Arthur PENN (1922-2010)

avec Marlon Brando, tournage «The Chase» (1966)


Rétrospective Arthur Penn : Cinémathèque de Toulouse

(15 octobre au 6 novembre 2019)

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Notre mémoire aurait-elle égaré Arthur Penn dans un cachot ? Oui et non, dirions-nous. Qui pourrait ignorer « Bonnie and Clyde » (1967) ou « Little Big Man » (1970) et  l’importance qu’ils jouèrent dans l’aventure du cinéma américain, dans la révélation de deux artistes exceptionnels, Faye Dunaway et Dustin Hoffman ?

Cependant, comment négliger un film comme « The Miracle Worker/Miracle en Alabama » (1962), récemment réédité en DVD, et  initialement plébiscité en tant qu’adaptation théâtrale d’un texte de William Gibson ? L’œuvre mettait aux prises une éducatrice aux méthodes avant-gardistes et une adolescente sourde-muette et aveugle, reléguée dans un état proche du primitivisme ? Le réalisateur américain prolongeait une réflexion absolument audacieuse sur la notion de civilisation parfaitement instruite et totalement délivrée de l’aveuglement et de la brutalité. « Miracle Worker » défait l’idée que le « civilisé » serait l’antithèse du « sauvage », qu’il n’aurait pas lui-même sa part d’obscurantisme. Ainsi de l’intolérance qu’il manifesterait à l’endroit d’une pathologie qu’il a longtemps considérée comme prédestinée, donc source de malédiction. Plutôt que d’en saisir humainement la genèse, d’accompagner la crise et d’en guérir la souffrance, la société aurait tendance à maintenir la jeune fille – en l’occurrence, Helen Keller [1] - dans une situation d’internement, de châtiment et d’oppression permanentes. Même Anne Sullivan (Anne Bancroft), la psychothérapeute révolutionnaire, ne pourrait s’en préserver, contrainte d’agir à l’écart de ses habitudes et sentiments personnels.

 Que ce soit dans « Le Gaucher «  (1958) ou dans « The Chase/La Poursuite impitoyable » (1966), ou plus tard avec « Bonnie and Clyde » et « Little Big Man », Arthur Penn déconstruit avec ténacité les clichés en cours sur l'héroïsme et la rébellion. Celle-ci ne serait, en ce cas, que l’expression immature et exaspérée des « perdants » face à la violence institutionnalisée des « vainqueurs ». Comme Helen Keller du «Miracle en Alabama», les «perdants» sont des «héros» accablés d'infirmités autant sociales que psychologiques - Bonnie Parker et Clyde Barrow (F. Dunaway et W. Beatty), Billy the Kid (Paul Newman), Bubber Reeves (Robert Redford), Jack Crabb (Little Big Man/Dustin Hoffman) - qui les poussent à la révolte contre eux-mêmes et contre le monde qui les entoure. Les «vainqueurs» s’étant préalablement imposés par la force n’incarneraient pas tant la rationalité d’une loi, moralement justifiable, que la volonté d’une minorité désireuse d’assurer sa propre domination. L’american way of life ne serait alors qu’un modèle fabriqué : un totalitarisme alternatif des comportements et des modes de vie qui s’insinuerait par la voie de la séduction et de l’hypnotisme et qui, par ailleurs, aurait même la faculté pernicieuse de détruire les rapports naturels entre membres d’une cellule familiale ou d’une communauté humaine. Même moins directe, ou a contrario, se revendiquant comme pacifique et largement respectueuse des équilibres environnementaux, la violence est toujours diffuse et subreptice. Elle reflète le malaise existentiel d'un monde, l’intuition fondamentale qu'il ressent : celui d’être embarqué dans un processus qu'il ne contrôle plus. Et qui, hélas, paraît irréversible. Aussi, Arthur Penn observe le mouvement hippie avec lucidité. S’il en comprend la soif de pureté et le délire onirique, il en détecte aussi l’abîme et la puérilité (« Alice’s Restaurant », 1969). « Georgia/Four Friends » (1981), magnifiquement filmé par l’opérateur français Ghislain Cloquet, pourrait en conséquence apparaître comme l’aboutissement d’une expérience qui sur le ton à la fois humoristique et poignant, nous entretient de la « fin des modèles et des illusions, de l’usure de la notion de « classe », du désir collectif de la jeunesse de dépasser l’incommunicabilité entre générations » (J. Lourcelles). De fait, Arthur Penn, digne continuateur d’un Nicholas Ray ou d’un Elia Kazan, est, tout autant, le promoteur d’un cinéma de rupture : le témoin éclairé d’une génération éprise d’idéaux généreux.  

MiSha

https://www.lacinemathequedetoulouse.com/programmation/cycles/2136

 




[1] Helen Keller (1880-1968) devint ensuite auteure, conférencière et militante syndicale féministe. Elle fut membre de l’IWW (Industrial Workers of the World). Elle écrivit son expérience dans « Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie » (1903).

Le Gaucher (1958) - Paul Newman

Miracle en Alabama (1962)

La Poursuite impitoyable (1966) - Brando, R. Redford

Bonnie and Clyde (1967) - F. Dunaway, W. Beatty

Little Big Man (1970) - D. Hoffman

«Georgia» («Four friends») 1981 - Georgia Miles (Jodi Thelen) et ses trois amants (Craig Wasson, Michael Huddleston, Jim Metzler).