Sándor Sára (1933-2019) : Une figure du cinéma hongrois

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Le réalisateur, scénariste et chef-opérateur Sándor Sára est décédé ce 22 septembre à Budapest. Il se dirigeait vers sa 86e année.

Fils d’un notaire établi à Tura (comté de Pest), Sándor étudia initialement la géodésie – « la science qui mesure et représente la surface terrestre », suivant la formule de Friedrich Robert Helmert ; « La Pierre lancée » (1969), son premier film et le plus connu sans doute, en est un beau témoignage. Il est cependant attiré par les métiers du cinéma, notamment celui de la photographie. Il devient l’élève de György Illés, lui-même prestigieux chef-opérateur au service de réalisateurs comme Zoltán Fábri, Frigyes Bán, Károly Makk, Felix Máriássy…, à l’École Supérieure d’Art Dramatique de la capitale magyare. Il assure bientôt la photographie de quelques films réalisés dans le cadre du studio Béla Balázs. Aussi, doit-on se souvenir et apprécier justement son travail remarquable au service des meilleurs films hongrois des grandes années 60-70. On citera ici, parmi d’autres, « Remous » (1964) d’István Gaal, « Grimaces » (1965) de Ferenc Kardos et J. Rózsa, « Père » (1966) d’I. Szábó, « Dix mille soleils » (1967) de F. Kosa, ou le merveilleusement poétique « Sindbad » (1971), d’après l’œuvre de Gyula Krúdy et réalisé par l’excellent Zoltán Huszárik, trop tôt disparu.

Le talent multiforme de Sándor Sára ne pouvait s’exercer uniquement aux côtés des autres. Auteur de quelques courts métrages, notamment « Tzigane » (1963) qu’il faut connaître absolument, il réalise sa première fiction, nous l’avons signalée plus haut, en 1968. Le film revêt un caractère autobiographique. Toutefois, à travers celui-ci, c’est une réflexion sur l’histoire hongroise en régime communiste qui y est livrée. Le film est d’ailleurs écrit en coopération avec Ferenc Kosa, l’auteur inoubliable de « Dix mille soleils ». Comme ce dernier film, «La Pierre lancée» évoque ce « socialisme » que l’on veut bâtir sans prendre le temps de respecter et d’aimer la paysannerie hongroise ; sans comprendre ce qu’est, en définitive, la Hongrie. Dans l’esprit du poème d’Endre Ady, dont le titre se fait l’écho (« La pierre que tu lances retombe sur terre… »), Sará clamait l’amour de sa patrie, le refus des expériences autoritaires et la nécessaire compréhension des différences culturelles étrangères – le peuple tzigane ou celui, dans le cas présent, de son camarade grec. Le film sonne d’une façon singulière maintenant. Ni Sára, ni Kosa, ni Ady, ni Petöfi n’ont perdu leur jeunesse. La Hongrie ne peut les oublier au risque de se perdre.

Il nous faut regretter pourtant que ses multiples documentaires et ses sept longs métrages soient si peu connus. Ceux-ci seraient un trésor susceptible de nous rendre des pans de cette chronique hongroise trop souvent mal assimilée. Ainsi de cette fresque historique sur la révolution de 1848, « 80 Hussards » (1978) ou de sa série « Feu roulant » (1982-83), enquête sur la IIe Armée hongroise envoyée en 1942 sur le front du Don et totalement anéantie en janvier 1943 ou encore de l’étude en six parties sur la ferme « soviétique » de Bábolna (1984-85), dans le comitat de Komarom-Esztergom, là où, jadis, on élevait des purs-sangs de race arabe. J’aime aussi rappeler ici le documentaire consacré à la malheureuse minorité hongroise des Siculs de Bucovine, « La Route pleure devant moi » (1986-87). Toute l’œuvre de Sándor Sára plaide pour la Hongrie, sujet de connaissance, de culture et d’amour tout à la fois. Cher Sándor Sára, de grâce, maintenant que vous êtes au ciel, nous vous promettons de ne point vous oublier.

Le 24/09/2019.

MiSha


 

«Père» (1966), I. Szábó

«La Pierre lancée» (1969) S. Sára

«Sindbad» (1971) Z. Huszárik

«80 Hussards» (1978) S. Sára