« Main basse sur la ville » (« Le mani sulla città », 1963 – Francesco Rosi)

 


 

Arte propose le chef-d’œuvre du cinéaste napolitain en version originale, disponible du 1/06 au 31/08/2019. C’est, à coup sûr, une belle opportunité. Francesco Rosi, assistant de Luchino Visconti sur « La terra trema », est entré dans l’histoire du cinéma italien avec son décisif « Salvatore Giuliano » (1961), retournant film-enquête sur une réalité sociale, économique et politique explosive. Rosi creusera dès lors ce sillon avec force opiniâtreté : les spectateurs conserveront en mémoire « L’Affaire Mattei » (1972) ou « Lucky Luciano » (1973). « Main basse sur la ville », conçu suivant un schéma narratif plus classique, est le résultat d’une rencontre d’intérêts entre un romancier, Raffaele La Capria, et un cinéaste. Ici, le protagoniste principal n’est pas l’invisible sujet d’une énigme. Il se trouve physiquement impliqué au cœur du récit. Eduardo Nottola (Rod Steiger) est donc omniprésent, comme conseiller municipal et comme promoteur immobilier. À vrai dire, son cas n’a rien d’exceptionnel. « Main basse sur la ville » fustige la spéculation immobilière, la collusion d’intérêts et l’état de dépendance des citoyens modestes dans une cité, Naples, déjà gagnée par la corruption et la gangrène mafieuse. Francesco Rosi s’exprimait ainsi : « La bourgeoisie napolitaine a usé de son pouvoir économique afin de faire violence à la cité et pour la modifier dans les années d’après-guerre. » De son côté, dans un roman publié en 1961 (« Ferito a morte/Blessé à mort », Mondadori, Prix Strega), Raffaele La Capria accouchait ceci : « C’est vers 1954, […] que la civilisation de masse a fini par atteindre Naples. Les architectes s’en rendent mieux compte que les autres, ils se font constamment du mauvais sang, combattant avec acharnement pour éviter qu’une fontaine soit transportée où il ne faut pas, pour sauver une église ou un portail, pour faire respecter le plan, la loi, mais que veux-tu ? Tu tournes le dos, et déjà un affreux bâtiment s’est élevé, il étouffe une rue, abîme un paysage ; un moment de distraction, et dix nouveaux étages abusifs s’ajoutent au gratte-ciel : on se croirait dans la jungle, les maisons poussent au hasard comme la végétation tropicale, sans règle, et Naples sera bientôt submergée. »

Sorti fin octobre 1963, le film dérange les hautes sphères du pouvoir. La Centrale catholique du cinéma l’interdit aux moins de 18 ans. En revanche, public et critique lui réservent un accueil chaleureux. « Comment interdire un pareil film ? », dira, en souriant, Francesco Rosi. « S’il me fallait expliquer mon film, poursuivait le cinéaste, je dirais que c’est un débat d’idées, un débat de mentalités et enfin un débat de moralités. Cette dénonciation d’un scandale qui nous touche tous, je l’ai faite, pour comprendre moi-même ce qui se passait, je me suis demandé ce qui ne marchait pas dans ce système, la démocratie, qui devrait avoir tout pour fonctionner correctement ; j’ai vu comment des citoyens apportent leurs voix à ceux-là mêmes  qui peuvent les trahir. Il s’agissait de donner à tous le moyen de juger […] Selon moi, un film historique implique en même temps une critique historique. Ce n’est pas uniquement une chronique, plutôt le jugement sur la chronique. » 

J’ai voulu, pour ma part, rappelé l’avis de Freddy Buache, disparu ces jours derniers, et qui, entre autres, connaissait parfaitement le cinéma italien (cf. « Le cinéma italien » chez L’Âge d’Homme). Le critique suisse écrivait notamment :

« Rosi choisit l’étude de notre société à travers l’un des phénomènes les plus singuliers de notre époque : l’urbanisation massive, dont le premier contrecoup s’exprime par la spéculation immobilière. L’action se situe à Naples parce qu’il s’agit de la ville du cinéaste. Mais cette localisation n’empêche pas de transposer l’argument plus près de nous […]. À la suite d’un pré-générique consacré à une cérémonie officielle au cours de laquelle des édiles et des notables se félicitent de pouvoir construire de nouveaux quartiers pour le bien de la communauté, une vue aérienne  nous découvre la ville : dans cette concentration anarchique, les ruches pour les hommes, juxtaposées, superposées, ne sont pas seulement, pour parler comme Le Corbusier, des « machines à habiter » ; elles ne possèdent pas uniquement une valeur d’usage. Elles représentent également des investissements, une productivité financière, une valeur d’échange qui, aux yeux des propriétaires, est plus importante que la valeur d’usage. Du coup, ils ne vont plus bâtir des maisons pour que leurs semblables les habitent, mais parce que, d’abord, elles rapportent. Donc moins elles coûtent, plus elles sont de bonnes affaires. »

Aussi, peu importe qu’elles soient moins solides ou plus exposées aux dangers. Lorsqu’un accident surviendra, on s’en prendra à l’entrepreneur, Nottola ou un autre « bonnet » en l’occurrence. Le « système » essaiera, pour sa part, de sanctionner un « lampiste » et d’esquiver le coup. « Il n’en faudra guère plus pour que les électeurs, juge Freddy Buache, soient rassurés : la liberté d’action des politiciens est paradoxalement garantie par la dépolitisation des votants ! » Dans le film de Rosi, De Angeli (Salvo Randone), leader de la Démocratie-chrétienne, déclare en effet : « Un grand parti comme le nôtre peut digérer tous les Nottola quand il veut. En politique, l’indignation morale ne sert à rien. Le seul péché qu’on ne puisse pas pardonner, c’est celui d’être battu. »

Ces considérations sonnent toujours drôlement. L’humanité serait-elle sourde et aveugle ? En attendant, ne manquez pas l’occasion de (re)voir « Main basse sur la ville ».

Le 3/06/2019.

MSh 

https://www.arte.tv/fr/videos/006443-000-A/main-basse-sur-la-ville/


 


Main basse sur la ville (Le mani sulla città). 1963. Italie, 105 minutes. Noir et blanc. Réalisation : F. Rosi. Scénario : R. La Capria, F. Rosi, E. Forcella, E. Provenzale. Musique : Piero Piccioni. Photographie : G. Di Venanzo. Montage : M. Serandrei. Décors : M. Rosi. Costumes : Marilu Carteni. Son : V. Trentino. Interprétation : Rod Steiger (Eduardo Nottola), Salvo Randone (l'ancien maire De Angeli), Guido Alberti (Maglione), Carlo Fermariello (De Vita), Angelo D'Alessandro (Balsamo), Vincenzo Metafora (le nouveau maire). Sortie en France : 8/11/1963, aux cinémas Raimu et Saint-Séverin (Paris). Lion d'Or au Festival de Venise 1963.


 

 «Le mani sulla città», 1963 – Francesco Rosi

 

Arte propone il capolavoro del cineasta napoletano nella versione originale, disponibile dal 1/06 al 31/08/2019. È sicuramente una grande opportunità. Francesco Rosi, assistente di Luchino Visconti su «La terra trema», è entrato nella storia del cinema italiano con il suo decisivo «Salvatore Giuliano» (1961), ribadendo film-inchiesta su una realtà sociale, economica e politica esplosiva. In questo modo, la rosa scaverà con tenacia questo solco: gli spettatori conserveranno in memoria «L’Affaire Mattei» (1972) o «Lucky Luciano» (1973). «Mano bassa sulla città», concepita secondo uno schema narrativo più classico, è il risultato di un incontro di interessi tra un romanziere, Raffaele La Capria, e un cineasta. Qui il protagonista principale non è l’invisibile soggetto di un enigma. Si trova fisicamente coinvolto nel cuore della storia. Eduardo Nottola (Rod Steiger) è quindi onnipresente, come consigliere comunale e come promotore immobiliare. A dire il vero, il suo caso non è speciale. «Mani sulla città» condanna la speculazione immobiliare, la collusione di interessi e lo stato di dipendenza dei cittadini modesti in una città, Napoli, già conquistata dalla corruzione e dalla cancrena mafiosa. Francesco rosi si esprimeva così: «La borghesia napoletana ha usato il suo potere economico per fare violenza alla città e per modificarla negli anni del dopoguerra. » Da parte sua, in un romanzo pubblicato nel 1961 («Ferito a morte/Ferito a morte», Mondadori, Premio Strega), Raffaele La Capria partoriva questo: «È intorno al 1954, [Ģ] che la civiltà di massa ha finito per raggiungere Napoli. Gli architetti se ne rendono conto meglio degli altri, si fanno costantemente del sangue cattivo, combattendo con accanimento per evitare che una fontana sia trasportata dove non è necessario, per salvare una chiesa o un portale, per far rispettare il piano, la legge, ma cosa vuoi? Giri le spalle, e già un edificio orribile si è innalzato, soffoca una strada, rovina un paesaggio; un momento di distrazione, e dieci nuovi piani abusivi si aggiungono al grattacielo: sembra di essere nella giungla, le case crescono a caso come la vegetazione tropicale, senza regole, e Napoli sarà presto sommersa. »

Uscito alla fine di ottobre 1963, il film infastidisce le alte sfere del potere. La Centrale Cattolica del Cinema lo vieta ai minori di 18 anni. Invece, pubblico e critico gli riservano un caloroso benvenuto. «Come vietare un tale film? » dirà, sorridendo, Francesco rosi. Se dovessi spiegare il mio film, prosegue il regista, direi che è un dibattito di idee, un dibattito di mentalità e infine un dibattito di moralità. Questa denuncia di uno scandalo che ci riguarda tutti, l’ho fatta, per capire io stesso quello che stava accadendo, mi sono chiesto che cosa non funzionasse in questo sistema, la democrazia, che dovrebbe avere tutto per funzionare correttamente; Ho visto come i cittadini danno la loro voce a coloro che possono tradirli. Si trattava di dare a tutti il modo di giudicare [¿] A mio parere, un film storico implica allo stesso tempo una critica storica. Non è solo una cronaca, piuttosto il giudizio sulla cronaca. »

Da parte mia, ho voluto ricordare il parere di Freddy Buache, scomparso in questi giorni, e che, tra l’altro, conosceva perfettamente il cinema italiano (cf. «Il cinema italiano» nell’Età dell’Uomo). Il critico svizzero scriveva in particolare:

« La ricerca della nostra società viene scelta attraverso uno dei fenomeni più singolari della nostra epoca: l’urbanizzazione massiccia, il cui primo contraccolpo si esprime nella speculazione immobiliare. L’azione è a Napoli perché è la città del cineasta. Ma questa localizzazione non impedisce di trasporre l’argomento più vicino a noi. A seguito di un pre-generico dedicato ad una cerimonia ufficiale in cui edifichi e notabili si rallegrano di poter costruire nuovi quartieri per il bene della comunità, una vista aerea ci scopre la città: in questa concentrazione anarchica, gli alveari per gli uomini, giustapposti, sovrapposti, non sono soltanto, per parlare come Il corvo, delle «macchine da abitare»; non hanno unicamente un valore d’uso. Esse rappresentano anche investimenti, una produttività finanziaria, un valore di scambio che, agli occhi dei proprietari, è più importante del valore d’uso. Di colpo, non costruiranno più case perché i loro simili le vivano, ma perché, in primo luogo, fanno guadagnare. Quindi meno costano, più sono buoni affari. »

Non importa che siano meno solide o più esposte ai pericoli. Quando si verifica un incidente, si attacca l’imprenditore, Nottola o un altro «berretto», in questo caso. Il «sistema» cercherà, da parte sua, di sanzionare un «lampista» e di schivare il colpo. «Non ci vorrà molto perché gli elettori, giudica Freddy Buache, siano rassicurati: la libertà d’azione dei politici è paradossalmente garantita dalla depoliticizzazione dei votanti! » Nel film di rose, De Angeli (Salvo Randone), leader della democrazia cristiana, afferma infatti: Un grande partito come il nostro può digerire tutti i Nottola quando vuole. In politica, l’indignazione morale è inutile. L’unico peccato che non si può perdonare è quello di essere battuti. »

Queste considerazioni suonano sempre molto divertenti. L’umanità sarebbe sorda e cieca? Nel frattempo, non perdete l’occasione di (ri)vedere «Main bassa sulla città».

Il giorno 3/06/2019.

Msh.