L’Argent des autres (1978, Christian de Chalonge)

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La carrière cinématographique de Christian de Chalonge s’est malheureusement interrompu en 1997, à la suite des médiocres résultats commerciaux obtenus par ses adaptations du Voleur d’enfants  de Jules Supervielle (1991), des « Voyageurs de l’impériale » de Louis Aragon (Le Bel Été, 1996) et du Comédien, pièce écrite par Sacha Guitry et joué par Michel Serrault que l’on retrouve dans L’Argent des autres, Malevil et Docteur Petiot (1990). Le réalisateur n’avait pourtant jamais démérité. On rappellera qu’il débuta avec O Salto (1967), une des premières et téméraires tentatives de « film social » dans le cadre des circuits commerciaux. De surcroît, le thème choisi était aussi rare et courageux puisqu’on y traitait de l’immigration clandestine et de la surexploitation des travailleurs portugais. Le film fut justement salué du Prix Jean-Vigo en 1968.

La filmographie du cinéaste indique sûrement une chose : Christian de Chalonge œuvrait en terrains insolites. Le goût du fantastique [L’Alliance (1971) d’après Jean-Claude Carrière, Malevil (1981), adapté de Robert Merle], du fait divers atypique [Docteur Petiot] ou du défi prodigieux [Les Quarantièmes Rugissants en 1982, avec Jacques Perrin et, comme conseiller technique, Éric Tabarly] indiquait là une forte aptitude à se singulariser d’une production cinématographique par trop orthodoxe. De fait, Christian de Chalonge aura naturellement un parcours incertain. L’Argent des autres, Prix Louis Delluc 1978, César du meilleur film et du meilleur réalisateur 1979, constituera son succès le plus tangible. Il est vrai qu’il s’appuie sur une histoire qui risque de ne jamais vieillir, du moins tant que nous vivrons dans un tel système économique. Cependant, il m’est apparu, au préalable, nécessaire de rappeler quelques traits imputables aux films du réalisateur. S’il y est question de corruption et d’escroquerie, « L’Argent des autres » (« Les affaires ? C’est bien simple, c’est l’argent des autres », disait Alexandre Dumas fils), inspiré d’événements contemporains mis en lumière par le roman de Nancy Markham, épouse d'un cadre bancaire victime des conséquences de l'affaire Claude Lipsky*, n’est pas uniquement l’investigation méticuleuse et éventuellement dénonciatrice de processus politico-financiers. Christian de Chalonge scrute, avant tout, la tragédie intérieure d’Henri Rainier, interprété par Jean-Louis Trintignant.  Ainsi s’explique les raisons pour lesquelles l’engagement de l’acteur y est intense voire quasi obsessionnel parce qu’il restitue le malaise du personnage, empêtré dans une forme de cauchemar éveillé. On a justement évoqué la coloration fantastique du film et bien des séquences dans la Banque – forteresse hermétique aux secrets inviolables - nous y ramènent. Rainier, en cadre modèle, obtempérait sagement à des directives. Comment oserait-on, à présent, douter de sa loyauté et de son intégrité ? Comment, en outre, lui, l'employé exemplaire, aurait-il pu préjuger de l’infaillibilité et de la moralité du Négus, son supérieur hiérarchique ? En réalité, la fonction d’Henri – fondé de pouvoir – n’était qu’un simulacre : elle servait à éclipser les agissements de la banque d’affaires dirigée par Miremant (Michel Serrault), de Nully (Gérard Séty) et Helldorff (Jean Leuvrais). Rainier n’était donc qu’un anneau de la chaîne et non un « donneur d’ordres ». Le drame est d’ordre kafkaïen. Rainier est totalement abusé. Mais, puisqu’il faut un bouc émissaire, Rainier devrait-il demeurer ad vitam aeternam ce bouc émissaire ? Le mécanisme – en l’occurrence, la spéculation financière (ou immobilière) - ne pourrait survivre si l’on mettait à nu ce système-là, si l’on en démontrait l’aspect organiquement pervers ; le vice déploré ne peut et ne doit être qu’extérieur : en la matière, le vice est dans le maillon faible – l’exécutant « crédule » - qui a commis une erreur, celle d’être resté l’exécutant zélé et mal informé. Son collègue Vincent (François Perrot) justifie, quant à lui, sa propre trahison ainsi : « Tu n’as pas fait ton travail, ton Chevalier d’Arven (Claude Brasseur) nous a endormi, c’était à toi de nous réveiller ! » Or, les tréfonds de la « métaphysique » patronale ont toujours échappé au pauvre Rainier – il n’est sans doute pas le seul !  Il est donc coupable de cette soi-disant « incompétence » qui vous jette un pays dans le scandale. Car, ce dont on s’irrite violemment ce n’est pas tant des origines profondes du scandale que du scandale ébruité. « Messieurs, depuis un siècle, notre maison a su se protéger des scandales !», affirme, haut et fort, Miremant (M. Serrault) qui ajoute ensuite : « La légèreté de quelques-uns risque de ruiner notre prestige. » On peut, en effet, tout se permettre – extorquer, piller, rançonner, intimider, jouer au maître-chanteur etc. – tant que le scandale n’éclate pas au grand jour ! Rainier n’est pas fou – il est innocent, vous dis-je - et, néanmoins, il risquerait de le devenir - la justice le décrétant condamnable. On lui enjoignait, il y a peu, de se plier aux commandements hiérarchiques, et, après coup, lorsque la faillite surgirait aux yeux du public et l’arnaque tout autant, on lui collerait l’étiquette du vide-gousset qui a tout fait déraper ?! Ainsi, Rainier entrerait dans l’histoire comme un fripon, et en sortirait toujours comme un fripon, tandis que les preuves de l’escroquerie monumentale moisiraient dans les archives. Autant le dire nettement : Rainier n’aurait plus aucun avenir. Son sort paraîtrait scellé.

Seulement voilà, Henri Rainier ne l’entendra guère de cette oreille. Le rapport de forces s'équilibre bientôt. Rainier se rappelle qu’il y a tout de même un syndicat, animé par une « camarade » Arlette Rivière (Juliet Berto). Ne me dites pas que le réalisateur s’est souvenu d’Arlette Laguiller, militante trotskiste émargeant jadis au Crédit Lyonnais ! Enfin, le « Bonbon » - c’est le surnom du « fraudeur » - se cloître, à présent, et pour de bon, dans les archives de la banque afin d’y extirper l’attestation d’un virement en blanc. Car, si Chevalier d’Aven (Claude Brasseur) est un aventurier et un mystificateur, de ceux qui promettent plus qu’ils ne peuvent en donner, les vrais carotteurs sont ailleurs. Ils sont si puissants qu’ils peuvent encore dédommager les épargnants et s’en sortir avec quelques procès à l’amiable. Aussi, le dénouement – un faux-maître de cérémonie (Vincent) et un faux-œnologue (Henri Rainier) – est la métaphore d’une fourberie. Les convives sont marris : de la bouteille de vin Château Petrus ne coule qu’eau plate. C’est exactement le sort que connaîtront les derniers souscripteurs gobe-mouches de l’Héritage foncier. Ceux dont la mémoire est défaillante iront gratter une autre affaire, celle de la Garantie foncière (1971), échafaudée par un aigrefin nommé Robert Frenkel. Un scandale immobilier qui éclaboussa le milieu politique au pouvoir à l’époque. La méthode n’avait rien de bien neuf : on exagère les gains, on rémunère les clients avec l’argent des épargnants entrants, et lorsque tout s’effondre, on disparaît au plus vite ! Un barbotage vite oublié cependant. La société fortunée assouvissait alors sa soif de croissance ! Et, pourtant… Il s’agissait d’un montage financier frauduleux qui n’aurait pu exister sans l’aval de quelques noms « respectables ». Les responsables sont aussi ceux qui les couvrent.

 

 Le 10/09/2019,

MiSha


 L’Argent des autres. France, 1978. 105 minutes. Eastmancolor. Réalisation : Christian de Chalonge. Scénario : Pierre Dumayet, Ch. De Chalonge d’après le roman éponyme de Nancy Markham (J.-C. Lattès). Photographie : J.-L. Picavet. Musique : Patrice Mestral. Montage : J. Ravel. Production : Fildebroc, FR 3, SFP, Films de la Tour. Interprétation : Jean-Louis Trintignant (Henri Rainier), Catherine Deneuve (Cécile Rainier), Claude Brasseur (Claude Chevalier d’Arven), Michel Serrault (Miremant), François Perrot (Vincent), Gérard Séty (de Nully). Sortie en France : 27/09/1978.


Lundi 23/09/2019. Arte, 20 :55.

 


 

* Claude Lipsky défrayera la chronique judiciaire dans les années 1970. Directeur financier du «Patrimoine foncier», on l'accusa d'avoir détourné 43 millions de francs de l'époque, partie importante des sommes souscrites par les épargnants. Instruit par des complicités, Lipsky eut le temps d'échapper à la justice française. Sa trace sera retrouvée en Israël. Suite à de difficiles tractations entre autorités françaises et autorités israéliennes, Lipsky sera extradé et condamné en juillet 1976. Il purgera en appel huit années d'emprisonnement. À sa sortie de prison, il sera cette fois-ci victime d'un enlèvement à titre de rançon. Il réussira à s'échapper. À la fin des années 90, son nom réapparaît dans une affaire de placements financiers dans l'Armée concoctés par deux officiers français. Les deux escrocs ont alors invoqué le nom de Lipsky comme  «cerveau» de ce système frauduleux.