BARNABO DELLE MONTAGNE (1994, Mario Brenta)

 

Du récent film d’animation dû à Lorenzo Mattotti (« La Fameuse invasion des ours en Sicile ») m’est venue l’idée et, puisque je l’avais évoqué à propos de Dino Buzzati, de vous entretenir de l’excellent « Bàrnabo delle montagne » adapté par Mario Brenta et sorti en 1994.

Présentons succinctement Mario Brenta : natif de Venise, il est âgé aujourd’hui de 77 ans. Il appartiendrait donc à la génération d’un Bernardo Bertolucci, d’un Dario Argento voire d’un Gianni Amelio. Il n’a pourtant pas acquis semblable renommée. Le créateur est rare et secret. Aussi convient-il de ne pas s’étonner. Tout ce qu’il a réalisé n’est jamais passé inaperçu, du moins aux yeux des initiés. Graphiste dans la publicité, il nourrissait depuis toujours une passion pour le cinéma. À cet effet, il s’installera à Rome où il s’emploiera comme scénariste. Au début des années 60, il devient l’assistant réalisateur d’Eriprando Visconti, l’un des petits-fils du célèbre Luchino, pour « Una storia milanese ». La rencontre qui le marquera durablement sera celle faite avec Ermanno Olmi. Un documentaire, « Effetto Olmi », reflète cette influence, à travers le tournage d’ « À la poursuite de l’étoile » du cinéaste lombard. L’année suivante, il participe avec Olmi à la fondation d’une école de formation, Ipotesi Cinema qui permettra même de soutenir la production de films. C’est le cas de « Maicol », qu’il réalise en 1988. Le film obtient le prix Georges Sadoul du meilleur film étranger et le prix « Film et Jeunesse » au Festival de Cannes. « Maicol » est le récit difficile d’une enfant de 5 ans froidement traitée par une mère-célibataire. Quatorze ans auparavant, Brenta s’était distingué avec « Vermisat », une œuvre encore fortement réaliste sur le parcours misérable d’un père de famille SDF atteint de tuberculose. Présenté à la Mostra de Venise, le film ne laissera pas indifférent puisqu’il remportera plus tard le Prix du Jury à Valladolid. « Bàrnabo delle montagne » d’après Buzzati était un vieux projet. On remarque qu’Olmi réalise, quelques mois auparavant, « Il segreto del bosco vecchio/Le Secret du vieux bois », inspiré du même écrivain. « Bàrnabo delle montagne » sera sélectionné au Festival de Cannes et bien reçu par la critique. Le cinéaste est ensuite impliqué, au cours des années 2010 et, aux côtés de Karine de Villers, dans la production de documentaires.

Brenta a toujours aimé Buzzati. Voici ce qu’il déclarait en 1994 : « Buzzati fut l’écrivain préféré de mon adolescence, mais je n’ai découvert « Bàrnabo des montagnes » que plus tard, en 1980. J’ai tout de suite eu envie d’en faire un film, j’ai écrit un scénario, mais les années ont passé. […] Il faut du temps pour le cinéma, qui m’apparaît de plus en plus comme un moment de réflexion, surtout depuis que se sont développés, dans le domaine de la communication audiovisuelle, de nouveaux espaces d’intervention plus directs, plus immédiats. » (in : « Le Monde », 20 mai 1994). En deuxième instance, les lieux filmés ici sont ceux de son enfance. « Mon père était colonel de chasseurs alpins, il était plus ou moins habillé comme Bàrnabo », confie le réalisateur. Entre Brenta et le récit de Buzzati, il existe donc une autre histoire, personnelle celle-là. Que « Bàrnabo » vienne postérieurement dans les lectures buzzatiennes de Brenta surprendra un peu. L’œuvre fut la première imprimée, sa publication date de 1933. Or, selon Marcel Brion, dans ce « récit, tout est annoncé que l’on verra plus tard se développer dans les autres livres de Buzzati ; les grands thèmes sont là, qui s’architectureront dans « Le Désert des Tartares » (ndlr : édité en 1940), et se diversifieront en d’innombrables variations dans ses contes, jusqu’à la toute récente « Esperimento di magia » (ndlr : réédité en 2009 dans le recueil « Nouvelles oubliées », traduites en français pour Robert Laffont) ». Le thème central de l’ouvrage ressemble fort à celui du célèbre « Désert des Tartares ».  Les hommes se construisent un mythe qui leur permette de nourrir et justifier une existence. Le mythe de « Bàrnabo delle montagne » c’est la poudrière que les gardes forestiers doivent surveiller nuit et jour tandis que celui du « Désert des Tartares » c’est l’ennemi qui pourrait surgir aux confins et qu’il faut guetter en permanence du haut du fort Bastiani. Mais la présence d’explosifs sous la roche et les éventuels brigands qui pourraient s’en saisir ou l’irruption des Tartares envahisseurs – les Tartares existent-ils encore ? - ne sont qu’improbabilités. Il se peut que tout cela soit pure anachronie. L’absurdité ne réside pas tant au niveau des faits historiques qu’au niveau des situations réellement vécues. Seconde remarque : l’éditeur regroupe, fort à propos, « Bàrnabo » et « Il segreto del bosco vecchio », celui-ci datant de 1935. Les deux œuvres abordent de manière paradoxale la question du rapport des hommes avec la nature, et, comme conséquence de celui-ci, la relation qu’ils entretiendraient alors avec le temps. Il s’agit là encore de thèmes forts chez Buzzati, natif de Belluno, commune sise dans la région des Dolomites et qui surplombe la haute vallée du Piave. On a l’impression qu’Olmi et Brenta se sont, à un an d’intervalle, partagé la tâche. L’un répondant à l’autre puisque là où « Il segreto del bosco vecchio » emprunte les voies de la magie féérique, « Bàrnabo », tout au contraire, renoue avec le hiératisme mythologique. Plus fondamentalement, dans « Il segreto del bosco vecchio » l’homme bouscule l’ordre naturel des choses afin de le plier à sa propre exigence, tandis que « Bàrnabo » inspire l’éternité du monde, le cycle qui se referme, le temps qui ne s’achève jamais parce que l’homme est ici en étroite fusion avec la nature. Mario Brenta filme, pour sa part, les nuées qui s'élèvent entre les roches avec la même concentration qu'il lui faut pour capturer en plongée la lente ascension des hommes dans le sentier. Il saisit encore le relief des visages de la même manière qu'il observe les aspérités du bloc alpin. À cette nature, l'homme y retournera inéluctablement. Comme Bàrnabo disgrâcié, réintégrant non le détachement des gardes forestiers, dont il est irrémédiablement exclu, mais le lieu de « ses sens et de son âme » (M. Brion). Buzzati auréole d’ailleurs les éléments. Dans « Il segreto del bosco vecchio » les vents n'ont-ils pas des prénoms d'hommes ? L’écrivain, peintre et dessinateur tout autant, croit en l’homme parmi les éléments et non en l’homme au-dessus (ou au centre) des éléments. Autant d’éléments pour accrocher du sens à nos ours et à leur fameuse invasion en Sicile ! « Il segreto del bosco vecchio » ramène sur ce versant. La différence de ton remarquable entre ce dernier et « Bàrnabo delle montagne », écrit Marcel Brion, « tient à ce que l’un (« Bàrnabo ») garde la gravité sombre d’une légende mythologique, et l’autre (« Il segreto…) se plie aux caprices de la fantaisie, de la même manière que les contes de fée. » L’œuvre de Buzzati entretient à dessein ce contraste : le fantastique n’étant que le reflet de la nature invisible, celle qui ne peut échapper qu’à des esprits insensibles ou n’ayant pas appris à la percevoir. De ce point de vue la nature est comme les hommes. En montagnard averti, Buzzati sait que la roche, le fleuve et la forêt ne sont pas plus immortels que l’homme ou la bête. Rocher, fleuve et forêt se couvrent de neige, craquent, se tordent et agonisent lentement, plus lentement, tellement plus lentement… qu’on les croirait immuables. Jadis, nous étions plus proches d’eux pourtant, et savions leur parler et les invoquer.

La nature paraît nous ignorer. Son impassibilité face au drame qui se joue à l’ombre du massif préalpin – la disparition de Darrio et la mort du vieux commandant Del Colle -, Mario Brenta parvient à la traduire en images. Rien ne fut plus difficile néanmoins. Comment réveiller un monde immensément statique, immensément mutique que celui de l’attente, univers tout aussi pétrifié qu’habité psychologiquement ? Zurlini eut à l’affronter en 1976 avec l’adaptation du « Désert des Tartares ». Brenta a précisément choisi d’affirmer nettement la dimension intérieure du récit. Celui-ci imprime a priori une optique pessimiste de la condition humaine. Bàrnabo ne pourra jamais compenser sa lâcheté d’autrefois (« Pour faire tomber des cailloux de la montagne, tu as moins peur...», lui lâche un de ses compagnons). Car, les temps ont changé : tuer des contrebandiers aujourd’hui a perdu du sens. Ce qui était jadis une pleutrerie deviendrait maintenant une traîtrise. La grandeur qui suffit serait d’accepter l’ineffaçable faiblesse. En réalité, la nature absout et le temps également. Il faut se plier à cette loi pour accéder à une forme de maturité. « J’ai voulu rendre très physiquement cette impression de montagne-élément vertical en opposition avec la campagne et ses lignes horizontales. L’exil de Barnabo a lieu à la campagne et il met à plat, en quelque sorte, ses sentiments. A l’unisson du paysage. Là, il expie ses fautes. Et c’est là qu’il comprend ce qu’est la vie », déclare Mario Brenta. La fable se dessine en filigrane. « Bàrnabo delle montagne », selon Brenta, relativise donc le jugement a priori. L'idée de cheminement spirituel intérieur est la clef d'accession à la vérité du monde. Aussi, doit-on faire remarquer que le réalisateur intègre une dimension qui est absente chez le romancier. Une ligne de partage s'esquisse entre un univers masculin (la montagne et le corps militaire) et un univers féminin (la plaine et ses paysannes). Bàrnabo expie sa peine dans un univers féminin. 

Au plan artistique, Brenta ne s’engage nullement dans un chemin que Zurlini n'aurait pu contourner. Où trouver les hauts officiers du « Désert des Tartares » ?  « Travailler avec des acteurs sur un sujet comme celui-ci aurait exigé un effort considérable pour qu’ils deviennent les personnages », affirme, pour ce qui le concerne, Mario Brenta qui ajoute : « Là, l’interprète était déjà le personnage, avec toute la force de l’évidence, et il suffisait de faire sortir les émotions, puis de les capter. » Le réalisateur a retenu la leçon du cinéma italien d’après-guerre. Pourtant, l’esprit et la conception ne peuvent plus être semblables. Désormais, il n’y avait plus aucun culte, plus aucune morale qu’on ne puisse encenser. À la Cima della Polveriera, tout paraissait, en revanche, comme hier. Le sommet farouche ne s’offrait qu’aux audacieux tandis que le soleil se levait et se couchait toujours au même endroit.

 

Le 11/10/2019
MS

 


 

Titolo originale Barnabo delle montagne
Paese di produzione ItaliaFranciaSvizzera
Anno 1994
Durata 124 min
Genere drammatico
Regia Mario Brenta
Soggetto Dino Buzzati (romanzo)
Sceneggiatura Mario BrentaAngelo Pasquini, Francesco Alberti, Enrico Soci
Fotografia Vincenzo Marano
Montaggio Roberto Missiroli
Musiche Stefano Caprioli
Scenografia Giorgio Bertolini
Interpreti e personaggi

Le « Tre Cime di Lavaredo », dans les Dolomites de Sesto, où le film a été tourné