IT MUST BE HEAVEN (2019, Elia Suleiman)

 

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« Dix ans que l’on était sans nouvelle d’Elia Suleiman, exception faite d’un segment réalisé pour le film collectif “7 Jours à La Havane”, présenté à Cannes dans la section Un certain regard, en 2012. Une décennie après son dernier long métrage (« Le Temps qu’il reste »), le talentueux cinéaste palestinien est enfin de retour avec « It Must Be Heaven » (ndlr : littéralement, « ça doit être le paradis »), un film remarquable de malice et d’invention stylistique où il incarne aussi le protagoniste : l’énigmatique ES qui ne prononcera qu’une seule phrase durant la fiction. […] Une sorte d’autoportrait indirect pour Elia Suleiman qui, dans ce film, ignore les académismes, les diktats, et confirme sa précieuse singularité. Plus que jamais du côté des inclassables – Jacques Tati, Buster Keaton ou Otar Iosseliani -, le cinéaste pince-sans-rire observe la folie du monde avec un humour laconique et un art de la mise en scène constamment inventifs. Le jury du festival (ndlr : Le Festival de Cannes 2019) l’a honoré d’une mention spéciale qui rend grâce à son originalité salutaire. » (O. De Bruyn, « Positif » n° 701-702, Juillet-Août 2019)

 

« Le chez-soi, ce sujet qui touche à l’identité et à la reconnaissance d’un territoire, Suleiman l’a déjà exploré. Mais le cinéaste palestinien le déplace cette fois hors d’Israël. À Nazareth, entre l’omniprésence de la police et les clients patibulaires d’un restaurant, le quotidien a tendance à ressembler à un western de Sergio Leone. Elia s’envole donc ailleurs, histoire de mieux respirer. Sauf qu’à Paris il découvre une ville déserte, morte ou muséifiée, obsédée par la sécurité, où passent même des chars ! C’est l’idée forte de ce conte : le monde ressemble désormais à la Palestine, comme si le conflit s’était engouffré dans la valise de l’exilé. » (J. Morice, « Télérama », n° 3467, 7 au 13/12)

 

« Le plus extraordinaire, c’est que, chez Elia Suleiman tout fait cinéma. Ses tableaux surréalistes de la vie quotidienne, qui prennent au mot l’actualité, installent, sur un fil, l’esprit d’une comédie tragi-comique poétique, délicate, élégante. […] Mais qu’elle a dû être difficile à trouver cette position qui consiste, tout en étant hanté par la Palestine, à faire des films drôles, tel un funambule, à ne tomber dans aucun des deux pièges tendus – être reconnu pour des raisons politiques ou, au contraire, parce que politiquement inoffensif -, tout en continuant à aligner les étoiles d’un scénario capable d’intéresser un producteur ! » (M. Jauffret, « Un spleen burlesque en état de grâce », « L’Humanité », 4/12/2019)

 

« Qu’on se rassure, donc : en dix ans, le cinéaste n’a rien perdu de son habileté à épingler, tel un entomologiste ses papillons, les situations absurdes dans la matière du quotidien, puis à les faire miroiter en tous sens pour atteindre un paroxysme métaphorique. […] La quête de subsides imprime son trajet au film, qui va de Nazareth à Paris puis à New York, mais permet surtout à Suleiman de dérouler son idée que « ce n’est plus la Palestine qui est un microcosme du monde, c’est le monde qui est devenu un microcosme de la Palestine. » […] Mais ce n’est pas simplement le monde qui est devenu palestinien, c’est Suleiman qui se met à le regarder comme le monde regarde les Palestiniens. Qui voit quoi, demande sans cesse le film, qui voit mal, et qui ne voit rien ? (E. Franck-Dumas, « It must Be Heaven, Elia Suleiman en terre d’écueils », « Libération », 4/12)

 

« (Elia Suleiman): Moretti ? Keaton ? Tati ? [...] Lui-même surtout : un personnage aux yeux tristes, dépositaire d’une rage intérieure qui l’a rendu muet et dispensateur d’une mélancolie facétieuse, se fait l’observateur impavide, mais puissamment subversif, d’un monde élevé à l’omnipotente stupidité du checkpoint. […] Sous l’effet de deux poussées concomitantes – celle du personnage qui transporte la Palestine à la semelle des souliers et celle de la mutation libérale-sécuritaire de la planète-, le monde s’est mis à l’heure palestinienne. Et les murs plus ou moins visibles dont ce monde sature, le cinéma de Suleiman nous apprend depuis trente ans à les faire exploser. En montrant les choses plutôt qu’en discourant sur elles, en démaillant la fausse linéarité du récit-maître, en transformant l’impuissance en merveilleuse chorégraphie créatrice. » (J. Mandelbaum, « Elia Suleiman, exportateur de Palestine »,  « Le Monde », 4/12)

 

« Le principal ressort comique du film résulte de la confrontation entre la mine circonspecte de Suleiman, qui reste presque toujours muet, et plusieurs personnages évoluant dans une parfaite symétrie ou synchronicité. Un motif récurrent qui se veut la métaphore d’un certain état de nos sociétés ordonnées, rigides et normatives (cette scène où des agents viennent mesurer la terrasse d’un café). S’y ajoute aussi en creux une critique de l’inflation sécuritaire […] It Must Be Heaven se moque également du fonctionnement actuel de la production cinématographique. Après avoir vu son scénario refusé par un producteur français au motif qu’il ne faisait « pas assez palestinien », le héros se trouve ignoré par Nancy Grant (qui a notamment produit les films de Xavier Dolan) descendant de son bureau pour accueillir Gabriel García Bernal dans un immense hall vide et froid. […] Ces plaisanteries toujours un peu évidentes, voire lourdes, finissent par faire naître une question qui ne retire rien à l’agréable simplicité du film : a-t-on vraiment besoin d’Elia Suleiman pour savoir que, partout dans le monde, le climat est lourd et la création difficile ? (T. Lequeu, « E.S. en voyage », Critikat.com, 4/12)

 

« […] lorsque je suis en Israël, ils me demandent : « Comment pouvez-vous vous déclarer palestinien, alors que vous vivez à Nazareth, en Israël ? Et que vous avez un passeport israélien ? » Je réponds : « Oui, c’est le foutu passeport que vous m’imposez !  » (E. Suleiman)

 


 

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  • It Must Be Heaven
  • France, Qatar, Allemagne, Canada, Turquie, Palestine  2019
  • Réalisation et scénario : Elia Suleiman
  • Image : Sofian El Fani
  • Décors : Caroline Adler
  • Costumes : Éric Poirier, Alexia Crisp-Jones
  • Son : Johannes Doberenz
  • Montage : Véronique Lange
  • Producteur(s) : Baher Agbariya, Serge Catoire, Martin Hampel, Hanaa Issa, Thanassis Karathanos, Jovan Marjanovic, Michel Merkt, Serge Noël, Laurine Pelassy, Georges Schoucair, Elia Suleiman, Edouard Weil
  • Production : Possibles Media, Rectangle Productions, Nazira Films, Zeynofilm, Pallas Film, Doha Film Institute
  • Interprétation : Elia Suleiman, Gael García Bernal, Tarik Kopty, Kareem Ghneim, Ali Suliman
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 4 décembre 2019
  • Durée : 102 minutes