L’Extraordinaire Voyage de Marona (Roumanie/France – Anca Damian 2019)

 

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On remarquera, et tout au long de la saison 2019, la belle régularité du cinéma d’animation, avant tout la qualité artistique qui s’en dégage. Ainsi, citerai-je dans l’ordre de ma mémoire : « Buñuel après L’Âge d’or » de S. Simó, « Les Hirondelles de Kaboul » de Z. Breitman et E. Gobbé-Mévellec, « La Fameuse invasion des ours de Sicile » de L. Mattotti, « J’ai perdu mon corps » de J. Clapin et « Le Voyage du Prince » de J.-F. Laguionie et X. Picard… Sort, à présent, sur nos écrans, « L’Extraordinaire Voyage de Marona » de la Roumaine Anca Damian. Elle ne nous est pas inconnue : on l’avait découverte au festival d’Annecy en 2012 avec « Le Voyage de Monsieur Crulic », histoire du calvaire d’un prisonnier roumain décédé dans les geôles polonaises, puis elle avait confirmé ses dispositions avec « La Montagne magique » (2015), qu’elle situait en Afghanistan aux côtés d’un héros devenu moudjahid. « L’Extraordinaire Voyage de Marona », récit d’une chienne renversée par une automobile et à l’agonie, est une constellation de styles graphiques les plus divers qui offre un artifice visuel d’une grande inventivité. Anca Damian vient d’être récompensée du « Mirada International Award » à Madrid saluant « une créatrice totale, inspiratrice incontestable pour tous les jeunes réalisateurs ».

 

 Tableau critique/Entretiens :

-        « Outre la profusion des styles, des formes et des couleurs, c’est l’inventivité de l’animation, l’ingéniosité graphique et métaphorique (ndlr : le film doit l’essentiel de son aspect visuel à Brecht Evens, jeune auteur de BD extrêmement prometteur) qui expriment par l’image des idées et des émotions et qui contribuent à la qualité exceptionnelle du film : les rayures des vêtements de l’acrobate Manole qui semblent avoir leur vie propre et démultiplient chacun de ses mouvements, la végétation qui se développe sur le chemin de la chienne Marona, la chevelure de Solange qui reflète ses humeurs, […], les bâtiments qui semblent se resserrer autour de Marona quand elle craint d’avoir été abandonnée par Istvan […] … Anca Damian exploite avec créativité toutes les ressources disponibles de l’animation pour servir son récit. Elle témoigne ainsi d’une grande intelligence du médium, dont on attend avec le plus grand intérêt la prochaine manifestation ». (« Trois vies de chien et une seule mort », « Positif » n° 707, Janvier 2020, G. Ciment)

 

-        « En 2014, j’avais sauvé une chienne errante. Voyageant beaucoup, j’ai dû la placer dans différentes familles d’accueil. La source de ce film, c’est l’émotion qu’elle m’a transmise. Ce n’est pas facile à expliquer. Elle est vraiment spéciale. Elle dégage quelque chose comme de l’empathie, semble comprendre tout le monde. Placée pour quelques semaines dans trois familles différentes, elle a, à chaque fois, changé les autres par son dévouement. On parle peu de l’empathie, mais c’est la leçon qu’elle m’a donnée. Nous les humains, nous avons notre programme, notre vie, nous sommes limités, nous n’avons pas cette ouverture totale aux autres… » (Interview Anca Damian, Paris - 13/11/2019 avec B. Génin)

 

-        « À chaque maison correspond un âge de la vie (l’enfance, l’adolescence, la maturité), un stade d’apprentissage (l’éveil, l’expérience, la sagesse) et un style graphique propre. Chacun se déployant selon les instruments mis en œuvre par les trois artistes qui les ont orchestrés : Brecht Evens ; la Norvégienne Gina Thorstensen et l’Italienne Sarah Mazzetti, responsable des décors ; le compositeur français Pablo Pico. Leurs univers singuliers nourrissent le film dont l’unité tient au rappel des couleurs, à la cohérence des formes et à la fluidité du mouvement. Mélodie d’un bonheur qu’il faut saisir dans l’instant, conte de fées moderne sur l’amour qu’il faut chérir, « L’Extraordinaire Voyage de Marona » nous en met plein la vue, pas tant pour nous épater que pour nous forcer à ouvrir grands les yeux sur les règles simples, fondamentales, de l’existence ». (« Une mélodie du bonheur à hauteur de chien », Véronique Cauhapé, « Le Monde », 8/01/2020)

 

-   « L’idée d’inviter trois artistes, c’était de ne pas s’enfermer dans une vision du monde et de questionner sa représentation. Cette diversité de formes me semble plus à même de rendre la vie, son bouillonnement, que le cinéma d’animation en trois dimensions qui présente le monde de façon rigide et stéréotypée. La vie, ce n’est pas rigide, c’est un flux d’énergies. Le cinéma d’animation vise à rendre l’intérieur visible à l’extérieur… Mais c’est toujours un combat. » (A. Damian pour « Libération », M. Chapuis, 8/01/2010)

 

-        « Chez les chiens, le bonheur, c’est l’inverse de celui des hommes. Nous voulons que les choses demeurent exactement comme elles sont. Les humains, eux, veulent toujours autre chose que ce qu’ils ont. Ils appellent cela rêver. Moi, j’appelle ça ne pas savoir être heureux. » (La chienne Marona)

 


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L’Extraordinaire Voyage de Marona. Roumanie, France, Belgique (2019). 92 minutes. Réalisation : Anca Damian. Consultant graphique : Brecht Evens. Décors : G. Thorstensen, S. Mazzotti. Musique : P. Pico. Sortie française : 8/01/2020.