LA CINÉMATHÈQUE ALGÉRIENNE : UN HAUT LIEU À PRÉSERVER

 

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  Jean-Michel Arnold fut, à l’instar du réalisateur René Vautier, l’une des personnalités françaises les plus intéressées à un réel développement du cinéma en Algérie. Un développement qui ne soit plus inscrit dans la perspective étroite du colonialisme et qui, par là même, œuvre à la naissance d’un authentique cinéma national. En l’occurrence, le peuple algérien avait absolument besoin de connaître un cinéma qu’on lui refusait au seul prétexte qu’il pouvait lui servir d’instrument de réflexion et de combat. Enfin, ces films-là, très proches d’une réalité vécue, susciteraient, à coup sûr, des vocations. Les combattants de la libération nationale ressentirent d’emblée la nécessité qu’il y eût à fixer sur la pellicule les événements survenus dans les djebels. Le monde entier pourrait enfin regarder la révolution algérienne telle qu’elle fut, et non telle que le colonialisme ne cessait de la décrire en propagande tendancieuse – films d’actualités mensongèrement montés et reportages biaisés. Au fond, les deux aspects de la question étaient étroitement liés : former des techniciens du cinéma et diffuser une authentique culture cinématographique en Algérie relevaient d’un même idéal.

  Au lendemain de l’Indépendance, en 1964 précisément, M. Arnold, secrétaire général de la Cinémathèque française, proche d’Henri Langlois, convainquit les dirigeants politiques algériens de se doter d’un lieu de mémoire du cinéma. C’est ainsi que naquit, un 23 janvier 1965, la Cinémathèque d’Alger. À l’origine, ce n’était encore qu’un ciné-club. Mais, l’engagement et le dynamisme persévérant de Jean-Michel Arnold, d’Ahmed Hocine et de Mohamed Sadek Moussaoui transformèrent, petit à petit, le projet en réalité. La Cinémathèque devint lieu de rencontres, d’échanges, de réflexions et de sauvegarde d’un patrimoine cinéphilique. De ce point de vue, on verra avec profit le documentaire de Jacqueline Gozland. De la même manière, M. Arnold organise aussi un Congrès mondial des documentaristes et les Rencontres des cinémas du monde pour le 1e Festival culturel panafricain en 1969. Au cours de ces années, la Cinémathèque aura accueilli des centaines de réalisateurs, et, parmi ceux-ci,  Joris Ivens,  Josef von Sternberg, Jean-Luc Godard, Luchino Visconti,  Joseph Losey, Ousmane Sembene, Youssef Chahine.

  À partir du milieu des années 70, la Cinémathèque d’Alger devient un des hauts lieux du cinéma mondial, et, en particulier, de celui des nations opprimées par l’impérialisme. Elle est donc un espace de débat et de confrontation politique, laissant s’exprimer les spectateurs dans un climat de franchise exceptionnelle. Les orientations affichées par le pouvoir algérien peuvent donc trouver, à condition que celui-ci veuille réellement s’en servir, de sérieux points d’appui. Sous la direction d’Ahmed Hocine, la Cinémathèque est, à cette époque, animée par un collectif où l’on trouve notamment Boudjemaâ Karreche, Yazid Khodja, Fatima Bourega et Khadidja Bachiri, tandis qu’au service d’archives s’active Abderrahmane Djelfaoui. Pour positive qu’elle puisse être, cette période ne saurait gommer les carences et les difficultés innombrables. Elle montre cependant que lorsque les énergies et les talents sont déployés sans nulle interdiction, elles peuvent aboutir à des résultats remarquables. La sous-estimation voire le mépris des exigences idéologiques et culturelles dans une nation anciennement asservie relève d’une attitude suicidaire. Elle reconduit les pays opprimés dans les mailles des pays oppresseurs. Or, c’est hélas ce qui s’est produit dans la plupart des pays opprimés par les impérialismes. Les dirigeants algériens, en dépit de trompeuses déclarations officielles et, malgré les promesses des lendemains de l’Indépendance, n’ont pas réellement engagé le combat pour l’éducation civique, la connaissance et la culture de tous les Algériens sans exceptions, c’est-à-dire toutes classes confondues. Il est vrai qu’avec un peuple et une jeunesse valablement formés et informés, il n’est guère facile de se maintenir au pouvoir indéfiniment. Quoi qu’il en soit, il n’est pas aisé non plus de dissimuler l’Histoire de notre Algérie ; celle de ses militants culturels bénévoles qui ont sillonné le pays tout entier afin d’y apporter les rudiments nécessaires à une culture de base : on ne peut taire ici l’activité, entre autres, des ciné-clubs algériens et des pédagogues, des enseignants et des étudiants algériens tout au long des générations, que ce soit dans les grandes villes (Alger, Oran, Constantine, Tizi-Ouzou, Annaba, Blida) ou dans les communes de province. Les Algériens dans leur grande masse n’ont aucun goût pour la servitude et le crétinisme : même sous-alimentés idéologiquement et culturellement, ils ont parfaitement conscience de leur situation. Les autorités algériennes l’ont récemment appris à leurs dépens.

 Aussi, si nous nous félicitons de la nomination du réalisateur Salim Aggar, intervenue en décembre 2018, comme  directeur de la Cinémathèque algérienne, nous souhaitons que les responsables algériens prennent la culture et le cinéma, en particulier, un peu plus au sérieux. Il n’est pas juste de considérer la culture comme un « supplément d’âme ». Partout, dans l’Histoire et dans le monde, des peuples ont engagé la lutte contre la pauvreté et le sous-développement en étroite liaison avec le développement de l’éducation et la culture. C’est la raison essentielle qui nous aura incité à publier des extraits d’un entretien que Boudjemaâ Karreche et Yazid Khodja ont bien voulu accorder au regretté Guy Hennebelle (1941-2003), historien du cinéma qui a tant œuvré à la connaissance des cinémas des « pays en développement », et Nourdine Sail. Nous étions en 1976.

 

Q. La Cinémathèque algérienne a été fondée en 1965. Quel bilan de ses activités en tirez-vous aujourd’hui ? Comment fonctionnez-vous ? Combien de films possédez-vous en propre ? Bref, voulez-vous brosser un panorama de vos réalisations ?

Boudjemaâ K. : La cinémathèque algérienne est un organisme d’État à caractère administratif. Elle comprend à la fois un service d’archives et trois salles de répertoire : à Alger (« Le musée du cinéma »), à Oran (« L’Ouarsenis »), à Annaba (« Majestic »). Comment nous sommes-nous procurés nos films ? D’abord par la récupération de copies dont les droits étaient arrivés à expiration, puis, depuis quatre ans, par l’achat de droits non-commerciaux. En particulier, nous avons acquis 500 classiques du cinéma soviétique (en 3 copies) pour la modique somme de 500 000 dinars. Nous avons aussi acquis les droits non-commerciaux de films arabes et africains et d’autres films du tiers-monde. Ainsi que ceux d’un certain nombre de films d’auteurs intéressants en Occident. Au total, nous avons une filmothèque de quelque 5 à 6 000 films.

Yazid K. : Nous revendiquons le titre de cinémathèque du cinéma arabe et africain. Nous possédons à ce jour environ la moitié de la production de notre continent (non compris l’Égypte). C’est principalement à l’occasion du festival culturel panafricain de 1969 que nous avons marqué notre orientation dans ce sens en organisant une rétrospective pratiquement intégrale de tous les films maghrébins et négro-africains.

 

Q. À quel rythme fonctionnez-vous ?

Yazid K. : La salle d’Alger (300 places) tourne à raison de cinq séances par jour. Celle d’Oran (400 places) à raison de cinq séances également. Celle d’Annaba à raison de trois séances. Et nous programmons un film différent à chaque séance : soit treize films par jour !

Q. Pourriez-vous expliciter votre politique culturelle ?

Yazid K. : Nous avons de grandes ambitions ! Notre but n’est pas de limiter notre action aux trois salles de répertoire (ni même à quatre, lorsque nous aurons réouvert une salle à Constantine). Nos projets s’étagent à plusieurs niveaux : d’abord, nous aimerions parvenir à programmer en films militants (au sens large) les maisons de la culture qui vont être créées dans chacune des 31 wilayas du pays, en commençant par celle de Tizi-Ouzou. Dans ces maisons de la culture, le cinéma jouerait un rôle d’entraînement par rapport aux autres activités culturelles. Ensuite, nous aimerions programmer les « villages socialistes » qui, au nombre d’un millier (300 existent déjà) sont en train d’être édifiés dans les pays. Imaginez : le jour où nous serons parvenus à programmer, outre nos salles de répertoire, les 31 maisons de la culture du pays plus les mille villages socialistes, on peut dire que le rapport de forces avec le circuit commercial (320 salles) changerait du tout au tout. C’est lui qui serait encerclé !

Q. Quelle est votre conception du cinéma ?

Yazid K. : Nous ne nous situons évidemment pas dans la ligne de l’art. Nous nous attachons très souvent à organiser des manifestations en rapport avec la vie politique nationale et internationale, de l’Algérie dont nous partageons les options socialistes. Nous avons organisé des rétrospectives du cinéma vietnamien, chilien, palestinien. Nous tirons des affiches et mettons sur pied des expositions. […] D’une façon générale, nous cherchons à approfondir notre liaison avec les problèmes internes du pays : nous avons appuyé la révolution agraire, la généralisation de la médecine gratuite, etc…

Q. On dit que la Cinémathèque algérienne sert de chambre de réflexion au cinéma algérien ?

Yazid K. : C’est sans doute parce que c’est un peu vrai. Nous avons programmé absolument tous les films algériens en présence de leur réalisateur et cela a donné lieu à des débats fructueux bien que parfois houleux. En particulier, nous avons organisé une présentation des films qui ont été consacrés en 1972 au thème « Le cinéma et la révolution agraire » qui a été reprise à Paris par Henri Langlois. Le taux de fréquentation était monté de 80 à 90%. Et presque tous les gens restaient aux discussions. Nous avons contribué à la sortie de films comme « Tahya ya didou » et  « Noua »[1]. Nous enregistrons les discussions pour nos archives.

 

Q. Avez-vous constaté une évolution dans votre public à tel ou tel niveau ?

Boudjemaâ K. : Certainement. Nous pensons qu’il n’est pas possible que des personnes fréquentent assidûment la cinémathèque pendant trois ans sans subir une évolution. C’est ainsi par exemple que nous tenons compte du fait que la séance de 13 heures est généralement fréquentée par un public de fonctionnaires ou d’employés de bureau qui viennent passer le temps pendant l’interruption de midi. Il y a des films – prenons « La Guerre des momies » de Heynowski et Scheumann – qui n’auraient pas attiré grand monde voici quelques années et qui font salle comble aujourd’hui. Naturellement, nous ne sommes pas en mesure d’empêcher un certain type de films d’exister (et peut-être existera-t-il toujours). Nous ne sommes pas un centre de décision. Nous ne sommes pas non plus pour les exclusives. Mais nous espérons que le projet de création d’un « centre expérimental » nous permettra d’intervenir au niveau de l’orientation de la production.

 

 

         



[1] « Tahya ya didou ! » (« Alger insolite ») (1971), l’unique film de Mohamed Zinet (1932-1995), très grand acteur comique algérien, est une réalisation proprement inclassable. Dans son hétérogénéité même, le film reflète avec une homogénéité et une authenticité confondantes le moi d’un peuple au lendemain de l’Indépendance. « Noua » (1973) d’Abdelaziz Tolbi, tourné avec les habitants du douar d’Aïn el Berda, dans les hauts plateaux, est un exemple très réussi de « fiction en direct » dont le réalisateur parla en ces termes : « …avec le temps, on est devenu des membres du douar, et cette caméra-là, elle devient dans le village quelque chose de tout à fait quelconque, comme une bouteille… »

Jean-Michel Arnold

Josef von Sternberg à Alger, milieu des années 60