barbote, sortira, pour sa part, indemne.

« Qui aime bien, châtie bien », dirions-nous, à propos de Yuri Bykov. « On vit comme des porcs, on crève comme des porcs parce qu’on est rien les uns pour les autres. » Ainsi pense Dimitri (excellent Artem Bystrov, sacré meilleur interprète à Locarno), qui le hurle bien fort à Macha (Daria Moroz), suppliant celle-ci de le quitter aussitôt. On aurait tort de minimiser ce propos à la seule Russie. Certes, « L’Idiot ! » peut sembler irrespirable, forcé, sa mise en scène classique… mais, sa puissance oppressive et sa dimension métaphorique sont terriblement efficaces. Comment un tel film a-t-il pu être produit et distribué ? « La censure en Russie, c’est l’indifférence. Personne ne vous interdit de crier haut et fort que la société va mal, car personne ne vous écoute. Vous pouvez hurler autant que vous le voulez, aucun drame social ne soulève l’intérêt du peuple russe. […] La majorité de la population pense avant tout à survivre au quotidien et à se distraire lorsqu’ils ont éventuellement du temps libre », affirme Yuri Bykov.

Effrayant.

 

Le 1/06/2019.

MiSha


 

Dispo. Sur Arte, du 29/05 au 4/06. https://www.arte.tv/fr/videos/075147-000-A/l-idiot/ 


L'Idiot ! (Durak). Russie, 2015. 116 minutes. Réalisation, musique et scénario : Y. Bykov. Photographie : Kirill Klepalov. Son : A. Noskov. Décors : S. Novak. Costumes : O. Pogodina. Production : Rock Films. Interprétation : A. Bystrov (Dmitri Nikitin), N. Surkova (Nina Galganova), D. Kulishkov (l'alcoolique violent), Y. Tsurilo (Bogatchov), B. Nevzorov (Fiodotov). Sortie en France : 18/11/2015.