P. Tosi avec M. Callas : «La Sonnambula», 1955

 

 

PIERO TOSI (1927-2019) 

L’HUMILITÉ ET LA DISTINCTION

 

 


 

Tous les artisans, les vrais, ceux qui ne s’engagent qu’avec scrupule dans l’acte de création, ceux là seuls restent modestes. Piero Tosi l’aura été sa vie durant : il déclinait les honneurs. Enfin, il ne courait pas aux réceptions, n’émergeait pas aux soirées dansantes. Sa présence, croyait-il, n’y était pas nécessaire. En revanche, son métier et son exactitude étaient indispensables. Dès lors, tout le monde savait que Piero Tosi serait infailliblement au labeur, présent du premier au dernier jour. « On ne doit pas douter de sa sincérité lorsqu’il dit qu’il se considère comme un « petit tailleur pour actrices » ou lorsqu’il refuse de se laisser photographier et d’aller à des parties », écrivit Pietro Bianchi.

Au fond, Piero fut comme nombre de tailleurs que je rencontre ; parce que, pour ma part, je suis toujours et ostensiblement élégant. Ce qui me plaît chez les tailleurs, c’est cette distinction secrète, conjuguée à l’humilité de ceux qui travaillent de leurs mains. De mon côté, je suis toujours fier d’avoir été, vingt-cinq ans durant, ouvrier-imprimeur et toujours attaché au respect des savoir-faire, de la culture, de l’élégance et de l’intelligence. Selon moi, le travail acharné et la recherche quasi fanatique de la perfection sont les seules marques de noblesse chez un individu. Piero Tosi est un professionnel intransigeant imprégné d’une culture qui, à mon sens, relève désormais d’un univers révolu. Il n’y a, de ma part, nulle mélancolie à énoncer un tel constat. Les hommes adhèrent pleinement à leur histoire. Ils sont précieux pour ces raisons-là. Aussi, est-il juste de ne pas oublier ce qu’ils nous lèguent, ce qu’ils nous enseignent en permanence. Piero Tosi a essentiellement collaboré avec deux réalisateurs qui, eux aussi, incarnent une conception artistique historiquement datée. Je veux parler de Luchino Visconti et de Mauro Bolognini.

Vous observerez, à travers les photos de films célèbres, cette exigence de l’exactitude historique et cette présence quasi obsédante de la femme, non pour elle-même, mais en rapport avec l’époque et une situation sociale déterminée. L’art se meut dans le paradoxe hypnotique. Sous-estimée, placée dans des conditions d’absurde servitude et constamment opprimée, la femme est, dans le même temps, trompeusement juchée sur un piédestal, qu’il soit luxueux ou misérable. Cela, il fallait que le cinéma nous le donne à voir.

Voyez les robes et les chaussures des filles de « maisons closes » dans  La viaccia ! Piero Tosi déclara alors : « Pour l’ameublement de la maison close nous avons suivi les mêmes principes que pour l’habillement. C’est-à-dire mélange d’objets bourgeois et de vieilles choses typiquement « maison close ». C’est donc la juxtaposition du lit-cage familial et du divan oriental énorme. Ou encore le bout de dentelle placé sur le fauteuil afin de le protéger. Et ici encore règne le froid, un grand froid, avec chaufferette et braseros, femmes recroquevillées autour du feu car nous sommes dans la ville la plus froide d’Italie (ndlr : Florence). La lingerie des filles de joie n’est pas jeune non plus : bustiers, bas réparés à la va-vite, chaussures à la turque comme on faisait à cette époque. Cela, on devra le voir surtout quand les filles sont rassemblées autour de la table. » Mais, aussi l’insondable tristesse des filles attendant le « client » !

Aussi, Piero Tosi a beau se définir tailleur, il ne peut entrer dans cette seule catégorie. Nous reviendrons donc à la question principale : Qu’est-ce qu’un décorateur-costumier au cinéma ? Je ne vous ferais pas un cours sur le sujet. On aurait, de surcroît, affreusement tort de l’associer trop uniment aux splendeurs des fresques aristocratiques du Comte, même si celles-ci instruisent infiniment : Senso, Il gattopardoMorte a Venezia, Ludwig… L’identique volonté d’authenticité se retrouve dans les films qui décrivent le « peuple d’en bas » - pour reprendre le titre des récits londoniens et « Londoniens » ! - : Rocco et ses frères du même Visconti ; I compagni/Les Camarades (1963) de Monicelli – le premier film italien que je vis à Alger ; c’est mon père, a posteriori c’est à peine surprenant, qui tenait absolument à nous le faire voir ! Je n’avais pas encore atteint ma dixième année. -, Metello (1970) : films irrigués par le tumulte « généreux et rempli d’espérance » du prolétariat. Mais aussi, Portier de nuit (1974) de Liliana Cavani, et auparavant, Médée (Pasolini) et Satyricon (Fellini)  (1970).

Comme Mauro Bolognini, Piero Tosi était toscan – natif de Sesto Fiorentino, un 10 avril 1927 – et avait étudié l’architecture aux Beaux-arts de Florence. Il commença par exercer ses dispositions au profit de la scène théâtrale grâce à son ami, Franco Zeffirelli, décédé le 15 juin de cette année. Il devient alors l’assistant de Maria De Matteis (1898-1988) - créatrice avec Gino Sensani,  des costumes du Mariage de minuit (1941), réalisé par l’écrivain Mario Soldati - pour le Troïlus et Cressida (W. Shakespeare) monté par Luchino Visconti dans le jardin de Boboli à Florence. C’est l’orée d’une collaboration Visconti-Tosi qui va s’étendre sur plus de vingt années. Ce qu’il faut retenir sûrement c’est l’enseignement de Gino Carlo Sensani (1888-1947) que lui transmet précisément Maria De Matteis. Sensani a révolutionné l’esthétique du costume historique. Piero Tosi l’évoquera de cette façon : « […] Une école de vérité, de rigueur, dans l’élaboration des costumes […] bouleversant radicalement la « philosophie » créative en matière de costume. » Elle marquera définitivement le travail de Piero Tosi.

En homme subtil et ouvert, Tosi concevait son rôle en étroite adéquation avec le propos d’une œuvre. À ce titre, il avait cette capacité à rendre d’une manière conséquente les particularités figuratives et vestimentaires d’un milieu social, d’une époque et des personnages mis en scène – quitte à en exiger parfois l’impossible. Il nous faut regretter de ne pouvoir comparer le travail effectué sur Le Guépard et celui des Chemises rouges (1952) de Goffredo Alessandrini et Francesco Rosi, indisponible dans l’hexagone en DVD, et dans lequel évoluent Anna Magnani, Raf Vallone et Alain Cuny. Il ne nous revient pas, dans le cadre d’un hommage restreint, de dresser un inventaire – fabuleux, à vrai dire – des éléments, outils, concepts utilisés par le costumier dans la mise en perspective d’un drame, d’un récit, de figures ou d’une tranche d’histoire dans le grand tournant de l’Histoire. Il serait cependant recommandable de s’y atteler, ne serait-ce que pour pénétrer dans l’intimité des chefs-d’œuvre et puiser, à cette fin, des sources de compréhension bénéfique. Nous savons que Tosi, en accord avec Visconti, alla explorer la Lucanie pour habiller les exilés des faubourgs miséreux de Milan, tous originaires de cette région (Rocco et ses frères) ! Nous savons aussi que, toujours guidé par cette haute conscience de la réalité, Tosi fit venir des étoffes de Prato afin de confectionner les habits des ouvriers d’ I compagni, dans lequel Mastroianni incarne un leader intellectuel socialiste à binocles – une fois n’est pas coutume ! Ici, le vêtement comme le décor, minutieusement étudiés non pour l’anthropologie sociale, mais dans leur totale adéquation à la composition d’ensemble qui est aussi réflexion sur un monde, sur l’Histoire et sur des personnages. « Je n’en finis jamais d’accumuler de la matière, déclarait le costumier, dans l’espoir de trouver une image qui me donne le la. » L’espoir ne fut pas vain. C’est nous qui sommes orphelins : Piero est parti ce 10 août, à Rome.

Le 11 août 2019.

 

MiSha

 


 

Rocco et ses frères 1960 A. Delon, A. Girardot

La viaccia 1961 C. Cardinale

Senilità 1962 C.Cardinale

Le Guépard 1963 C. Cardinale, B. Lancaster, A. Delon

Les Camarades 1963 M. Mastroianni

Ludwig (1972, L. Visconti) : Silvana Mangano (Cosima Wagner)