L'Homme qui tua Liberty Valance (1962, John Ford) : La Légende et la Réalité


 « Une fois que le processus historique est en contact avec un catalyseur, il ne peut plus être arrêté. En cela réside la tragédie. Et si Ford «imprime la réalité», c'est pour demander au public : et vous, en êtes-vous fiers ? » 

J. Mc Bride/M. Wilmington

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L'Homme qui tua Liberty Valance signe le retour du cinéaste au noir et blanc. Après quelques brillantes illustrations en cinémascope et en couleurs - The Searchers/La Prisonnière du désert (1956) en est le sommet -, John Ford abandonne le paysage et privilégie l'histoire édifiante. « La vérité est ailleurs, écrit Joseph Mc Bride, le réalisateur s'éloigne des grands espaces pour réaliser un film d'idées, une allégorie de l'histoire américaine ».[1] Mais, par narrateur interposé (James Stewart, le sénateur Ransom Stoddard), il n'omet pas les vertus maîtresses du récit légendaire - l'ode à l'Amérique des hommes et des femmes de bonne volonté. Ce qui faisait dire à Orson Welles et, avec une once d'humour, qu'il aimait les histoires de « grand-maman », celle de son cinéaste préféré : John Ford. 

 De fait, le réalisateur de La Chevauchée fantastique distille, au-delà d'une forte méditation sur le mythe américain, un conte sur les faiblesses humaines et la subjectivité mémorielle. Qu'a donc besoin de confier Ransom Stoddard ? Il n'ignore pas ou ne peut pas ignorer qu'en Amérique - que l'on soit au plus haut ou au plus bas de l'échelle sociale -, personne ne daignera publier sa mise au point : on continuera d'imprimer la légende. Quoi qu'il en soit, il y a toujours quelque chose que l'on dissimule ou que l'on sélectionne. À vrai dire, Ford ne croit ni aux hommes « sans peur et sans reproches », ni aux vérités immaculées. 

 Aussi, pense-t-il, l’heure venue, de proposer un film-somme, une récapitulation. Il jette un dernier regard, rétrospectif celui-là, sur l'histoire de l’Ouest et, bien sûr, par ricochet sur la sienne, celle de son œuvre. A priori, des critiques auront vu un film « désuet », tout au plus une « parodie » mijotée par un « vétéran » fatigué dans un Hollywood à bout de souffle. Comment s’égarer ainsi ? Tout regard lucide sur l’histoire passée est un indispensable passeport pour la compréhension de l’histoire présente. Ford n’a pourtant pas cette prétention. En revanche, il règne, dans L’Homme qui tua Liberty Valance, et, comme jamais, le secret de son art : une puissante aptitude à créer un ensemble d’êtres auréolés d’une humanité sincère - qu’elle soit à moitié vertueuse, ou franchement mauvaise - dans un récit parfaitement intériorisé et troublant, aux dialogues toujours étincelants. Le scénario s'inspire d'une nouvelle due à Dorothy M. Johnson, l'auteure de «The Hanging Tree» et «A Man Called Horse», deux westerns mondialement célèbres. L’absence du paysage et l’usage du noir et blanc ne s’expliquent pas seulement par la nostalgie et le pressentiment d’une page qui se tourne (un western crépusculaire ?). Ils ordonnent, avant tout, la vision d’un monde. Bien qu’il soit assuré, entre autres, que William H. Clothier, le chef opérateur, ne se trompait absolument pas lorsqu’il affirma que la « couleur rendrait impossible les jeux d’ombre et de lumière dont il avait besoin pour le duel final, qui est montré deux fois d’un point de vue radicalement différent. »[2]  Dès lors, et, a posteriori, les réticences originelles s’amenuiseront au fil du temps. Grâce à Peter Bogdanovich et Andrew Sarris notamment, on prend conscience, aux États-Unis, qu’il s’agit-là d’une œuvre fondamentale voire prophétique. John Ford propose, en un raccourci génial, les « faits bruts et la légende, le total constituant à ses yeux la complexe, ambiguë et presque insaisissable vérité, que seuls les artistes peuvent appréhender. » (J. Lourcelles)[3] De surcroît, Ford étale la contradiction ou le paradoxe avec une souplesse et une intelligence consommée. Dans son film, Doniphon/Wayne assure la fonction du héros mythologique, même si Stoddard/Stewart continuera de l’être officiellement et, par nécessité, aux yeux du peuple américain. Au fond, le mythe ne disparaît pas. Le cinéaste en fait surgir, avec clairvoyance, la dimension politique majeure. L’Homme qui tua Liberty Valance interpelle bien plus qu’un simple film sur l’Ouest. C’est la fonction du mythe qui y est interrogée. Elle concerne, par ailleurs, et, en première analyse, celle du fameux cow-boy. Qui était-il en réalité ? Déjà, à la fin du XIXe siècle, l'élevage étant devenu une industrie, le cow-boy avait sûrement changé. Puis arriva le temps des fermiers. « Les journalistes qui l'observèrent sur son terrain, du Texas au Montana, et cela vingt ans durant, le virent soit comme un saint, soit comme un damné pécheur mais, trop rarement comme le travailleur qu'il était. Pour les uns, un bandit, un ivrogne, un violent par goût ; pour les autres, le dernier des hommes forts et saints au contact étroit de la nature », écrit Jean-Louis Rieupeyrout, auteur d'une «Histoire du Far West». Liberty Valance d'un côté, Tom Doniphon de l'autre... Pourquoi pas ? Cette remarque insinue également une réalité indéniable : la mythologie de l'Ouest existait bien avant que le cinéma ne se la réapproprie.   

 Quoi qu'il en soit, l'alchimie fordienne réside, avant tout, dans une mise en perspective, à la fois limpide et économe, d'une galerie de personnages qui fondent cette Amérique communautaire des pionniers et des constructeurs que n'aura cessé de chanter, sur le mode mineur ou le mode majeur, l'Irlandais John Martin Feeney (alias John Ford). Défricheurs venus chercher, comme sa propre famille, terres « vierges », bonheur et prospérité. En somme, avec comme perspective, celle de cultiver un champ, fonder une famille et bâtir un avenir pour leurs enfants. Définies de cette façon, les choses paraissent élémentaires. Or, ici, la nature, tout comme les hommes, y est encore hostile et sournoise. Il faudra s'armer de toutes les vertus : intrépidité, persévérance, patience et abnégation y seront indispensables. Les réalisations fordiennes évoquent souvent cet aspect-là (Sur la piste des Mohawks, 1939 ; Le Convoi des braves, 1950).  « Je suis un paysan qui fait des films de paysans », répétait John Ford. Voilà pourquoi le vieux maître touche souvent au cœur. Ses films illustrent, sans subterfuges et sans propagande non plus, la part la plus vibrante du « mythe américain ».

 Pourtant, de cette ode farouche, surgirait l'ivraie, tel ce Liberty Valance (Lee Marvin), bandit opportuniste, sadique et cruel au service des éleveurs tout-puissants de la région de Shinbone, microcosme dans lequel le cinéaste projette sa propre expérience de la violence et des rapports de force. « Je t'apprendrai la loi, celle de l'Ouest », s'exclame furieusement Liberty Valance, après avoir dévalisé une diligence et rossé, fouet à la main, un jeune passager «effronté», l'avocat Ransom Stoddard en l'occurrence. On voit, hélas, et, dans un contexte plus sophistiqué, de semblables copies contemporaines toutes aussi féroces ! Au demeurant, si les justiciers anachroniques ont disparu (Tom Doniphon/John Wayne) - injustement enfouis sous des tonnes de mensonges -, les hommes de bonne volonté, qu'ils soient grotesques, pathétiques, couards, alcooliques ou maladroits, comme le rédacteur du « Shinbone Star » (Edmond O'Brien) ou le marshal Link (joué par l’excellent comique Andy Devine), existent toujours et méritent notre empathie : eux aussi, par leur désintéressement - leur sacrifice même ! - et leur attachement à d'élémentaires conceptions, auront fait une Amérique que nous aimons. Au milieu d'eux, se dressent même sérénité, dignité et lucidité. Valeurs qu’incarnent, au plus haut degré, Hallie Stoddard (Vera Miles), l'épouse exemplaire – celle qui sauve réellement la vie de Tom Stoddard, son époux, et qui l’incite à concrétiser les plus grandes choses -, et Pompey (Woody Strode), l'Afro-américain, factotum de Tom/John Wayne. Une femme et un noir : tout un symbole ! Images exemplaires certes, mais, suffiront-elles à sauver le futur ? Hallie et Pompey savent ce qu'ils doivent à celui qui a réellement tué Liberty Valance, mais leur désenchantement, très visiblement perceptible à l'écran, questionne. Doniphon aurait-il traité Hallie de cette façon-là ? « Link, lance le sénateur au vieux shérif, faites-lui faire un tour en ville ! Je vais m'exercer à des joutes politiques avec ces messieurs.» Nous ne voyons pas non plus Doniphon se comporter ainsi à l'égard de Pompey, son fidèle serviteur. On saisit donc la mélancolie partagée de Hallie et Pompey. Même s'ils jugent Tom Doniphon d'un autre temps. Comme l’est devenu, à son tour, le notable Ransom Stoddard (J. Stewart) des années plus tard ! L’Homme qui tua Liberty Valance a donc ce génie particulier de nous expliquer que le jour d’après et, quoi que nous puissions faire, nous serions, à notre corps défendant, d’une génération franchie. Aussi, porter des fleurs sur la tombe des hommes d'hier, ce n'est pas complimenter leur étroitesse d’esprit, mais tout simplement rendre à César ce qui appartient à César. L’individualisme de Tom Doniphon, « le meilleur tireur de la région », restreignait son courage (« That's my steack, Valance », lance Tom à celui-ci dans une séquence mémorable). Pourtant, Tom était aussi l’homme qui résistait inconsciemment à la civilisation urbaine, mercantile et industrielle. Il était sûrement ce citoyen respectueux qui se méfiait des « beaux discours » se réclamant de la Constitution rédigée par M. Thomas Jefferson. Ce nouveau gouvernement des États-Unis prétendait ainsi se couvrir du voile de « l'innocence perdue » (Th. Paine). John Ford entretient savoureusement la controverse : Stoddard enseigne la lecture et l'écriture, mais également « l'étude d'un pays et de son gouvernement ». Et c'est Pompey, le descendant d'esclave, qui énonce la loi biblique dont s'inspire la Bill of Rights de 1789  : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droit » ou, selon le titre d'un des meilleurs John Ford, « le soleil brille pour tout le monde. »

On ne doit pas être surpris, au fond. Tom Doniphon, aussi rétrograde qu'il puisse paraître, entretient contradictoirement une sourde communion avec le Noir (Woody Strode/Pompey) et surtout l’Indien du hors champ – celui que l’on ne voit pas ici, mais que Ford filmera, entre autres, dans La Prisonnière du désert ou Les Cheyennes. La fleur de cactus revêt alors un sens plus équivoque ; que sont les rêves d'autrefois devenus ? Ford, comme l'un de ses personnages - Carson dans The Wings of Eagles/L'Aigle vole au soleil (1957) -, ne souhaitait transmettre là que « de simples choses. Et, qui comptent » : De la pure poésie digne de l’Ouest américain. Autrement dit, de l’or pour notre âme... et du doute pour notre monde. 

 

Le 19/07/2019.

 

MiSha  




[1] J. Mc Bride : À la recherche de John Ford, Actes Sud-Institut Lumière.

[2] J. McBride : op. cité.

[3] J. Lourcelles in : Dictionnaire du cinéma. Robert Laffont. 1992.


The Man Who Shot Liberty Valance (L'Homme qui tua Liberty Valance). 1962, États-Unis. 122 minutes, Noir et blanc. Réalisation : John Ford. Scénario : Willis Goldbeck, James Warner Bellah d'après la nouvelle de Dorothy M. Johnson (1949). Production : Paramount Pictures. Photographie : W. H. Clothier. Musique : Cyril J. Mockridge. Décors : Darell Silvera, Samuel M. Comer. Costumes : Edith Head. Interprétation : James Stewart (Ransom Stoddard), John Wayne (Tom Doniphon), Vera Miles (Hallie Stoddard), Lee Marvin (Liberty Valance), Edmond O'Brien (Dutton Peabody), Andy Devine (Link Appleyard), John Carradine (Strabuckle), Woody Strode (Pompey). Sortie aux E.-U. : 22/04/1962.

 


 

The Man Who Shot Liberty Valance (1962). Vera Miles (Hallie Stoddard) et Woody Strode (Pompey)

John Ford, avec J. Stewart et J. Wayne. Tournage «The Man Who Shot Liberty Valance»

 


 

 


 


 


 

 

JOHN FORD EN BREF

 

(John Martin Feeney, 1/02/1895 Cape Elizabeth (Maine)-†31/08/1973)

John Ford réalise son premier film, Tornado en 1917. La majeure partie de ses réalisations muettes ont disparu. Une d’entre elles, Upstream (1927) a été retrouvée en Nouvelle-Zélande en juin 2010. Le cinéaste totalise 142 films à son actif. Nous en avons effectué une sélection subjective.

 

 

-         1928 : Riley the Cop (partiellement sonore)

-         1934 : The Lost Patrol

-         1935 : The Informer (Le Mouchard)

-         1936 : The Prisoner of Shark Island (Je n'ai pas tué Lincoln)

-         1936 : The Plough and the Stars (Révolte à Dublin)

-         1939 : Stagecoach (La Chevauchée fantastique)

-         1939 : Young Mister Lincoln (Vers sa destinée)

-         1939 : Drums Along the Mohawk (Sur la piste des Mohawks)

-         1940 : The Grapes of Wrath (Les Raisins de la colère)

-         1941 : Qu’elle était verte ma vallée

-         1946 : My Darling Clementine (La Poursuite infernale)

-         1948 : Fort Apache

-         1948 : Three Godfathers (Le Fils du désert)

-         1949 : She Wore a Yellow Ribbon (La Charge Héroïque)

-         1950 : Wagon Master (Le Convoi des braves)

-         1952 : The Quiet Man (L’Homme tranquille)

-         1953 : The Sun Shines Bright (Le Soleil brille pour tout le monde)

-         1956 : The Searchers (La Prisonnière du désert)

-         1957 : The Rising of the Moon (Quand se lève la lune)

-         1958 : The Last Hurrah (La Dernière Fanfare)

-         1959 : The Horse Soldiers (Les Cavaliers)

-         1960 : Sergeant Rutledge (Le Sergent noir)

-         1962 : L’Homme qui tua Liberty Valance

-         1963 : Donovan’s Reef (La Taverne de l’Irlandais)

-         1964 : Cheyenne Autumn (Les Cheyennes)

-         1966 : Seven Women (Frontière chinoise)