Rutger HAUER dans « La leggenda del santo bevitore/ La Légende du saint buveur » (1988) d’Ermanno OLMI, d’après la nouvelle de Joseph ROTH

 


 

L’adaptation d’un écrivain célèbre et l’engagement d’interprètes professionnels marquait une rupture dans le cinéma d’Olmi. On lira avec intérêt la revue de presse établie par Véronique Doduik pour la Cinémathèque française (30 mars 2015). Le film reçut un Lion d’Or à la Mostra de Venise. L’acteur néerlandais, disparu ce 19 juillet, aurait mérité d’être récompensé également. Le rôle d’Andreas Kartak, le personnage du romancier autrichien Joseph Roth (1854-1939), lui allait comme un gant.

  Rutger Hauer connaissait bien entendu la nouvelle, la dernière d’un écrivain foudroyé par la chute d’un Empire et le surgissement, quinze ans plus tard, du monstre national-socialiste. Très brève – une trentaine de pages -, elle fut publiée, en 1939, à titre posthume par l’éditeur néerlandais, Albert de Lange, qui œuvrait dans le cadre de l’« Exilliteratur », la littérature de l’exil en langue allemande. Joseph Roth était un Juif issu de Galicie. Sa lassitude et son pessimisme étaient insondables. Ses romans traduisaient le désespoir de la « génération perdue » et l’agonie d’un univers culturel et géographique à jamais détruit. « La Fuite sans fin » (1927), « La Marche de Radetzky » (1932) ou « La Crypte des capucins » (1938) en constituent un passage obligé. Pourtant, « La Légende du saint buveur », comme « Le Poids de la grâce » (1930), en dira beaucoup sur Roth lui-même. Néanmoins, et ce jusque vers les années 1970, Joseph Roth restait sous-estimé en France, comme l’était d’ailleurs l’ampleur du drame austro-hongrois. Roth dénonçait avec une vigueur extraordinaire les conséquences terribles de la montée des chauvinismes, de l’institutionnalisation du racisme et du totalitarisme. Le 30 janvier 1933, jour de la nomination d’Adolf Hitler comme chancelier du Reich, Roth quittait l’Allemagne. Dans une lettre à Stefan Zweig, il fait preuve d’une étonnante clairvoyance :

-         « À présent il vous sera évident que nous allons vers de grandes catastrophes. Abstraction faite du privé – notre existence littéraire et matérielle est déjà anéantie - l’ensemble conduit à une nouvelle guerre. Je ne donne pas cher de notre vie. On a réussi à laisser la Barbarie prendre le pouvoir. Ne vous faites pas d’illusions. C’est l’Enfer qui prend le pouvoir. »

  En 1936, à l’été précisément, il est invité à Ostende (Belgique) par Stefan Zweig. Là, il fait la connaissance de l’écrivaine allemande, Irmgard Keun. Celle-ci est frappée d’emblée par son immense désolation. « J’eus alors la sensation de voir un être humain qui pouvait mourir de tristesse dans les heures qui venaient. Ses yeux ronds et bleus fixaient le vide presque sans regard, de désespoir, et sa voix semblait comme ensevelie sous le poids du chagrin », confie-t-elle. Irmgard et Joseph finissent par partir ensemble à Paris. Ils y vivent communément jusqu’en 1938. Tous deux étaient malheureusement atteints par un penchant alcoolique désastreux. Joseph était également d’une jalousie maladive ; c’est ce dont se plaignit amèrement Irmgard qui le quitta avec un « profond soupir de soulagement. »

  La nouvelle revêt donc un caractère personnel ; mais, c’est à n’en pas douter une réflexion sur la déchéance et le péché – impossibles à regarder en face – et, en opposition,  avec cette dureté, la « douceur des heures dernières » et la grâce, l’illumination enfin obtenue. Andreas Kartak, le mineur silésien, n’avait jamais voulu confisqué l’argent reçu. L’éthylisme seul expliquait l’impuissance d’Andreas.

 Examinons la biographie de l’auteur : la situation financière et la santé de Roth se détérioraient rapidement, mais il bénéficia, d'après Dominique Bona, d'un soutien conséquent de la part de Stefan Zweig. En novembre 1937, on démolit l’hôtel Foyot, 33 rue de Tournon, à cause de sa vétusté. Roth a résidé, dix années durant, dans cet hôtel au cours de ses séjours à Paris. Il vit cela, dit-on, comme une nouvelle perte de repères. Il prit alors une petite chambre à l’hôtel de la Poste, 18 rue de Tournon, au-dessus de son café habituel.

  Le 23 mai 1939, Roth est conduit à l’hospice pour indigents de l’hôpital Necker après qu’il se soit effondré devant le Café Tournon (apparemment en recevant la nouvelle du suicide de l’écrivain allemand Ernst Toller). Le 27 mai, il meurt d’une double inflammation des poumons. L’évolution fatale de la maladie fut favorisée par le sevrage alcoolique abrupt (délirium alcoolique).  Le 30 mai, il est inhumé au cimetière parisien de Thiais. L’enterrement a lieu suivant le rite « catholique-modéré », car aucun justificatif de baptême de Roth ne put être fourni. À l’occasion de l’enterrement, des groupes hétérogènes entrèrent en conflit : les légitimistes autrichiens, les communistes et les Juifs réclamèrent le défunt comme l'un des leurs. La tombe se trouve dans la section catholique du cimetière. L’inscription sur la pierre tombale dit : « écrivain autrichien – mort à Paris en exil ». Dans sa ville d’origine de Brody, une petite plaque commémorative, rédigée en ukrainien et en allemand, perpétue son souvenir.

 Dans sa nouvelle, Roth avait métamorphosé sa nostalgie des racines et son évidente soif d’un retour à l’esprit du schtetl en « miracle » et « grâce divine » selon la conception chrétienne. Ainsi, s’explique la fascination d’Ermanno Olmi pour qui, « la foi doit naître d’une lutte sincère, d’un conflit entre nous-mêmes et nos doutes. » Ainsi s’explique l’intérêt d’Olmi pour un écrivain qui déclara ceci à Stefan Zweig : « Je ne vois pas d’autre voie que celle qui conduit au Calvaire auprès du Christ, parce qu’il n’existe pas de Juif plus grand que Lui. » « L’éclosion du sentiment religieux, le besoin de transcendance, la nostalgie d’un être suprême » (Jacqueline Bel) habitaient Roth – aussi est-il nécessaire de ne pas les disjoindre de son « Juifs en errance » ou du « Job, roman d’un simple juif ». Dans cette quête éperdue vers un monde réconcilié,  Roth n’était pas seul : on retrouve ce besoin chez Franz Werfel, Alfred Döblin, Hermann Hesse et tant d’autres.

 Ruthger Hauer, à l’esprit si rebelle, avait nettement compris cela, et la conclusion de l’ouvrage : « Dieu  nous accorde à nous tous, les buveurs (ndlr : lisez aussi les pécheurs), une mort aussi légère, aussi belle» apaise, à mes yeux, le départ irrespirable d’un homme si différent de moi, et dont pourtant j’appréciais hautement le talent.

 

Le 27/07/2019,

 

MiSha

 

https://www.cinematheque.fr/article/846.html