💔 SKIKDA MON AMOUR 

ⵙⴽⵉⴽⴷⴰ  سكيكدة

 

 
   

 

 

 Je ne suis pas natif de Philippeville, l’actuelle Skikda, en Algérie. Mais la cité d’Europe centrale qui nous a vus naître, mon frère et moi, ne représente quasiment rien dans notre souvenir ; quelques mois plus tard, mon père l’avait quittée après la décision des communistes hongrois de faire cesser l’émission en direction des combattants algériens. Revenu à Constantine, William eut en charge d’y reconstituer le PCA clandestin. Mon père entrait donc dans la clandestinité. « Ma femme est partie à Skikda accompagnée de nos enfants, pour vivre auprès de sa famille. Nos chemins se sont séparés », déclara mon père. Ma mère ne voulait pas entendre parler de guerre : elle considérait qu’elle n’avait jamais cessé ici – les noms de certaines communes portaient d’ailleurs, comme un fleuron, les noms d’officiers militaires français ayant livré une guerre sans merci aux autochtones. Je ne citerai, à titre d’exemple, que ceux du commandant Damrémont et de Sylvain-Charles Valée, maréchal d’Empire, gouverneur de l’Algérie entre 1837-1840. L’administration coloniale donna leurs noms à deux villages limitrophes de Philippeville parce qu’ils s’illustrèrent dans ces régions-là tout particulièrement. Selon ma mère donc, un conflit ouvert et revendiqué ne ferait qu’ajouter de l’atrocité à une situation déjà terrible. Mon père pensait, en revanche, que le colonialisme français ne renoncerait jamais à ses privilèges, que toutes les voies avaient été épuisées et qu’en conséquence la lutte armée était la seule solution restante. En cela, ma mère restait française, tandis que mon père était profondément algérien. 

 Philippeville était la commune de ma mère. Ses grands-parents d’origine italienne, fuyant un sort misérable et catastrophique, accostèrent sur ce port de l’Est algérien. Ils étaient originaires de Cava de’ Tirreni, dans la province de Salerne, non loin de Naples. Mon frère et moi vécûmes donc, de 1956 à l’Indépendance, à Philippeville. Nous vivions dans une modeste maison avec jardin. Elle était située dans les hauteurs de la ville, rue du Montplaisant. Mon grand-père maternel en était le propriétaire. Employé de la CFA (Chemins de fer algériens), il avait été le fils d’un cultivateur et, pour ma part, je ne l’ai connu qu’au moment où il était déjà retraité : de fait, il continuait de bêcher, retourner son jardin, ensemencer, veiller à ses arbres fruitiers, nourrir ses poules et ses lapins. Il parlait peu, travaillait sans relâche. Un authentique contadino. Il nourrissait à l’endroit de l’automobile une silencieuse aversion. Quant aux riches colons, il ne les fréquentait guère. Ce qui paraît extraordinaire tient au fait qu’il aurait transmis cette coutume à ses fils et fille voire même à ses petits-fils. En remontant plus loin dans la généalogie, j’appris qu’un de ses aïeuls fut maréchal-ferrant. Cette distanciation à l’égard des colons et des voitures n’a jamais fait l’objet de sa part d’une quelconque démonstration verbale. Nous n’en parlions jamais, du moins à l’époque.

 Enfant, je préférais les calèches. Et, à Philippeville comme à Constantine, ma mère nous donnait l’occasion d’en prendre assez souvent. À présent, dès que je sens les chevaux ou l’odeur du crottin, je pense à Philippeville. J’ai toujours eu l’impression que Philippeville, c’était à la fois la campagne, la mer et la cité. Ces balades en calèche le long de la corniche du front de mer m’ont laissé des images inoubliables. Je suis un homme du vieux monde ; on me dit nostalgique. Je réponds par l’affirmative et je le revendique avec fierté. Les progrès technologiques ne m’ont jamais étourdi. Ils relèvent de la pure éventualité : nous n’avons pas besoin de cela pour être heureux. Attention ! Ce n’est pas tant l’Algérie française que je regrette que le monde de cette époque. Les villes étaient encore humaines et les campagnes si vivantes. Enfin, en dépit de leur pauvreté, les gens avaient un cœur d’or. Le drame est qu’ici, dans cette Algérie coloniale en particulier, on avait éduqué des populations dans le racisme et la peur. Comment, en effet, ne pas avoir peur lorsqu’on s’est octroyé quelque chose qui ne vous appartient pas ? Quoi qu’il en soit, les gens ont changé : Ils ont trop souvent oublié les valeurs d’entraide et de solidarité qui étaient monnaie courante. Ensuite, les gens goûtaient un bonheur simple et ne rechignaient pas à aller le chercher quelles que soient les « épreuves » à traverser. Ainsi, mon père et ses copains constantinois n’hésitaient pas, chaque fin de semaine, à enfourcher leurs vélos en direction des plages de Philippeville pour venir se baigner – 130 km aller-retour ! Mon père était un très bon nageur et, de ce point de vue, la réputation des Constantinois n’était plus à faire. C’est pourtant à Philippeville que mon père est tombé sous le charme de ma mère.  

Voilà pourquoi Philippeville demeure la ville de mon cœur. Enfant, elle me suffisait amplement. Tout comme ma mère qui admirait Ingrid Bergman, j’ignore pourquoi. Comme Philippeville, ma mère berçait mon âme et mes songes. Je n’avais pas besoin de cinéma – c’est-à-dire de la côte amalfitaine ou de la Côte d’Azur, et encore moins d’Ingrid Bergman et de Cary Grant qui, à l’âge de six ans, me laissaient indifférent. Il y a plus important : Philippeville me troublait et m’étonnait sans cesse et le souvenir qu’elle me troublait me trouble encore profondément. Je crois sincèrement que la ville recèle une beauté sous-estimée. Ici, vécurent effectivement beaucoup d’Italiens – des macaroni comme disait ma mère en riant. Du reste, avec eux j’appris à manger la pasta sous toutes ses formes, la polenta et, plus rarement, un couscous poisson, une sorte de couscous-bugliabasciu ! Parmi les napolitains que ma mère connaissait bien – pour elle, c’étaient tous des Napolitains -, beaucoup d’entre eux étaient communistes, autrement dit anticolonialistes. Cependant, je ressentais déjà que nous étions une minorité au sein de la communauté européenne. Aussi, aurai-je conscience bientôt que si le temps m’avait été accordé de m’extasier sur les merveilles de la région, pour d’autres il en avait été hélas tout autrement.

C’est ici, et autour d’ici, que s’exécuta l’un des exemples les plus atroces de répression colonialiste, suite aux opérations menées par les combattants de l’ALN. Des milices armées constituées par le maire, M. Benquet-Crevaux, des forces de commando-parachutistes dans lesquelles émergea le « fameux » Paul Aussaresse, alors officier de renseignement au 1e RCP, des bérets rouges de l’armée française dont l'école était située à Jeanne d'Arc (7 km de la ville) et des milices armées constituées d'extrémistes pieds-noirs se vengèrent impitoyablement des actions des combattants algériens. Les militaires tiraient à vue sur tous les hommes de 14 à 70 ans. Ceux qui ne furent pas sommairement exécutés sur place furent rassemblés et emmenés au stade municipal (aujourd'hui Stade du 20 août 1955) où ils furent massacrés et ensevelis dans des fosses communes recouvertes à la chaux vive tandis que des hameaux (notamment le Béni-Melek) subissaient des pilonnages massifs à l’artillerie et des bombardements aériens. Août 1955 marquait, à vrai dire, un tournant décisif dans la lutte pour l’indépendance nationale.

Mon grand-père ne faisait quant à lui jamais de politique – du moins extérieurement – et, ce n’est pas lui qui m’aurait transmis ces informations plus tard, lorsque je serai en état de comprendre. Même s’il n’en ignorait rien. Mes souvenirs ne me trompent pas : Pourquoi écoutait-il, avec ponctualité, la TSF et ses informations, notamment celles transmises par Radio Prague ?! Après quoi, il se contentait de vociférer dans les oreilles de ma grand-mère, sourde comme un pot : « Si c’est pas une honte, les indigènes vivent dans des gourbis ! » Voilà pour la partie visible de l’iceberg ! Comme si ma grand-mère – Fifine qu’il l’appelait ! – ne le savait pas… Elle qui faisait ses commissions journellement, y compris dans les quartiers arabes ! À vrai dire, nous étions à part : je suis absolument convaincu, par exemple, que mes grands-parents ne parlaient pas l’italien – ma grand-mère était analphabète -, plus certainement un dialecte local campanien. C’est la raison pour laquelle la plupart d’entre nous, tout comme les indigènes, étions fragilisés, aptes à oublier nos racines pour adopter la langue et la culture françaises, aptes à être aussi et malheureusement les instruments passifs de la propagande colonialiste. D’ailleurs, comme beaucoup de mes petits copains de classe, je me découvris avec stupéfaction des ancêtres gaulois. Ce qui n’empêchait pas l’Algérie d’être fractionnée en plusieurs communautés qui ne se fréquentaient qu’à demi ou pas du tout. Quelque temps plus tard, j’appris par mon père – revenu nous chercher à l’Indépendance – que sa famille était judéo-berbère. Je compris en quoi la politique et l’Histoire se chargeaient de régler, à notre corps défendant, la question de nos identités nationales. Et que ceux qui prétendent détenir une vérité intangible à ce sujet sont de parfaits mystificateurs. Mon grand-père était de ceux qui l’avaient inconsciemment senti : il n’entretenait aucune animosité à l’endroit de la France et ni non plus à l’égard des communautés arabo-berbères qui vivaient en Algérie. Il détestait cette injustice que le colonisateur faisait à l’indigène. Aussi, lorsque les accords d’Évian furent signés, il lâcha un mot bref mais suffisamment évocateur : « Enfin ! » Cette réaction ne me surprit aucunement. Elle se situait dans le prolongement de cette attitude - hautement courageuse, je m'en aperçus uniquement a posteriori - qui lui fit demeurer de marbre et impassible sur son balcon lorsqu'en 1961 les nostalgiques de l'Algérie française émirent en nocturne un concert de casseroles pour protester contre la nouvelle politique du général De Gaulle. Quelques jours plus tard, un individu non identifié jeta une grenade dans la maison où nous vivions. Le projectile n'eut pas la course souhaité, fort heureusement. Ulcéré, mon grand-père voulut porter plainte auprès de la gendarmerie et du commissariat. Mon oncle, toujours assez ironique, épingla prestement la naïveté de son père en répliquant : « Va savoir, c'est peut-être le commissaire qui te l'a jeté cette grenade ! »   

Pourtant, quelques mois plus tard, l’âge aidant, mes grands-parents maternels traversèrent une détresse prévisible : dans cette Algérie, encore balbutiante et qui portait les stigmates de la Guerre et du colonialisme, ils se sentirent plus seuls que jamais. Ils avaient été des citoyens d’une autre Algérie, l’Algérie française. Leur déphasage fut complet. Leurs enfants s’étaient installés de l’autre côté de la Méditerranée. Mon père qui était journaliste, qui avait été combattant de la libération nationale fit donc, avec nous, le voyage vers Skikda. Nous étions en 1963. Il sut comprendre ce fait et fit le nécessaire pour les aider à entrer en France, par l’intermédiaire de quelques camarades du PCF.

En France, mes grands-parents maternels achevèrent leur existence avec le sentiment qu’ils appartenaient désormais à une autre époque. Il existe sur cette terre des drames qu’on ne peut éviter, et c’est parce que nous voudrions désormais les éviter qu’on se bat pour un monde fraternel, expurgé du racisme et des guerres. Ma mémoire retient surtout la confiance et l’amitié nouvelles qui se sont nouées, au début de l’Indépendance, entre deux hommes francs et intègres, aux parcours si différents : mon grand-père maternel et mon père. La mort de mon grand-père maternel survint en juillet 1971. Ma mère, domiciliée à Alger, prit l’avion pour assister aux funérailles. De notre côté, nous étions, Claude et moi, en vacances auprès de notre père, encore assigné à résidence à Tiaret. Cette nouvelle nous remplit tous deux d’une émotion et d’une tristesse infinies. William devinant cette douleur, nous dit alors : « Sortez à la campagne et prenez le temps qu’il vous faut ! »

 

Le 23/11/2019

MiSha        

 

 



 

Skikda, anciennement appelée Rusicada à l'ère phénicienne et romaine, Skigueda en arabe et enfin Philippeville sous l’Algérie coloniale, est une commune située en bordure de la mer Méditerranée, à 471 km à l'est d'Alger. La population de la commune de Skikda s'élève, au dernier recensement de 2016, à 320 000 habitants pour l'ensemble de l'agglomération. La ville dispose d'un important port commercial autonome assurant entre autres des liaisons maritimes régulières de transport de voyageurs avec Marseille. En plus du port principal situé quasiment en plein centre-ville, la ville dispose d'un terminal pétrolier ainsi que d'un port de pêche (ce dernier est sis à Stora). Elle est également dotée d'une gare ferroviaire située près du port commercial où aboutissent les liaisons ferroviaires avec l’arrière-pays. La ville disposait également d'un aérodrome mais ce dernier a été fermé à la navigation aérienne pour des raisons de sécurité industrielle, puisque les pistes se trouvaient au sein de la gigantesque zone pétrochimique. En septembre 2008, la ville de Skikda s'est dotée d'un téléphérique reliant la cité Bouabaz à la cité Bouyala. Le nom de la commune dérive de Rusicada, ancien nom phénicien de la ville7.

Skikda est également le nom de l'un des principaux promontoires de la ville donnant directement sur la mer. Rusicada, forme latinisée du toponyme punique de l'antique ville, lieu choisi jadis par les Phéniciens pour y allumer un feu permanent destiné à guider leurs navires dans le golfe de Numidie, d'où l'appellation Rûs Ucadh (littéralement « le cap du feu » et, par extension sémantique, « le phare »);

Une autre hypothèse laisse penser que le nom est composé de Rus et de sicade et signifierait « le cap des sauterelles ». Cette dénomination basée sur un nom sémitique composé de Rus a probablement servi de base au nom latinisé Rusicade. L'idée du phare est enracinée dans l'inconscient collectif de la ville côtière.

L'historien Ibn Khaldoun l'évoque au xive siècle en la désignant sous le nom de Sikda et un siècle plus tard, Hassan Al-Wazzani, plus connu sous le nom de Léon l'Africain la décrit comme Sukaykida en précisant qu'elle était réservée au négociants de la République de Gênes. Notons qu'en berbère "Askad" désigne le belvédère et Skikda signifierait donc le belvédère d'où l'on peut admirer la beauté de la baie de Stora.

À l'origine, la ville de Rusicade était dédiée à l'Astora des Romains, la déesse Vénus, d'où son nom de « Colonia Veneria Rusicade » ou « colonie de Rusicade dédiée à Vénus ». L'âge d'or de Rusicade correspond au règne des Antonins, au iie siècle apr. J.-C., plus exactement entre 182 et 96 apr. J.-C. La ville connut une richesse et une opulence des plus enviables et abritait une population estimée à l'époque à 100 000 âmes, les dimensions du théâtre romain en faisant foi. Il est à noter que le plan des rues de la ville coloniale française Philippeville est superposable sur celui de la ville romaine de Rusicade, à une exception près, le Zeramna a cédé la place à la rue nationale, actuelle rue Didouche Mourad, après avoir été détourné de son lit par les autorités françaises, durant la colonisation, vers le Saf-Saf par le biais d'un canal.

Durant longtemps, Rusicade préserva sa réputation de ville-phare et de centre commercial très important par où transitent de nombreux navires venant de toutes les contrées avoisinantes et lointaines et servit pendant une longue période, avec Stora, de plaque tournante économique dans l'approvisionnement et les échanges commerciaux entre Rome et ses colonies en Afrique du Nord. Mais cette embellie économique et cette relative accalmie connurent une fin tragique avec l'arrivée des Vandales sur les côtes de l'Afrique du Nord. Au terme de la période romaine et vandale, et à la suite des bouleversements qui s'ensuivirent, la région de Rusicade connut de nombreuses tentatives de recouvrement de la souveraineté berbère qui était sous la domination byzantine.

Avec l'avènement de l'islam (VIIe siècle), la langue arabe fut introduite et fut facilement assimilée car les autochtones maîtrisaient déjà l'usage de la langue sémitique punique, parallèlement aux autres langues telles que le berbère et le latin.

L’historien Ibn Idhari nous indique comment se passèrent les premiers temps de la pratique de l'islam au Maghreb dans ses débuts : on peut trouver des mosquées dans d'anciennes ruines romaines ; « on orienta dans la direction de la Mecque les temples élevés par les polythéistes et l’on installa des chaires dans les mosquées des communautés ».

Les ruines de la ville antique, détruite par les Vandales au ve siècle de l'ère chrétienne, furent investies par les armées françaises en janvier 1838 lors de la conquête peu après la chute de Constantine. Repoussées lors d'une première tentative par voie terrestre en provenance de Constantine, les troupes françaises étaient entrées par la baie de Stora, un ancien comptoir phénicien dont l'histoire remonte à 1000 av. J.-C., devenue plus tard le port de pêche de Skikda, et installèrent leur quartier général sur l'emplacement actuel de l'hôpital, situé en hauteur, pour faire face à la résistance armée des tribus des environs. La ville fut rebaptisée Fort de France du nom du navire qui permit le débarquement des Français dans la baie, puis Philippeville en hommage au roi Louis-Philippe. Elle conservera ce nom jusqu'en 1962.

C'est en négociant avec les tribus hostiles des environs, notamment les puissantes confédérations guerrières des Béni Mehenna et des Béni Béchir, que les Français purent occuper, en premier lieu, une des deux rives de l'oued Saf-Saf (l'antique Thapsus) qui coupe les deux vallées sur lesquelles se trouve la ville actuelle. Les Français négocièrent également les hauteurs de Bouabbaz en échange de la construction de la Mosquée de Sid-Ali el-Adib en 1840 sur l'autre versant de la ville faisant face au lieu. Cette mosquée, du nom d'un saint d'origine syrienne venu de Béjaïa du nom de Sayyidi Ali al-Adib al-Qaysi, est aujourd'hui la plus ancienne de la ville.

Autrefois région à forte vocation agricole et touristique, Skikda est devenue l'un des bastions de l'industrie pétrolière du pays puisqu'elle abrite une plateforme pétrochimique qui comprend deux raffineries de pétrole, deux centrales électriques, un terminal de gazoduc et un d'oléoduc, deux unités de liquéfaction de gaz et une unité chimique de polymères. Le tout s'étend sur une surface de plus de 1 500 hectares.

 

 


 

 

 

 

 

 

Skikda. Rue du Montplaisant