Jean SIBELIUS : L'Écho du Monde


 

JEAN SIBELIUS (1865-1957) EN CINQ œuvres et CINQ photos

 

Le compositeur finlandais mit un terme à son travail de création en 1927. Du moins, officiellement. Le poème symphonique « Tapiola » demeure son testament musical. Il fut créé le 26 décembre 1926 à New York par l’orchestre de la Cité, dirigé par Walter Damrosch. Installé dans sa maison d’Ainola, située à Järvenpää, Sibelius mourut trente ans plus tard, un 20 septembre de l’année 1957. Né cinq ans après Gustav Mahler, il quitta ce monde quarante-six ans après lui. L’œuvre de Sibelius fut l’objet de vives controverses : certains la considéraient comme anachronique, tandis que d’autres la confinaient à sa terre natale – le pays aux 187 000 lacs ! Sibelius décrivait ce qu’il connaissait le mieux : on aurait tort d’entendre uniquement dans son œuvre l’écho lyrique d’une forme de patriotisme ou la vision inspirée de l’ample nature nordique. Résonance du « Kalevala » et des trésors culturels de la Carélie, l’œuvre de Sibelius enseigne sûrement une méditation d’essence universelle. Enfin, Sibelius demeurait fidèle au classicisme – « plus j’avance en âge, affirmait-il, plus j’ai le sentiment que le classicisme est la voie de l’avenir ». Méfions-nous de la formule : elle n’a rien de conservateur. En 1911, avec la Quatrième Symphonie Opus 63, Sibelius contrastait, en tous points, d’avec la symphonie romantique austro-allemande, du moins telle que Bruckner et Mahler en élargirent les confins. Rudes et concentrées, traversées d'agrégats de notes flottantes, ponctués de plaintes déchirées ou de blocs harmoniques en fortissimos rauques et lapidaires, les symphonies de Sibelius nous entretiennent de mondes insondables. Mondes que nous ne maîtriserons jamais : inquiétants et tellement grandioses qu’ils effraient et nous fascinent tout à la fois. On a toujours l’impression que Sibelius est parti pour nous en dire beaucoup, alors qu’il nous a déjà dit l’essentiel : il suffit simplement que nous l’écoutions plus attentivement ! Stature du son, amplitude de la respiration et valeur du silence sont cruciales chez Sibelius. Là, s'érigent audace, modernité et, par conséquent, difficulté chez Sibelius. Le moindre écart – non-respect des intervalles rythmiques, de la dynamique sonore, du tempo adéquat - est fatal chez Sibelius. Le compositeur finlandais résout d’une façon magistrale la tension entre statisme et mouvement, imprévisibilité et aboutissement. Quoi qu’il en soit, ses œuvres sont extrêmement périlleuses à diriger. Ainsi, s’expliquent les raisons pour lesquelles certaines d’entre elles furent assez peu abordées en concert.

 


 

 1. Finlandia Opus 26 [1900]  

https://www.youtube.com/watch?v=FsWE89h6gcI

2.  Valse Triste Opus 44 [1904] 

https://www.youtube.com/watch?v=X0kk26QWHo

3. Symphonie N°4 Op. 63 [1911] 

 https://www.youtube.com/watch?v=v8rRGmZhB-Q&list=RDv8rRGmZhB-Q&start_radio=1&t=35

4.  Symphonie n° 7 Op. 105 [1924]

 https://www.youtube.com/watch?v=fFibZyEZzE 

5.   Tapiola Op. 112 [1926] 

https://www.youtube.com/watch?v=RmgvfCruEA0

 


  

Versions choisies:

Concertgebouw Amsterdam (E. Van Beinum), 1. ; Berliner Philharmoniker (H. Rosbaud), 2. 5. ; Philadelphia Orch. (E. Ormandy) 3. ; Moscou Radio (G. Rozhdestvenski) 4.

Remarques : J’ai privilégié des versions anciennes à l’époque où Sibelius demeurait trop partiellement joué. Je n’ai pas retenu des chefs illustres comme Leonard Bernstein, Herbert von Karajan ou Lorin Maazel  qui œuvrèrent, eux aussi,  dans ce répertoire. J’ai beaucoup réécouté –  je ne suis pas un néophyte de Sibelius. Je me suis parfois ennuyé avec certaines figures célèbres de la direction d’orchestre. Quant aux chefs d’aujourd’hui, ils obtiennent des résultats impeccables. Pourtant, je ne suis pas forcément bouleversé. Il faut néanmoins rendre hommage à la probité, l'authenticité et l’opiniâtreté des chefs scandinaves. Paavo Berglund, décédé en 2012, mérite une palme : il a enregistré à trois reprises l'œuvre orchestrale du maître finlandais - à Bournemouth, à Helsinki et enfin avec l'Orchestre de chambre d'Europe. Ses interprétations sont le fruit d'une fréquentation profonde, assidue et émouvante. Jukka Pekka Saraste, Okko Kamu, Osmo Vänskä, Leif Segerstam… - j’en oublie peut-être - ont, eux aussi, relevé le défi. Des anciens non scandinaves, celui qui m’a beaucoup impressionné est l’Autrichien Hans Rosbaud, servi, il est vrai, par la virtuosité des Berliner Philharmoniker du maestro Karajan : cet homme si discret, si travailleur, très apprécié des connaisseurs – il a longtemps dirigé au festival d’Aix-en-Provence - est un immense directeur d’orchestre. Il a d’ailleurs énormément influencé Pierre Boulez. Avec lui, tout est là, avec une clarté et une vérité évidente. Il confirme ce que j’énonçais plus haut : les symphonies de Sibelius sont ardues. Il est toujours plus facile d’embellir, d'arrondir les angles, en clair, de renoncer avec l’œuvre de Sibelius, mais cela finit par se constater et s'entendre – je ne cite pas de noms pour ne pas fâcher le « business » de la musique qui a octroyé à certains des faveurs incompréhensibles. Des auditeurs sont facilement ébaubis parce qu’ils ignorent ce qu’il y a derrière les notes. La musique n’est pas là pour flatter l’oreille. C'est, avant tout, un langage. Il faut en connaître le sens. C'est d'autant plus complexe qu'il s'adresse à l'âme. Ce langage est unique : il dit ce que l'on ne peut plus dire avec les mots. C’est donc une expérience (ou une aventure) spirituelle. Hans Rosbaud est de la catégorie de ceux qui ne trichent pas et c’est plus difficile. Eugène Ormandy est lui beaucoup plus illustre. C’est un technicien extraordinaire qui a façonné un des meilleurs orchestres du monde : l’Orchestre symphonique de Philadelphie, à la tête duquel il brilla pendant une quarantaine d’années. On s'en apercevra en auditionnant la lecture de la 4e Symphonie de 1911 (enregistrement de 1954), d'un tranchant, d'une qualité instrumentale et d'un rendu sonore incroyables - violons, violoncelles, bassons, cors français, flûtes, clarinettes d'un niveau équilibré -, haussant à un sommet la nature tendue, sombre et secrète de la partition - l'usage inaccoutumé de la quatrième augmentée (le triton diabolique) !  D’origine hongroise, Ormandy connaissait Sibelius ; enfin, les Hongrois ont des affinités linguistiques et culturelles avec la Finlande.  J’ai été surpris par le chef néerlandais Eduard Van Beinum – un météore de la direction d’orchestre, disparu trop tôt, comme l’ont été d’autres chefs extrêmement valeureux comme Ferenc Fricsay, Guido Cantelli, Rudolf Kempe ou Jean Martinon par exemple – et qui, dans tous les répertoires, demeurait d’une intégrité et d’une modestie sans exemple. Autre requête : j’aimerais qu’on puisse enfin disposer de l’intégrale – enregistrements légendaires - des symphonies de Sibelius par l’Orchestre de la Radio de Moscou dirigé par feu-Guennadi Rozhdestvenski. Certes, tout n’y est pas au point, certes les timbres et les couleurs n’y sont pas forcément idiomatiques mais l’esprit et le souffle sont toujours au rendez-vous. Nous préférons cette sincérité parfois irrégulièrement exprimée à des interprétations prudentes et dévitalisées. Enfin, on a aussi cette particularité des orchestres russes : ces fameux cuivres nasillards et ses violons chauffés à blanc qui vous prennent à la gorge !!! Or, les orchestres russes d’aujourd’hui ont perdu cela ! Tous les orchestres ont tendance à s’uniformiser. Avec Rozhdestvenski, j’ai été empoigné. Il faut enfin rappeler ici que les musiciens russes aimaient Sibelius : ils l’ont toujours interprété régulièrement. On excluera forcément Serge Koussevitzki, installé aux États-Unis, au lendemain la révolution bolchévique et qui, comme Ormandy, fut un des propagateurs de l'œuvre du Finlandais. Mais, Evgeni Mravinski, Kyrill Kondrashin, Rozhdestvenski, ou Kurt Sanderling, lorsque celui-ci était soviétique, en étaient de très bons traducteurs. Enfin, Sibelius avait jadis reçu chez lui une délégation de musiciens soviétiques. Au Royaume-Uni, il existe aussi une ancienne fréquentation des œuvres de Sibelius. On n'omettra pas les disques de Thomas Beecham et de John Barbirolli. Colin Davis et Simon Rattle en perpétuent la tradition. Quoi qu'il en soit, et, en dépit des impondérables politiques fâcheux, les artistes contribuent toujours à l’amitié entre les peuples. Les musiciens sont nationalistes au bon sens du terme. Ils ont surtout une seconde patrie fortement unificatrice : la musique.

 


 

 

 

Sibelius et son épouse Aino dans leur demeure de Järvenpää.

À Järvenpää, avec Jenö Ormandy, chef d'orchestre à Philadelphie.