Velimir Khlebnikov : Un poète découvert

 

 « Mon admiration ardente pour Khlebnikov ne cessait de croître » ... « Il était, pour le dire en un mot, le plus grand poète du monde en notre siècle ».

(Roman Jakobson)

 

« Pour lui ce qui est très important c'est la notion de pulsation (rythme intérieur), le cœur pulse, les rochers pulsent, les planètes pulsent, tout pulse. Et pour lier toutes ces pulsations il choisit le nombre. A mon sens ce n'est pas du tout mystique, c'est parce que le nombre est plus précis que le mot. »

(Y. Mignot)

 

Je pense écrire une chose dans laquelle toute l’humanité, 3 milliards, participerait et où elle serait obligée de jouer. Mais la langue habituelle ne convient pas pour la chose, il va falloir pas à pas en créer une nouvelle.

 

(V. Khlebnikov, Lettre à Maïakovski, 18 février 1921)

 

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Velimir Khlebnikov [Viktor Vladimirovitch Khlebnikov] (1885-1922) aurait pu demeurer un mystère…  Un nom légendaire. Le grand poète inconnu en quelque sorte. On le pensait intraduisible ou incompréhensible hors de la Russie. Avec les traducteurs Jean-Claude Lanne et Yvan Mignot, les choses ont changé. En tous les cas, les poésies transcrites chez Verdier en 2017 en combleront beaucoup. Un article paru dans Mediapart ce 21 décembre nous intime le conseil du poète : « Lisez Velimir Khlebnikov ». On veut bien s’exécuter. En tout état de cause, nous vous renvoyons vers ce billet comme vers le « Khlebnikov reconnu » de Christian Mouze, annonçant la publication du poète en langue française.

Lorsque Khlebnikov débarque à Saint-Pétersbourg, la Russie est en ébullition. Le jeune homme poursuit ici des études en mathématiques. Cependant, il écrit déjà et ne manque guère de talent. Il fréquente les milieux littéraires de référence : les « Mercredis d’Ivanov », du nom d’un poète symboliste, et l’Académie de la revue « Apollon », liée au groupe acméiste dirigé par Nikolaï Goumilov et Sergueï Gorodetski et qu’auront fréquenté des poètes comme Anna Akhmatova ou Ossip Mandelstam.

L’orientation de Khlebnikov est originale. Sa culture de mathématicien le mène vers l’idée de s’inspirer des lois numériques et universelles du temps qui, selon lui, déterminent le destin de la vieille Russie et de l’humanité entière. Passé, présent et futur ne signifient rien s’ils ne sont pas intrinsèquement perçus comme partie d’un tout : ce temps entier et continu qui se répète d’une manière élastique et cyclique suivant un schéma de développement circulaire. Khlebnikov use d’un tel raisonnement en mathématiques autant qu’en matière littéraire. De cette façon, le mot devient chez lui l’objet d’une recherche particulière : un mot transfiguré en donnée auto-significative, réalisant l’unité philosophique Temps-Espace. À travers ce prisme, le passé n’est plus appréhendé que comme restauration, tandis que le futur devient reconstruction, annihilant, de ce fait, le temps physique dans des mots-choses matérialisés. Le « livre de l’être » trace la courbe utopique du poète.  Il est évident qu’une pareille aspiration est beaucoup plus en symbiose avec le futurisme et Maïakovski qu’avec le symbolisme. Les bouleversements à l’œuvre en Russie sont a priori accueillis positivement par Khlebnikov, en dépit de leur âpreté et de leur désordre apparent. Quoi qu’il en soit, Khlebnikov apparaît, dans ces années-là, comme un rénovateur de la langue russe :  glissement de formes, brisures rythmiques inattendues, convulsions de l'expression… Dans ses dernières œuvres, Khlebnikov formule son rêve d’unité mondiale des « créateurs » et « inventeurs » (par opposition aux « les nobles » et « les profiteurs »), au sein d’une entière et éternelle matière – de la Nature, inspirée et animée par le labeur des humains. Ainsi les utopies poétiques et le mode de vie du poète fusionnent : Khlebnikov commence à voyager à travers le pays afin de démontrer que la vie du poète est une vie particulière, une vie hors l’être.

Vers 1917, Khlebnikov transforme son idée du rôle du poète dans l’utopie anarchique. Il attribue aux poètes un rôle de messie ou de prophète, qui en collaboration avec d’autres créateurs (artistiques) doivent mettre en place une organisation internationale des « Présidents du Globe Terrestre » dont le nombre des membres doit être égale à 317 (317 est l’un des chiffres temporels magiques calculés par Khlebnikov). Ces Présidents doivent effectuer le programme de l’harmonie mondiale dans l’état « Étoile ». Le Manifeste des Présidents du globe terrestre (1917) est une riposte magnifique à ceux qui lui reprochent d’être « apolitique ». Son seul parti-pris est celui de la liberté, ce qui ne signifie pas désengagement politique.

De là, Khlebnikov part pour la guerre en tant que soldat, alors qu’il y a de plus en plus de déserteurs dans l’armée russe et que celle-ci devient perdante de la Première Guerre mondiale. Cet engagement militaire marque le redoublement de l’activité socialiste de Khlebnikov. Son intérêt envers l’actualité se montre progressivement et ne cesse de grandir. En tant qu’homme de cœur, il réprouve le bain de sang (poème « La guerre dans le piège aux souris », 1921) mais il espère une forme de revanche historique dans la révolte des « esclaves de la terre » qui lui semble un moyen de rétablir le monde sur de nouvelles bases humanistes (poèmes « La nuit dans la tranchée » et « Ladomoir », 1920 , « La nuit avant les Soviets », « Le présent », « L’interpellation pendant la nuit », 1921). Khlebnikov collabore un temps avec le pouvoir soviétique.

Cependant le poète reste fondamentalement un utopiste. Il continue de travailler sur son idée du rôle primordial des poètes pour éviter le chaos mondial et pour cela élabore un langage spécial : Zaoum. Ce langage est censé être utilisé par tous et contribuer à l’union de tous les poètes du monde et y faire entrer dans la langue les sons les plus inaudibles. Cette voix est élevée même au nom de langue Zaoum, littéralement. Khlebnikov entend au-delà des sons/mots un ordre cosmique autant qu'humain, une structure dont les phonèmes sont pour lui ses premiers signes.

Khlebnikov est un prospecteur du langage, inventeur de rythmes et de paroles, élaborant un style poétique dit « poème d’intonation », des rythmes à plusieurs voix (interpellation philosophique, éloquence de l'humanisme). Toutes ces recherches influencent la poésie de l’ère soviétique : Boris Pasternak, Ossip Mandelstam, Marina Tsvetaïeva. Il est intéressant de remarquer que tous ces poètes seront interdits et poursuivis ensuite par le pouvoir soviétique.

Les années 1920 furent des années douloureuses : en 1919-20, Khlebnikov se retrouve dans la ville de Kharkov, qui, peu après son arrivée, est occupée par l’armée Blanche. Afin d’éviter sa mobilisation, Khlebnikov se fait admettre dans un hôpital psychiatrique. Il y passe quatre mois pénibles marqués par l'épidémie du typhus. La terreur qui règne dans la ville et la folie des patients de l’hôpital le secouent et le dépriment en même temps. « Où se trouve la folie : à l’intérieur ou à l’extérieur de cet hôpital ? », écrit-il alors.

À l'été, Kharkov est libérée par l'Armée Rouge. Il quitte cette ville en août 1920 et continue ses vagabondages à travers le pays. La guerre civile et la famine finissent par habiter sa poésie, ses « fragments épiques » pour reprendre le terme de Tynianov. En 1922, il cherche à se diriger à Astrakhan mais part finalement dans le Nord ; il meurt à Kresttsy, près de Novgorod, des suites d'une gangrène, en laissant derrière lui une œuvre littéraire jugée, hélas, comme peu digne d'intérêt  au pays de la Révolution « soviétique », à laquelle, comme tant d’autres, il eut le malheur de croire. Je ne suis pas sûr néanmoins qu’il soit tant lu dans l'univers artificiel et surmédiatisé de notre époque, une civilisation technologique qui ignore la poésie au même degré que les garde-chiourmes fascistes ou les ronds-de-cuir « soviétiques » l’avaient abhorrée. 😎


 

Khlebnikov reconnu

 

par Christian Mouze

10 octobre 2017

 

Comme il nous paraît loin et improbable ce temps où Ivan Bounine, pourtant lui aussi un magicien du mot, écrivait de Khlebnikov : « parmi les anormaux, j’ai souvenir d’un certain Khlebnikov ». Ces deux lions de l’écriture ne pouvaient se partager leur commun territoire : la langue russe. Tous les deux, aujourd’hui, la font vivre et tous les deux restent vivants. L’un connut l’exil en France et fut le premier Russe à recevoir le prix Nobel (1933), l’autre vécut en errant dans son pays, transportant ses manuscrits dans sa besace qui, dit-on, lui servait aussi d’oreiller. Tous deux subjuguent : Bounine, par sa sensuelle clarté, Khlebnikov, rapporte Anna Akhmatova, par son « regard originel » et « son don de divination ».


Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922. Trad. du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot. Verdier, 1 144 p., 47 €


  Suite de l'article : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/10/10/khlebnikov-reconnu/

  

Lire également article Mediapart 21 déc. 2019. https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/100917/lisez-velimir-khlebnikov


 

Venant à nous, la Liberté
Sur notre cœur jette des fleurs.
Elle vient en sa nudité;
Nous tutoyons le ciel sans peur !

Frappant nos boucliers d'airain,
Nous disons en guerrier sévères:
« Que le peuple soit souverain
A jamais sur toute sa terre !»

« Que les vierges à leur fenêtre
Chantent les anciennes croisades
D'un peuple immense qui veut être
Lui-même, enfin, son autocrate » (12 avril 1917) 


Dois-je, moi, papillon voletant,égaré

Dans une chambre de vie humaine

Laisser les fenêtres sévères

L’écriture de ma poussière, ma signature de prisonnier

Sur les vitres austères du sort ?

Si triste si gris

Est le papier peint d’une vie humaine !

Le « non » transparent des fenêtres !

Déjà j’ai effacé mes lueurs bleues, mes points d’arabesques,

Ma tempête bleue de l’aile –première fraîcheur,

Pollen soufflé, ailes fanées qui se font transparentes et dures,

Las, je me cogne à la fenêtre de l’homme.

Les nombres éternels y frappent comme

Un appel du pays natal, ils appellent le nombre à s’en retourner

Chez les nombres.

 

Vélimir Khlébnikov (Zanguézi, 1921)

 


 [UNE VIEILLE ET SAUVAGE CHIFFE DE CHEVEUX]



Une vieille et sauvage chiffe de cheveux,
Un champ noir labouré — son front.
Des souches brûlées dans une tourbière — ses lèvres,
Des mamelles de chèvre farouche — sa barbe,
Une corde d’amarrage — sa moustache,
La Fille des Neiges avec un balai noir — ses dents,
Et pareils à des trous dans une couverture usée
Ses yeux emplis de nuits sans sommeils.

1921


 

Ici j’ai erré enchanté

ici j’ai erré encerclé

par la meute des chiens du verbe à imprimer

ils rêvaient de becqueter ma hanche bleue

j’étais la seule fente

à travers laquelle l’avenir tombait

dans le seau de la Russie

Mon ivresse de moi-même

était une descente de gouttière pour le demain

pour le panier des larmes de demain

Au loin à la fenêtre des nuits se tenait personne

Ce qui m’a rongé et tourmenté - cela sera

Comme un chien sauvage

je cours sur le sentier sacré

parmi les géants des vieilles mers

en suivant les étoiles

éclairé par l’asile de nuit stellaire

Ô magnifiques bat-flanc noirs ! 

 

 1922


 

 

 

 

V. Khlebnikov par M. Larionov (1910)