J’ACCUSE (France, 2019)

Revue critique


 

 « On peut s’étonner du fait que l’affaire Dreyfus, avec ses multiples rebondissements et sa riche matière à réflexion, n’ait que peu suscité l’intérêt du cinéma français, qui n’en a quasiment rien fait depuis les actualités reconstituées de Georges Méliès, en 1899. Polanski la considère pour ce qu’elle révèle des mécanismes institutionnels et de leurs dérives. […] Plus qu’un simple cadre, l’affaire Dreyfus, en laquelle la philosophe Hannah Arendt voyait une préfiguration des totalitarismes du XXe siècle, devient ici la caisse de résonance des psychoses collectives, le syndrome d’une société malade, s’entretenant d’un mélange toxique de xénophobie et de paranoïa – ce en quoi le film trouve des échos dans la France contemporaine. […] Si d’autres personnages entrent en scène (l’écrivain Emile Zola […]), le film ne se détache pas pour autant de la démarche obstinée de Picquart, bien résolu à faire éclater la vérité. À travers elle se manifeste un infaillible « sens du devoir » qu’une conclusion vénéneuse, stupéfiante d’ambiguïté, d’une ironie grinçante, désigne comme le double fond du film. » (M. Macheret, in « Le Monde », 13/11/2019)

 

« En un mot, rien ne trahit mieux les raccourcis navrants du film que son titre : jamais Picquart n’a été le précurseur de Zola, jamais il n’aurait écrit « J’accuse ! ». Cette héroïsation de Picquart a enfin pour regrettable effet de donner de Dreyfus, par contraste, une image de pure victime. Il se trouve que cette image a longtemps collé au personnage. Or, Dreyfus fit montre d’un grand stoïcisme et d’une remarquable capacité de résistance. Sa correspondance avec sa femme, Lucie, en témoigne fortement. Dreyfus est en vérité ce qu’on semble encore avoir beaucoup de mal à concevoir : un héros juif. » (V. Duclert, historien. In : « Le Monde », 13/11)

 

« Sa rupture (ndlr : celle de Picquart) tient à la conception très élevée qu’il avait du service de l’armée et de l’État plus qu’à son empathie pour le sort d’un innocent. […] Picquart abdique-t-il cet antisémitisme qui le faisait regarder le capitaine comme « un tailleur juif qui pleure tout son or qui va à la poubelle » lors de la cérémonie de dégradation ? […] Il faut s’attarder sur la dernière séquence du film, qui aura en chacun des résonances particulières en fonction de ce qui il est, de son rapport à la notion de justice comme à celle d’héroïsme. […] « J’accuse » est un grand film en ce qu’il parvient à faire d’une affaire classée depuis longtemps, d’une page d’histoire enseignée dans les écoles, un film profondément actuel et dérangeant. » (J.-D. Nuttens, « Trois corps » in « Positif », n° 705, novembre 2019)

 

« J’accuse » n’est pas seulement un récit neuf, exact et puissant de l’Affaire ; c’est aussi une œuvre personnelle qui en dégage le sens le plus durable : il existe une complicité hideuse entre un mal constitutif de l’état des choses et certains hommes dotés de pouvoirs, « Rosemary’s Baby » le montrait déjà en 1968. » (A. Masson, « Les Ombres de l’Affaire, « Positif » déjà cité)

 

« Certes, Polanski n’occulte pas l’antisémitisme ambiant dans la société française, qui mena à l’accusation de Dreyfus, mais les racines de ce racisme conventionnel ne sont pas explorées. Bref, si l’on met de côté son instrumentalisation douteuse de l’affaire Dreyfus, la réhabilitation technique et artistique du cinéaste (et seulement elle) est accomplie. Il lui reste désormais à trouver un sujet moins consensuel et peut-être plus sincère. » (V. Ostria, in « L’Humanité », 13/11/2019, « Dreyfus n’est pas un Roman »)

 

« La reconstitution méticuleuse des faits n’empêche pas Polanski de donner du souffle à son récit. La petite (voire microscopique !) histoire et la grande se combinent ici à merveille. […] Certains ne manqueront pas de pointer une instrumentalisation fâcheuse de l’affaire, Polanski projetant ici une bonne part du harcèlement dont lui-même se sent victime. Ce serait oublier que ce sentiment de persécution, de paranoïa, de claustration traverse la plupart de ses films. » (J. Morice, in « Télérama », 13/11)

 

« Roman Polanski a décidé d’être du côté de la légende : dans l’affaire Dreyfus, il y a un héros et ce héros s’appelle Picquart, incarné par un Jean Dujardin magistral et déterminé. […] Comment regarder et juger sereinement ce film qui brandit la publication du « J’accuse » de Zola à la une du journal « L’Aurore » ? Justement, Zola y rappelle qu’il n’est de justice que dans la vérité. Comment un cinéaste qui a fui la justice américaine dans le cadre d’une procédure pour détournement de mineure lancée en 1977, peut-il parler de vérité et superposer son visage sur celui d’un innocent ? La justice peut se tromper, mais encore lui faut-il pouvoir s’exercer. » (N. Chifflet, in « Le Progrès, 13/11)


 

 

Sortie le 13 novembre. 

France (2019) - 132 minutes. Réalisation : R. P. Scénario : Robert Harris d'après son roman D. Photographie : Pawel Edelman. Musique : Alexandre Desplat. Décors : Jean Rabasse. Costumes : Pascaline Chavanne. Montage : Hervé de Luze. Production : Alain Goldman. Canal +, Eliseo Cinema, France 2, France 3, Légende Films, Gaumont, Rai Cinema. Interprétation : Jean Dujardin (Picquart), Louis Garrel (Alfred Dreyfus), Emmanuelle Seigner (Pauline Monnier), Grégory Gadebois (Henry), Hervé Pierre (général Gonse), Wladimir Yordanoff (général Mercier), Didier Sandre (général de Boisdeffre).

 


 

 - Entretien avec Alexandre Desplat, compositeur de la musique du film (Paris, octobre 2019)

* Q : Hubert Niogret («Positif ») :   Comment  R.P. vous a-t-il présenté le projet ?

    R : Il y a longtemps, quand Robert Harris a sorti son livre, D. L'ironie, c'est que j'avais lu un projet sur Pompéi du même Robert Harris, bien avant de travailler avec R.P. Depuis sept ou huit ans, R.P. rêvait de faire ce film. Je me méfie beaucoup des scénarios, tant que le film n'est pas là, on ne peut pas vraiment se rendre compte, on peut imaginer... On s'est vite rendu compte que le film rejetait tout ce qui était romanesque. 

 Q : Le scénario de Robert Harris et R.P. est-il fidèle au roman ?

  R : Totalement fidèle. Mais, bien sûr, plus condensé. Avec beaucoup de sécheresse, parce que le film fait une heure cinquante et pas cinq heures. 


 ¤ Le roman de Robert Harris, vu selon un blog de la Société internationale d'histoire de l'Affaire Dreyfus (extrait)

 

« [...] Il est le récit de l’Affaire par Picquart, héros du devoir et homme de conscience, qui, contre tous, ses pairs et ses chefs, décide de mener jusqu’au bout le nécessaire combat pour la vérité et la justice. Picquart le « lanceur d’alertes », celui qui osa se lever, seul, contre une institution, un gouvernement, un pays pour dire la vérité au risque d’être broyé. Une conscience, un héros et d’autant plus que l’antisémite qu’il était risquait sa carrière et sa vie pour un juif. Voici ce que nous dit D. et voilà le premier problème que pose ce roman. Nous connaissons en effet cet air qui était celui que chantait Clemenceau opposant la victime, « l’ouvrier de l’usine saisi par un volant et broyé par le monstre de fer avant que les spectateurs aient pu faire autre chose que de pousser un cri d’épouvante », au héros qui, « lui, n’est pas la victime involontaire » mais « l’homme qui, pour réparer le mal, s’offre en sacrifice, de propos délibéré ». Dreyfus, une nouvelle fois est « néantisé », pour reprendre la formule de Jean-Louis Lévy, dans ce roman dont le titre même en est la manifestation : D. Et si Dreyfus n’y apparaît que peu, c’est toujours suivant l’habituel portrait : antipathique, « antipathiquement » riche, sûr de lui et hâbleur, etc. De là sans doute cette notation, historiquement fausse et problématique, d’une famille qui avait choisi l’Allemagne pour continuer ses petites affaires. Mais sans doute est-ce là le seul Picquart, le seul personnage d’un roman, qui parle, qui parle et qui se trompe ? Peut-être… ou peut-être pas dans la mesure où à la suite c’est bien dans ces manières d’être qu’apparaît ce Dreyfus arriviste, étalant sa richesse, qui fait des « avances d’ordre personnel » à son professeur, l’invitant à dîner « dans son appartement de l’avenue du Trocadéro » ou à l’accompagner à « “une partie de chasse de première ordre” organisée près de Fontainebleau ». Reprenant et transposant l’épisode de « la cote d’amour », Harris nous présente même un Dreyfus vindicatif, arrogant, estimant ne pas être payé selon son dû et qui, simple étudiant, vient voir son professeur pour discuter une note qu’il estime ne pas être juste et uniquement motivée par des sentiments qui n’ont que peu à voir avec la pédagogie : « Ce ne serait donc pas parce que je suis juif ? » Le romancier romance et sur la base du vrai transpose l’événement pour servir sa trame narrative… sans doute. Mais la transposition est là pour le moins hardie et n’a vraiment pas la même valeur. À l’École de guerre, Dreyfus s’était vu attribuer un 5 par le général de Bonnefond au seul titre qu’il était juif. Il avait tenu, sans récriminer, sans se plaindre, sans protester, à demander au général Lebelin de Dionne, commandant de l’École, « si un officier juif n’était pas capable de servir son pays aussi bien qu’un autre »… L’histoire n’est pas la même et celle que nous narre Harris nous laisse sur une curieuse impression. Après la « néantisation », pour revenir au superbe texte de Jean-Louis Lévy (« Alfred Dreyfus antihéros et témoin capital » dans Alfred Dreyfus, Cinq années de ma vie, Paris, La Découverte, 1994, p. 238-242), la « défiguration ». Une « défiguration » qui se retrouve encore dans un épisode plus problématique encore. A la fin du roman, Harris nous raconte que Picquart découvre un jour, un an et demi après la libération de celui pour lequel il a tout perdu, une lettre laconique de Dreyfus lui demandant un rendez-vous pour lui « exprimer en personne [s]a gratitude ». Une lettre à laquelle Picquart répond par un mot plus laconique encore et qui constitue un courtois et glacial refus. Dreyfus, fait dire Harris à Picquart, « n’est pas le genre d’homme qui remercie facilement. Parfait, je ne suis pas le genre d’homme qui reçoit facilement les remerciements. Épargnons-nous donc le désagrément d’une rencontre ». Voici donc encore une fois, comme l’avait fait Lanoux, comme d’autres l’avaient fait encore, le Dreyfus ingrat. Un point de vue que l’on retrouve exprimé par Polanski, qui doit tourner son prochain film sur la base du roman d’Harris, dans une interview donnée à Nicolas Weill : « […] comme héros, Dreyfus n’est pas très intéressant. C’est un homme qui n’était pas particulièrement séduisant ni sympathique, même pour les gens qui le soutenaient. » (« L’affaire Dreyfus, bientôt un thriller signé Polanski », Le Monde, 3 juillet 2014). Dreyfus avait remercié Picquart (voir la lettre inédite donnée à la fin) et ne lui avait écrit pour le voir qu’à ce moment pour l’unique raison qu’après sa grâce il était parti pour Carpentras puis pour la Suisse dont il était revenu le 25 novembre. Et revenu à Paris, immédiatement, il avait écrit cette lettre à Picquart pour le voir et le remercier de vive voix après l’avoir fait par écrit. Et si Picquart refusa de le voir, ce n’est pas parce qu’il jugeait que cette demande arrivait bien tard (« De Dreyfus, je n’ai pas de nouvelles »). Picquart savait que Dreyfus n’était pas revenu à Paris et qu’il reprenait des forces loin de la capitale. S’il ne répondit pas, c’est parce qu’il jugeait que la manière de Dreyfus de mener son combat pour la réhabilitation n’était pas la bonne, parce qu’il lui reprochait de consulter Demange dont il exigeait la mise à l’écart au profit du seul Labori et, surtout, parce qu’il était convaincu que les Dreyfus, de concert avec Waldeck-Rousseau, œuvraient pour faire passer l’amnistie qui le priverait de la justice qu’il réclamait et à laquelle il avait droit. C’est ainsi que Labori pourra écrire, dans des notes encore inédites, cette petite phrase que Picquart paraphera en marge pour marquer son accord : « Waldeck-Rousseau achèvera de tout perdre. Il assurera l’hégémonie israélite, mais il sacrifiera définitivement par l’amnistie la justice et l’honneur »… 

Texte intégral : http://affaire-dreyfus.com/jaccuse-de-polanski/d-le-dreyfus-de-robert-harris/