Au-delà des montagnes (Jia Zhangke - Chine, 2015)

 

Nous en sommes habitués maintenant : le réalisateur de 24 City (2008) nous entretient des mutations à l’œuvre dans la Chine du XXIe siècle. Le tableau n’a rien d’une eau-forte, mais il révèle lucidement les fractures qui en découlent. Outre les valeurs traditionnelles, ce sont, plus encore, les écarts criants entre l’idéologie officielle débitée par le régime – l’ancien « marxisme-léninisme » revu et corrigé par le Grand Timonier – et le train impérieux du développement capitaliste, désormais compris dans une « globalisation » mondiale en voie d’achèvement, qui y sont mis en relief. Car, ce sont les classes laborieuses (paysannerie pauvre, classe ouvrière, petit artisanat) qui, pour l’essentiel, supporteront – hier déjà, aujourd’hui et peut-être demain - les conséquences les plus fâcheuses des transformations économiques, avant même que la Chine ne fut entrée dans l'« émergence ». On lira, parmi d'autres études, celles de Marie-Claire Bergère, enseignante à l'INALCO, autrefois directrice à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris. Au fond, les dirigeants chinois liment, à leur corps défendant, la branche sur laquelle ils ont pu asseoir une forme de légitimité historique - le fameux « bol de riz » quotidien dans chaque foyer. Tandis que, dans le même temps, perdurent, selon une posture plus défensive, des institutions autoritaires et centralistes qui leur assurent en surface une relative stabilité politique, mais a posteriori un crédit de moins en moins assuré. De ce point de vue, la contestation minoritaire de certaines couches intellectuelles, officiellement guidées par des valeurs humanistes et démocratiques, n’est en réalité que la partie visible de l’iceberg. Quel visage aura donc la Chine du futur ? Une Chine qui, pour être dépourvue a priori d'ambitions hégémoniques, a pourtant traversé ses montagnes, ici en Australie, où Dollar (!), le fils de Jinsheng, doit réapprendre le chinois (« Ton vrai fils, c'est Google traduction », répond celui-ci à son père), ou au Kazakhstan voisin - la China Petroleum y installe des pipe-lines - où cherche à s'embaucher l'ami ouvrier de Liangzi.

Les films de Jia Zhangke n’émettent pas semblables réflexions. Mais, ils suggèrent quoi qu’on fasse des interrogations, des doutes et… bien sûr de la morosité. Le cinéaste demeure, cette fois-ci, en terrain connu, c’est-à-dire dans la province qui l’a vu naître, le Shanxi. Au-delà des montagnes demeure fidèle à cette conception que d’aucuns ont cru pouvoir déceler avec The World (2005) : la dimension de chronique romanesque qui, à partir d’un terreau sociologique fortement labouré et suivant un contexte historique sûrement tracé, développe des figures et des récits individuels qui, pour être sûrement parallèles, n’en sont pas moins retenus entre eux par une chaîne de relations fortement enracinés et néanmoins conflictuelles.

Aussi, me semble-t-il, Au-delà des montagnes constitue un événement dans la filmographie de Jia Zhangke, en ce sens que la notion d’œuvre en devenir m’apparaît ici pleinement justifiée. On doit regarder le cinéma de Jia Zhangke non comme un temps arrêté, mais comme un temps conjectural. On comprend aisément la comparaison qui a été établie entre son œuvre et celle d’Honoré de Balzac ! Ajouterais-je, quand même : toutes proportions gardées et, compte tenu des particularités inassimilables entre cinéma et littérature ? Le titre du film est naturellement évocateur. Il est donc absolument nécessaire de voir le film, et, à plusieurs reprises, pour en saisir la plausibilité de significations et sa pertinence remarquable. Still Life/Sanxia haoren (2006) laissait déjà un blanc entre deux périodes, afin d’en mieux saisir la force des bouleversements. Or, le blanc nous appartient : l’imagination a droit de cité évidemment. Mais, l’auteur le circonscrit : on doit cependant éviter de dérailler. C’est toujours l’actualité, et, à partir d’elle, que la fiction s’élabore. Dans la vallée des Trois Gorges, le long du fleuve Chang Jiang, le xian de Fengjie n’est pas un mirage. L’histoire contient un arc-boutant véritable : la commune a été engloutie lors de la construction d’un barrage monumental. Comme si la vieille Chine aurait été ensevelie avec l’irruption d’une Chine économiquement et technologiquement « expansionniste ». La plupart de ses habitants ont certes été relogés, mais chez Jia Zhangke, Sanming (Han Sanming) aura beaucoup de mal à retrouver Shen Hong (Zhao Tao, l’épouse du cinéaste) qui a elle-même quitté cette localité et revient, à son tour, y demander le divorce. Ce qui intéresse le cinéaste, ce n’est pas simplement l’événement historique, le fait brut ou l’implication qu’elle pourrait avoir sur la population. C’est ce qu’elle introduit comme facteur substantiel et non incident dans la vie et la relation d’un couple. La veine romanesque du cinéma de Jia Zhangke nous ramène, dans le cadre du cinéma chinois, à celle d’un Jacques Demy en France. Or, le paradoxe tient aussi en ceci : si l’événement brut a une incidence sur l’existence des êtres qui le subissent, en revanche, la part de hasard qui détermine les circonstances y est aussi souligné.

Le titre du film considéré  -  Mountains May Depart - n’apparaît qu’à la 45e minute (45’38 plus justement). C’est qu’il y a un blanc (un noir à l’écran) : nous étions à l’aube du XXIe siècle, nous voilà maintenant en 2014. Tao (« vague » en chinois mandarin) danseuse (toujours la muse de Jia Zhangke) remue sa silhouette au rythme du Go West des Pet Shop Boys !  L’avenir paraît radieux, camarades ! La promesse d’un monde sans fardeau  prospère comme jamais. Et la nation chinoise semble sur la voie d’un progrès indestructible : le pare-choc si fragile de l’automobile (technologie allemande, c’est l’ambitieux Zhang Jinsheng qui le croit !) et la précarité de l’ouvrier-mineur Liangzi ne sont que les séquelles passagères d’un passé voué à disparaître… En attendant, Jinsheng et Liangzi, rivaux en amour, ne sont pas sur la même longueur d’ondes… En 2014, ils le seront encore moins.

Pourtant, le titre du film, d’une part, et la coupure temporelle d’autre part, indiquent autre chose. Écoutons Jia Zhangke : « La genèse de ce film a commencé par le titre qui est très poétique, très beau en chinois, avec quatre caractères : la montagne, la rivière et les deux amis. Les amis sont comme les montagnes, ils ont quelque chose d’immuable dans leur relation. » Je vous laisse deviner qui sont ces deux amis, parce que je vous sais doués d’un certain flair : vous verrez ce film. En second lieu, les premières images de ce film ont été tournées en 2001. Le cinéaste et son opérateur ne savaient, à l’époque, ce qu’ils en feraient : Documentaire ? Film expérimental ? Avec un tel titre, pourtant, Jia Zhangke méditait. « Une œuvre sur les sentiments s’est imposée à moi. […] Par le biais des sentiments, je voulais montrer à quel point on a besoin de revenir à l’essentiel, et ce à quoi nous sommes tous confrontés, la maladie, la vieillesse, la mort. » (Propos recueillis à Cannes, mai 2015 par M. Ciment et H. Niogret, Positif n° 658, décembre 2015).

Mais, pour avoir pleinement conscience de cet « essentiel », encore faut-il qu’intervienne le Temps. Ce Temps, comme facteur d’expériences, trop souvent constituées d’échecs profonds et de réussites relatives. « Le Temps devenait le centre de tout », déclare Jia Zhangke. Aussi, là où A Touch of Sin (2013) se formait de quatre récits, Au-delà des montagnes se compose de trois histoires indissolubles, mais néanmoins parfaitement découpées ; à chacune, un état des lieux affectif, psychologique et sentimental que l’on ne saurait concevoir à la suite. La technique aura voulu en rendre compte : À l’aube du XXIe siècle, on visionne en format 1,33 ; en 2014, on se retrouve en format 1,85, tandis que dans la partie  « futuriste » (2025), nous sommes en anamorphique. Pourtant, et comme le confirme le cinéaste, le film n’a rien de futuriste : tout au contraire, il nous parle de la Chine d’aujourd’hui, et, du coup, c’est notre monde que nous voyons dérouler à l’écran : la perte des repères moraux, la dissolution de nos identités, la solitude intérieure qui entraîne au fond du Styx obscur. Quelle puissance d’attraction aurait la Chine si elle ne serait plus huá, c’est-à-dire « en fleurs » ? Où irions-nous la chercher ? Dans nos rêves anciens… Au-dessus du Huáng hé gelé et alors que résonnent les paroles joyeuses d’une chanson tristement fredonné par Zhao Tao vieillie, comme la dernière vague d’un monde où toute humanité aurait un parfum d’encens.

 

Le 13/08/2019,

MiSha

 


 Arte 14/08/2019, 20 : 55. https://www.arte.tv/fr/videos/075749-000-A/au-dela-des-montagnes/


Au-delà des montagnes (Shan he gu ren). Chine, 2015. 131 minutes. Réalisation et scénario : Jia Zhangke. Direction photo : Yu Li-wai. Décors : Liu Qiang. Costumes : Li Hua. Montage : Matthieu Laclau. Musique : Yoshihiro Hanno. Production : Shozo Ichiyama, Nathanaël Karmitz, Jia Zhangke, Ren Zhonglun, Liu Shiyu - Xstream Pictures, Shangaï Film Group, Office Kitano, MK2/Diaphana. Interprètes : Zhao Tao (Tao), Zhang Yi (Zhang Jinsheng), Liang Jin-dong (Liangzi), Dong Zijian (Dollar, le fils de Zhang), Sylvia Chang (Mia), Han sanming (l'ami de Liangzi). Sortie France : 23/12/2015. Visa d'exploitation : 142283. 282 000 entrées.


 Jia Zhangke [24/05/1970, Fenyang (Shanxi)]