• Vittorio Gassman et Nino Manfredi : d’Il Gaucho (1964) à Nous nous sommes tant aimés (1974)
  • Réflexion autour d’Italo Calvino

 

 

  Dix ans séparent les deux films… Le premier – moins connu – fut l’œuvre de Dino Risi, tandis que l’autre – emblématique et célèbre – est dû à Ettore Scola. Cependant, Scola est déjà au scénario avec son compère Ruggero Maccari pour Il Gaucho, l’année même où il débute, comme réalisateur, toujours avec Gassman en vedette, dans un fameux film à sketches Parlons femmes.

 Le titre nous renseigne un peu : du reste, le film est coproduit par Clemente Lococo, une société de production argentine qui le distribuera dans le pays des pampas comme « Un italiano en la Argentina ». Gassman et Manfredi ne se sont pas découverts ici ; on rappellera leur présence commune pour Crimen/Chacun son alibi (1960) de Mario Camerini, un film extraordinairement distribué puisqu’on y trouve aussi Alberto Sordi, Bernard Blier, Silvana Mangano, Dorian Gray, Franca Valeri, Sylva Koscina. Il Gaucho se défend bien de ce côté-là : outre les deux futurs « camarades » de maquis de C’eravamo tanto amati, on doit signaler Amedeo Nazzari – l’idole des années mussoliniennes - et Silvana Pampanini. En vérité, Nino n’y figure qu’en tant que participant. Présent à Buenos Aires pour les représentations de la comédie théâtrale Rugantino, Manfredi affirmera que Dino Risi l’avait appelé pour « un petit rôle » qui devint, par la suite, le meilleur moment du film. Nino remportera en effet le Grolla d’oro du meilleur acteur. Mais, le film est réellement intéressant : c’est une authentique comédie à l’italienne, c’est-à-dire ironique et grinçante. Je vous engage à ne pas le négliger. Il y a d’ailleurs un passage  justement mis en relief par Enrico Giacovelli, auteur d’un ouvrage sur la comédie à l’italienne, édité chez Gremese. Nos deux amis – Gassman et Manfredi – débarqués en Argentine pour chercher richesse et réussite, finissent aussi fauchés l’un que l’autre. Hélas, je n’ai pas retrouvé les clichés sur le net : on les voit s’esquivant l’un de l’autre en séquences drôlatiques. Premier plan : Gassman regarde vers la gauche, Manfredi tourne le visage vers la droite. Ils sont pourtant côte à côte. Deuxième plan : Gassman regarde vers la droite, Manfredi tourne la figure sur la gauche. Ils sont toujours côte à côte. Je pense qu’il a fallu répéter pour obtenir cela. Mais, à vrai dire, tout cela puise également dans l’histoire du théâtre comique péninsulaire : la fameuse commedia dell’arte, puis les revues-spectacles humoristiques des années 1930 et 1940, et, enfin, les journaux satiriques. La comédie à l’italienne est née chez « Bertoldo » et « Marc’Aurelio » où s’affûtèrent le talent des scénaristes Age et Scarpelli, Castellano et Pipolo, Metz et Marchesi, Maccari et Scola.

 Dans l’expression de Marco/Gassman (Il Gaucho), impossible de ne pas se remémorer C’eravamo tanto amati ou Gianni Perego/Gassman qui peine à reconnaître Antonio/Manfredi sur la piazza del Popolo, vingt-cinq ans après. Ensuite, et comme le précise Giacovelli, Il Gaucho est une comédie du boom. Giacovelli écrit : « La roulotte du boom déménage même en Argentine. » Le film établit une comparaison entre un groupe d’Italiens d’Argentine qui rêvent de cette Italie et de son boom et nos Italiens considérés (Manfredi/Gassman). Ces derniers sont venus en Argentine acquérir la prospérité qu’ils n’ont pas eue en Italie ; l’un bien avant l’autre, Stefano/Manfredi avant le boom, Marco/Gassman après le boom. Vous l’avez deviné, tous ces gens sont plutôt Gros-Jean comme devant. Et, il faut reconnaître que ni l’Argentine, ni l’Italie n’offrent plus de promesses pour y faire fortune ; autant rester ad vitam aeternam  Italiens  d’Argentine et  Italiens d’Italie, hélas. Il y en a bien qui réussissent et font un « carton », mais c’est sûrement qu’ils sont largement plus filous que la moyenne ou un peu troubles (L’ingeniore Maruchelli, alias Amedeo Nazzari). En réalité, la « synthèse du film réside, écrit Giacovelli, dans la rencontre après tant d’années entre les amis Nino Manfredi (émigré il y a longtemps) et Vittorio Gassman (un des multiples spectateurs déçus du miracle économique). » Doit-on conclure la séquence du haut comme suit : « Là où tu te trouves, la fortune n’y fleurit jamais » ? Vaut-il mieux ne pas avoir l’infortune de se rencontrer ? Ne serait-ce que pour éviter de se mentir une fois encore ! Et, surtout, d’avoir à éviter l’éternelle supplique mortifiante : « Peux-tu me prêter de l’argent ? » Requête fort aléatoire, on s’en doute. Tandis que Manfredi se plaint amèrement : « Eh oui, l’Italie a le bien être… », Gassman le remballe sans tarder : « Mais quel bien-être ? En Italie, c’est le mal-être qui t’emporte ! »

 L’écrivain Italo Calvino n’appréciait pas, dit-on, la comédie à l’italienne. Il est vrai que son humour, nettement plus allusif et plus détaché, l’en différenciait sûrement, tout autant que son inspiration qu’il fallait chercher parfois du côté de la fable philosophique logée dans un contexte historique plus lointain (la trilogie I nostri antenati). Pourtant, il faudrait se méfier d’être trop catégorique : Mario Monicelli n’avait-il pas tourné un Brancaleone alle crociate avec Vittorio Gassman, en 1970 ?  En deuxième lieu, Calvino n’était jamais ailleurs qu’en Italie contemporaine : Le Sentier des nids d’araignée (1947) est un témoignage essentiel sur la Résistance ; pourtant, là encore, la tonalité, légère et plus diversifiée, tranche avec les œuvres néoréalistes d’un Rossellini ou d’un Vittorio De Sica. Au fond, Calvino n’était pas tant éloigné de l’esprit de la comédie à l’italienne : les nouvelles de Marcovaldo ou Les saisons en ville et La speculazione edilizia/La spéculation immobilière, écrit entre 1956 et 1957, en sont un témoignage sûr.  Dans ce dernier roman très bref, Calvino brasse des thèmes et met en place des situations et des personnages dignes de la comédie du boom. À travers cet ouvrage, impossible de ne pas songer à quelques films connus. Quinto, un personnage de la vieille moyenne bourgeoisie, natif d’une petite cité de la Riviera – Calvino ne la nomme jamais expressément, se contentant d’indiquer *** -  pourrait avoir du Gianni Perego (Nous nous sommes tant aimés) et du Roberto Mariani /Jean-Louis Trintignant (Le Fanfaron) tout autant. Remarquons, au passage, qu’il y a toujours l’influence d’Ettore Scola dans la « fabrication » des deux individus. Retournons maintenant vers Calvino : Chez celui-ci, Quinto est en effet un ancien communiste, désormais « converti » aux valeurs du boom. Mais, contrairement à Gianni Perego/Gassman, il va se faire « rouler dans la farine » comme le néophyte qu’il est incontestablement. Entre donc en scène une troisième  figure, lui aussi issu de la comédie à l’italienne, le Giovanni Alberti/Alberto Sordi d’Il boom de Vittorio De Sica/Zavattini, contraint d’échanger son œil valide contre l’œil de verre d’un puissant entrepreneur, le commandatore Bausetti, ceci afin de renflouer une trésorerie exsangue. Dans le roman de Calvino, Quinto a eu beau être averti, il a quand même frayé la voie avec un autre magnat de l’immobilier, Caisotti. Fasciné par ce combinard (« un nouveau bourgeois ») – il en subit l’ascendant - et non par ses deux anciens camarades de parti – deux ouvriers incroyablement « naïfs » ! -, il essaye de relever le challenge : pourquoi ne parviendrait-il pas à le surpasser sur son terrain, voire à l’escroquer éventuellement ?! Voilà pourquoi nous parlons de ce pauvre Roberto Mariani qui dans Il sorpasso finit dans le précipice à cause du m’as-tu-vu qu’est Bruno Cortona (V. Gassman), le « chauffard » du dimanche, un « incapable » pour lequel le jeune « intellectuel », petit-bourgeois coincé et timide, éprouvera néanmoins une attirance sans limites. En montant dans la voiture du combinard – ici, c’est une image -, Quinto finira, à son tour, là où vous savez. Enfin, chez Calvino, les épisodes entre « camarades » ou présumés camarades ne sont pas moins savoureux que chez Scola. Les voici confrontés les uns aux autres – ou plus exactement l’un (Quinto) aux deux autres (Martini et Masera). Car, Quinto n’arrive pas à leur expliquer qu’il n’est plus, mais alors strictement plus communiste (un aspect édifiant de ce fameux transformisme péninsulaire, symbolisé par la phrase émise par Sordi/Alberti, à l’endroit de sa mère, dans Il boom : « Mamma, la mia vita cambia da cosi a cosi [Maman, ma vie a changé du tout au tout] ! ») ; d’ailleurs les deux autres ne le croiraient pas, mais alors strictement pas, eux aussi, ayant tellement placé sur un piédestal le « conférencier marxiste » qu’est le bourgeois Quinto !!! Tout cela ne peut pas ne pas vous rappeler Nous nous sommes tant aimés ! D’ailleurs, je ne peux pas m’empêcher d’en reproduire ici les répliques de leurs retrouvailles :

-         « C’est le camarade Martini, tu t’en souviens ? insistait le menuisier, comme si Quinto avait avoué ne pas le reconnaître. Le camarade Martini de la section de Santo Stefano !

-         Tu es venu faire une réunion dans notre section, pour nous expliquer l’amnistie, c’était encore en 46 ! dit Martini.

-         Ah, c’est ça ! dit Quinto, qui ne se souvenait d’aucune réunion de ce genre.

-        Eh oui, c’était un temps où on espérait, on espérait, ajouta Martini. Tu t’en souviens Masera (le menuisier) ?

 Quinto fut grandement soulagé d’entendre rappeler que le menuisier se nommait Masera, et comme si la fin de la recherche du nom dans sa mémoire correspondait à la fin de sa mauvaise conscience, il réussit enfin à regarder Masera avec sympathie. » (p. 36, I. Calvino : La spéculation immobilière, trad. J.-P. Manganaro)

 

Décidément, les « retrouvailles » pour Quinto ont quelque ressemblance avec celles de Gianni/V. Gassman : l’amnésie est presque totale. Le « communisme » de Quinto n’est plus qu’une vague souvenance, un fantôme irréel…

Et, puisqu’on naviguerait en pleine irréalité, autant continuer à se jouer la comédie : lisons la suite et convenons ensemble que, bien avant Ettore Scola, Italo Calvino avait su humer l’air des temps.

« - Eh oui, on espérait à cette époque…, fit Masera en écho, mais comme en attendant ce que, en jouant le pessimisme, on attend d’un camarade qui a plus d’autorité et de préparation, c’est-à-dire qu’il dise : « mais on espère aujourd’hui encore plus qu’avant, on lutte… »

Quinto au contraire ne disait rien et Masera fut obligé de lui dire, lui-même :

-         Et aujourd’hui encore on continue à espérer, n’est-ce pas, Anfossi (Quinto) ?

-      Eh oui ! dit Quinto en écartant les bras. (ndlr : On croirait assister à la réaction de Gianni/Gassman !)

-         C’est dur ici, tu sais ! Et là-bas, chez vous ? Avec tous les licenciements, ces canailles… qu’en disent les camarades, les ouvriers ? » (ndlr à nouveau : On croirait entendre le « Quelle société pourrie ! », du camarade Antonio/Manfredi)

À dire vrai, Quinto a depuis longtemps quitté le champ des ouvriers, déserté le front des « luttes » et serait bien en peine d’informer Masera. Quant à Antonio, il ne peut guère se douter, au moment où il s’écrie, que Gianni, le magnifique «modèle» de résistant d'autrefois (« ah, si tous les camarades étaient comme lui !», dixit Antonio), est précisément l’un des modèles les plus consternants de la « société pourrie » qu’il incrimine.

Ainsi s’exprime la comédie à l’italienne. Elle n’a rien d’irréelle. C’est pourquoi elle triomphera dans le cœur du public.

Le 2/09/2019.

MiSha

 

 

 

 

 

 


 

« Nous nous sommes tant aimés », 1974 - Ettore Scola.