Juifs+en+Italie (1)

Une brève histoire juive en Italie
Du XVIe au XVIIIe siècle, les Juifs italiens bâtissent de nombreuses synagogues considérées comme des joyaux de l'architecture

La Grande Synagogue de Rome (en italien : Tempio Maggiore di Roma) est la plus grande synagogue de la ville de Rome, construite peu de temps après l'unification italienne en 1870, lorsque Rome passa sous le houlette du royaume d'Italie. Victor Emmanuel II démantela alors le ghetto de Rome et récompensa les Juifs de la citoyenneté italienne. Le bâtiment abritait auparavant la synagogue du ghetto. Imaginé par Vincenzo Costa et Osvaldo Armanni, le monument fut construit entre 1901 et 1904 sur les rives du Tibre, dominant l'ancien ghetto. Le style moderne et éclectique de la synagogue est un choix délibéré de la communauté juive romaine qui voulait manifester et célébrer sa liberté aux autres citoyens de la cité. Le dôme en aluminium est le seul de la ville à avoir une base carrée et rend aisé l'identification du bâtiment, même de loin. Sur place, des plaques commémorent les victimes juives de la Shoah et de l'attaque terroriste du Fatah-Conseil révolutionnaire d'Abou Nidal, organisation dissidente du mouvement fondé par Yasser Arafat en 1959, à l'aéroport de Rome le 27 décembre 1985 (18 morts, 120 blessés).

Le 13 avril 1986, le pape Jean-Paul II fit une visite inattendue à la Grande Synagogue, ce qui constitua la première visite d'un pape dans une synagogue depuis les premiers siècles de l'Église catholique romaine. Il fit une prière avec le Rabbin Elio Toaff, ancien Grand-rabbin de Rome. Ce geste a été perçu comme un premier pas vers une amélioration des relations entre le catholicisme et le judaïsme.

T. Signorini Le ghetto à Florence

Synagogue de Florence

Venise. Synagogue, quartier juif Canareggio

Vieux quartier juif à Rome. Restaurant kasher romaniote


LES JUIFS D’ITALIE ET LA MÉMOIRE DU SAUVETAGE (1944-1961) [extrait]


Paola BERTILOTTI

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 En Italie, les juifs ont dû affronter entre 1938 et 1945 deux types différents de persécutions: les persécutions fascistes entre 1938 et 1943 puis les persécutions nazies de 1943 à 1945 menées en collaboration avec la République de Salo. Plus de 46 500 juifs étaient présents en Italie en 1938. Entre 1938 et 1945, quelque 12 300 d’entre eux ont émigré, près de 5 000 ont quitté le pays clandestinement et environ 6 800 ont été déportés; 5970 sont morts en déportation et 322 ont été assassinés en Italie. On estime en outre à près de 1 000 personnes les victimes non identifiées. Il n’y a plus en Italie en 1945 qu’environ 27 000 juifs. Les juifs d’Italie n’ont pas – contrairement à une idée reçue – été épargnés par les persécutions, et la République sociale italienne a largement participé à leur arrestation. Néanmoins, ils n’ont pas subi les mêmes pertes que les juifs de Pologne ou – dans un autre ordre d’idées – de Hollande, notamment parce que l’Italie n’a pas eu à affronter la même politique d’occupation de la part de l’Allemagne nazie, et que le régime fasciste bien qu’antisémite n’a pas procédé jusqu’en 1943 à la déportation des juifs d’Italie; mais aussi parce que le judaïsme italien était fortement assimilé et que les juifs ont pu bénéficier de l’aide d’une partie de la population italienne et de certaines institutions religieuses. Le sauvetage des juifs par des non-juifs a donc été une réalité mais n’a représenté qu’un facteur parmi d’autres de la survie des juifs italiens. Une enquête récente conduite auprès des juifs de Rome et portant sur le «parcours de survie» d’un échantillon de 149 personnes a ainsi montré que seules 42 d’entre elles durent leur survie à l’intervention d’un sauveteur non juif. Toutefois, la réalité du sauvetage a été largement mythifiée dans l’immédiat après-guerre, à partir notamment du souvenir de l’occupation italienne dans le Sud-Est de la France. L’Italie a bénéficié, y compris et surtout à l’étranger, de l’image d’un pays favorable aux juifs qui aurait représenté une exception par rapport aux autres pays européens. En Italie, le souvenir du sauvetage a constitué l’un des fondements de ce que l’on a appelé le «mythe du bon Italien» – c’est-à-dire la tendance à considérer les Italiens comme bons par nature et humains, contrairement à leurs alliés allemands, cruels et brutaux. Ce mythe, récemment mis à mal par l’historiographie, a cependant été à la base de la mythologie fondatrice de la République italienne – celle d’une Italie tout entière antifasciste et résistante – et a également pesé dans l’évaluation de l’attitude du Vatican face au nazisme et au fascisme. Mais quelle mémoire les juifs d’Italie ont-ils élaborée dans l’après-guerre de l’aide dont ils ont parfois bénéficié entre 1943 et 1945? La question n’a pas encore fait l’objet d’une étude spécifique. Pourtant, le souvenir du sauvetage – et plus largement de l’aide reçue entre 1938 et 1943 – a constitué dès 1944 l’un des éléments essentiels de la mémoire des persécutions antisémites. Questionner cette mémoire, ce n’est pas seulement rechercher les éventuelles « discordances entre la mémoire et l’histoire », c’est aussi s’interroger sur la reconstruction d’une identité juive italienne dans l’après-guerre et sur les modalités du rapport entre les juifs et la nation italienne après plus de sept ans de persécutions. C’est poser la question de la mise en place d’une identité et d’une mémoire partagées par les juifs d’Italie à partir de 1944.


  • Films, romans, essais, histoire
  • Primo LEVISe questo è un uomo - Giulio Einaudi, 1958, 1976
  • "          "      : La tregua - Einaudi, 1963 + film F. Rosi (1997)
  • Alberto VIGEVANILettera al signor Alzheryan. Un amicizia esemplare (Un monde sans faille). Liana Levi2016
  • Giorgio BASSANI : Il giardino dei Finzi Contini, Einaudi, 1962 + film de V. De Sica (1970)
  • "              "          : Una lapide in via Mazzini, in Cinque storie ferrarese, Einaudi, 1956
  • Elsa MORANTELa Storia, Einaudi, 1974 + film de L. Comencini (1987)
  • Rosetta LOYLa parola ebreo (Madame Della Seta aussi est juive), Einaudi, 1997
  • Claudio MAGRISNon luogo a procedere (Classé sans suite), Gallimard, «L'Arpenteur», 2017
  • Gillo PONTECORVO (film)Kapo (1960) 
  • Carlo LIZZANI (film) : L'oro di Roma (Traqués par la Gestapo) (1961)
  • Edith BRUCKAndremo in città, Lerici, 1962 + film de N. Risi (1966)
  • Roberto BENIGNI (film) : La vita è bella (1997)
  • Ruggero GABBAI (doc.) : Memoria (1997)
  •                           (doc.)            Gli ebrei di Fossoli (2006)
  • "               "            ''       : La Razzia Rome 16 octobre 1943 (2018)
  • Ettore SCOLA (film) : Concorrenza sleale (2001)
  • Ferzan ÖZTEPEK (film) : La finestra di fronte (2003) 
  • Liliana PICCIOTTO (histoire) Il libro della memoria. Gli ebrei deportati dall'Italia (1943-45), Mursia, Milan, 1991

Synagogue Scola Tedesca, Ghetto de Venise

Alberto VIGEVANI (1918-1999), auteur d' « Un monde sans faille », traduit et publié en français en 2016. Ont été réunies « Lettera al signor Alzheryan » et « Un amicizia esemplare ». Elles rendent magnifiquement compte d'une civilisation qui se désagrège tandis que ses personnages y semblent accrochés dans un nuage d'insouciance. Leurs illusions, entretenues à l'orée du XXe siècle, seront brutalement interrompues au moment des lois antisémites du 17 novembre 1938. Comme beaucoup de citoyens de la péninsule, un grand nombre de juifs italiens crurent au fascisme et à Mussolini. Cela montrait paradoxalement à quel point ceux-ci s'étaient ici, et contrairement à d'autres pays européens, mieux assimilés, surtout après la réalisation de l'unité italienne et les lois d'émancipation qui suivirent. Ce qui n'empêcha, à aucun moment, les citoyens juifs italiens de conserver leur foi et leur culture spécifique. Comme semble l'indiquer, en sa conclusion, la « Lettera al signor Alzheryan ».

 


 

« Je me tourne vivement vers l'escalier ; je vous reconnais de dos, monsieur Alzheryan. Mince, élégant, pétri de dignité comme aux beaux jours, vous gravissez d'une démarche liturgique les marches couvertes d'un épais tapis cramoisi. Il doit bien s'agir d'un songe, car je ne puis me rappeler l'escalier autrement que nu, en pierre de taille blanche. Votre pas est plus assuré que jamais. Je sens avec force que quelqu'un ou que quelque chose vous attend, mais sûrement pas une Buick ou une Pontiac, dont un chauffeur en livrée ouvrirait la portière. Et le silence, tombé à l'improviste, m'apprend que c'est vous qui m'avez appelé. 

 Au sommet de l'escalier, dans un atrium froid, peint en gris souligné de filets dorés, le médaillon incrusté de perles resplendit au fond d'une niche, plus grand que toutes les descriptions qui m'en ont été faites. Le Nom que la Torah interdit de prononcer y flamboie en lettres scintillantes. Avec une telle violence que je dois fermer les yeux ».

A. Vigevani in « Lettera al signor Alzheryan ».


 « [...] À ce moment, la guerre d'Espagne éclata. Pour ma génération, la rupture fut décisive. Jusque-là, le fascisme était apparu comme un spectacle sinistre mais surtout ridicule, que l'on pouvait tolérer dans l'espoir d'une fin rapide. Une sorte d'opérette, comme l'Auberge du cheval blanc qui faisait fureur : au lieu de blondes jambes viennoises, le ballet fasciste faisait virevolter les bottes et le fez des miliciens. Un jour ou l'autre, nous nous en emparerions pour en changer la musique et la mise en scène. Nous n'écoutions pas nos aînés qui l'avaient vu naître, obtus et violent ; nous les prenions pour des ratés. Mais la guerre d'Espagne creva les illusions. Le monde qui déclinait derrière moi m'apparut comme un trompe-l'œil complice. Désormais, il fallait regarder résolument vers l'avant ».

A. Vigevani in « Un'amicizia esemplare »

 


 

  Risiera di San Sabba


 Risiera di San Sabba à Trieste. Administré par les nazis au cours du second conflit mondial, il s'agissait principalement d'un camp d'internement pour les prisonniers politiques et d'un camp de transit pour les juifs avant de les envoyer principalement en direction d'Auschwitz. Situé à proximité de la Yougoslavie occupée, il accueillait également des otages raflés au sein des communautés slovènes et croates. Ce fut le seul camp italien équipé d'une chambre à gaz (gaz d'échappement d'autocars) et d'un four crématoire. D'autres prisonniers furent fusillés. L'écrivain slovène Boris Pahor - doyen de la littérature, il est âgé de 106 ans - y fut emprisonné, avant d'être transféré en Alsace (Struthof) puis en Allemagne (Dachau, Dora, Bergen-Belsen). Ce dernier relate cette expérience dans un récit, « Nekropola / Pèlerin parmi les ombres », traduit en français en 1990. Natif de Trieste, Pahor, en dépit des vicissitudes de l'histoire, est toujours resté fidèle à ce port anciennement austro-hongrois et situé au carrefour de quatre cultures - latine, slave, germanique et juive. Il faut également lire l'œuvre d'un autre Triestin, Claudio Magris, « Non luogo a procedere », sorti en 2005 et traduit en France, sous le titre « Classé sans suite ». Dans les années 1950, Risiera di San Sabba servit de camp de transit pour les Italiens fuyant les territoires annexés par la Yougoslavie communiste.
Construite, en 1913, en tant qu'usine de décorticage du riz (d'où le nom "risiera") le camp est utilisé aujourd'hui comme musée pour témoigner de ce douloureux passé.


 


 


 Il giardino dei Finzi-Contini (G. Bassani)

 

 Mais déjà, une fois de plus, dans le calme et la torpeur [...], je me reportais par la mémoire aux années de ma première jeunesse, à Ferrare et au cimetière israélite qui est au bout de la via Montebello. Je revoyais les grands prés parsemés d'arbres, les pierres tombales et les cippes plus étroitement groupés le long des murs d'enceinte et de séparation, et, comme si je l'avais eue littéralement devant les yeux, la tombe monumentale des Finzi-Contini : une tombe hideuse, d'accord, avais-je toujours entendu dire chez moi, dès mon enfance, mais qui n'en était pas moins imposante, et ne fût-ce qu'à cause de cela, significative de l'importance de cette famille.

 Et mon cœur se serrait comme jamais à la pensée que dans cette tombe, édifiée, semblait-il, pour garantir le repos éternel de celui qui en avait ordonné la construction - son repos à lui et celui de sa descendance -, un seul d'entre tous les Finzi-Contini que j'avais connus et aimés avait eu droit à ce repos. De fait, il n'y a qu'Alberto qui y soit inhumé, Alberto, le fils aîné, mort en 42 d'une lymphogranulomatose. Alors que Micòl, la fille cadette, et son père, le professor Ermanno, et sa mère la signora Olga, et la signora Regina, la mère paralytique et très âgée de la signora Olga, tous déportés en Allemagne au cours de l'automne 43, qui pourrait dire s'ils ont trouvé une sépulture quelconque ?

 

G. BASSANI, Prologue à « Il giardino dei Finzi-Contini », Giulio Einaudi Ed., 1962 - Trad. M. Arnaud (Gallimard).


 « Une humanité qui oublie Buchenwald, Auschwitz, Mauthausen, je ne peux l'accepter. [...] J'écris pour que l'on s'en souvienne. »

G. BASSANI, Opere, Milano, Mondadori, « I meridiani », 1998.

 


 


 

La religion juive ou la découverte de l'altérité  «La parola ebreo»   

(Rosetta Loy)

         

  •  Par J. Lindenberg

 

Rien ne prédestinait Rosetta Loy, née en 1931 et issue d’une famille de la bourgeoisie romaine catholique et bien-pensante, à faire de la Shoah une question centrale de son œuvre. En revanche, sa situation familiale typique en fait une observatrice extrêmement représentative de ce qu’ont vécu l’immense majorité des Italiens pendant la seconde guerre mondiale. Dans La parola ebreo, sixième livre de Rosetta Loy paru en 1997, l’auteur fait s’alterner les souvenirs d’enfance et la documentation historique sur le sort des juifs italiens pendant cette période, à travers un montage qu’elle qualifie de « memoria storica, non […] saggio ma neppure un racconto di fantasia » (« une mémoire historique non exactement fiable, mais pas non plus fantaisiste »). Le récit montre une petite fille, la narratrice, prenant conscience de l’altérité à travers la présence dans son univers clos et protégé de personnes d’une autre religion, qui un beau jour disparaissent sans laisser de trace. L’éclairage rétrospectif sur la partie historique prend à rebours cette disparition pour tenter d’en reconstituer les étapes. Cette apparente extériorité fait l’originalité de sa démarche, qui peut s’apparenter, au-delà des données de départ, à celle de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance : chercher, dans la banalité du quotidien, les traces infimes de ce qui se déroule en dehors, la marque en creux d’une absence. 

Lire version intégrale :  Cahiers d'études italienneshttps://journals.openedition.org/cei/908