« Les Dupes » (Al makhdu’ûn) – Tewfik Saleh (1972)


 

 

  • Ce 11/06/2019, Cinéma Opéra Lyon à 20 h,
    6 rue Joseph Serlin
    69001 LYON
    Métro Hotel de ville
  •  Organisé par Enjeux sur Image  et ERAP (Echange Rhône-Alpes Auvergne Palestine)
  • Débat avec Françoise Fort (« Palestine Filmer c’est Exister ») et Rania Madi, juriste à l’ONU

 


 

Lorsque Tewfik Saleh (1926-2013) entreprend de porter à l’écran un récit de l’écrivain-militant FPLP palestinien Ghassan Kanafani, tiré de l’ouvrage « Des hommes dans le soleil » (publié chez Sindbad), il n’a rien d’un novice. Stagiaire de Maurice Cam en 1950, familier de la Cinémathèque française, le natif d’Alexandrie possède déjà une belle culture cinématographique. Revenu au Caire, il se lie ensuite avec le romancier Naguib Mahfouz. Ce dernier l’initiera au métier de scénariste. Il débute comme assistant monteur pour « Ciel d’enfer » (1954) de Youssef Chahine, puis, l’année suivante, réalise son premier film, « La Ruelle des fous » (« Darb al-Mahâbil »). Cette œuvre d’un réalisme et d’une lucidité sans complaisances doit affronter l’indifférence voire l’hostilité des producteurs et de la censure. Dans cet « état de choses », on pourrait y voir, par anticipation, le sort contrarié d’un réalisateur. Dans « La Ruelle des fous », Tewfik Saleh met en scène l’affrontement d’un village de pêcheurs et d’un homme d’affaires rusé. S’il décrit avec force vérité le « petit peuple », il ne sous-estime pas, pour autant, l’individu concret. En ce sens, Saleh poursuit, à sa façon, la leçon enseignée par le cinéma italien d'après-guerre et, en particulier, celle d’un Visconti dans « La terra trema ». Les prolétaires ne sauraient être, ad vitam aeternam, une masse indifférenciée soumise à un système quasi féodal. Le cinéaste établit un lien dialectique remarquable entre conscience collective et accomplissement personnel.

Son quatrième long métrage, « Les Révoltés/Al-Mutamarridûn » (1968), « parabole sur l’Égypte de Nasser » préfigure « Les Dupes » en ce sens qu’il démonte certaines illusions créées autour de solidarités ou de mythes soi-disant « progressistes ».  En réalité, « humiliés et offensés » sont encore les instruments de l’Histoire et non vraiment les acteurs d’un monde transformé. Jacques Lourcelles a parfaitement défini le drame d’ « Al-Makhdu’ûn/Les Dupes », film tourné en Irak, l’année même où Kanafani fut assassiné par le Mossad israélien. « C’est alors, écrit l’historien du cinéma, avec une nudité et une extrême cruauté proche de certaines nouvelles de Maupassant (sur la guerre de 1870 par exemple), que le style de Saleh parvient à accrocher sérieusement l’attention du spectateur et à élaborer une métaphore percutante de l’abandon universel où sont laissés les Palestiniens, représentés ici par un vieillard, un jeune homme et un adolescent. » Le film atteint, en effet, la dimension d’un constat sèchement dénonciateur de la duplicité des instances politiques internationales face à l’horrible destinée d’êtres humains confrontés à des situations qui les dépassent. Certes, Tewfik Saleh s’adressait, à l’époque, en priorité, à un public arabe. Au passage, on fera remarquer qu’il envisageait de réaliser « Les Dupes » dès 1965, c’est-à-dire à une période où la résistance palestinienne demeurait en sommeil. Le fait qu’il n’ait pas voulu additionner à son observation des sollicitations idéologiques - le film contient néanmoins de précieux témoignages historiques - est salutaire. À la vision d’un tel enfer, on ressort imprégné d’une froide colère humaine, sentiment qu’a voulu communiquer Tewfik Saleh. Au-delà, et, les spectateurs l’auront compris, des centaines de millions d’individus vivent, à l’échelle de la planète, ces tragédies de l’exil forcé et aléatoire conduisant très (trop) souvent vers la mort. Même si, bien sûr, au cœur de cette histoire gît forcément le drame du peuple palestinien exproprié, chassé, massacré et trahi. Tewfik Saleh, à la façon d’un témoin précurseur, nous laissait un film pour aujourd’hui et pour demain.

Le 10/06/2019.

MiSha 

 

 


 Les Dupes (المخدوعون). Syrie, 1972. 107 minutes. Réalisation et scénario : T. Saleh d'après G. Kanafani. Photographie : Bahgat Heidar. Musique : Salhi El Ouadi. Interprétation : Muhammad Khayr-Halwani, Abderrrahman Al Rashi, Bassam Loufty Abou-Ghazala. Le film, longtemps censuré, a été diffusé en France par l'IMA en 2006.

Liminaire :

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