Les Héréro (Namibie) : un génocide précurseur du nazisme

 

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Les trois volets d’Arte – mardi 7/01/2019 - consacrés aux décolonisations ont énormément de mérite : elles nous rappellent des faits, des hommes et des femmes aussi, admirables au demeurant – et des combats patients, déterminés et courageux. J’y reviendrai selon mon inspiration et ma volonté.

J’aimerais vous conseiller des ouvrages et des films. Laissons cela de côté, pour l’instant. À propos du fascisme, j’avais jadis beaucoup insisté sur les particularités du colonialisme italien en Abyssinie, d’une cruauté et d’un racisme inouï. Marie-Anne Matard-Bonucci, spécialiste de l’histoire transalpine, notait qu’à partir de mai 1936, au sein de l’Empire italien, le racisme colonial classique se transforma en politique raciste « pure » focalisée sur la lutte contre le métissage. Or, cette formalisation d’un racisme essentialiste se traduisant par des politiques d’infériorisation, de hiérarchisation et de déni des droits humains préparait, en réalité, le terrain à la promulgation des lois antisémites de l’automne 1938. « Structurel et structurant, le racisme fut non seulement revendiqué, mais théorisé à partir de 1936, dans le cadre d’un discours plus général de défense de la race », écrit Madame Matard-Bonucci.

Le nazisme qui s’était construit sur le modèle du fascisme devint, à son tour, un ferment d’inspiration et de radicalisation de l’extrémisme droitier européen. Hitler n’avait plus besoin de solliciter ; les nationalismes chauvins se sentaient désormais encouragés dans la voie de l’exclusion raciste et de la remise en cause de l’émancipation citoyenne. En Italie comme en France, l’heure était à la stigmatisation et à l’infériorisation du juif ou de l’« étranger » (le slave, l’arménien, le tzigane etc.), selon des catégories hiérarchisées.

Aussi, le cas des populations Héréro – peuple nomade de pasteurs africains du groupe linguistique bantou - en Namibie – rare territoire octroyé à la puissance germanique – est-il parfaitement symbolique… et curieusement méconnu de l’historiographie. Joël Kotek et Pierre Rigoulot écrivaient, à l’orée de notre siècle : « Les Héréro furent les premiers à subir un génocide […] et à inaugurer le travail forcé dans les camps de concentration où le colonisateur allemand les a déportés et enfermés. » Ils constatent alors que l’Allemagne de Guillaume II est une matrice des camps de concentration nazis, voire de la Shoah. (In : « Le Siècle des camps : emprisonnement, détention, extermination, cent ans de mal absolu, J-C. Lattès)

C’est au moment où le combat pour l’obtention d’indemnisations pour les juifs arrive à un point d’aboutissement que sont révélés ces crimes commis en Afrique. L’extermination des Héréro date du début du XXe siècle. Le massacre des Héréro et des Nama perpétré sous les ordres de Lothar von Trotta dans le Sud-Ouest africain allemand (Deutsch-Südwestafrika, actuelle Namibie) à partir de 1904,  est donc considéré comme le premier génocide du XXe siècle. Il s'inscrit au sein d'un processus de conquête d'un territoire par les troupes coloniales allemandes entre 1884 et 1911. Il entraîna la mort de 80 % des autochtones insurgés et de leurs familles (65 000 Héréros et près de 20 000 Namas). Les faits ont été consignés pour la première fois dans un rapport commandé en 1917 dans un but politique par le gouvernement britannique au juge Thomas O'Reilly et connu sous le nom de « The Blue Book». Réévalué à partir des années 1990, ce crime de masse suscite depuis un important travail de mémoire, que ce soit en Namibie même, ou au sein de la communauté des historiens.

Le premier gouverneur civil du Sud-Ouest africain ne sera autre qu’Heinrich Goering, le père du futur dignitaire nazi. Ce Sud-Ouest africain s’agrandira entre 1891-1894 aux régions du Rwanda, de l’Urundi, de la Tanzanie, du Cameroun et du Togo… La politique allemande consistera bien vite à exacerber les tensions inter-ethniques latentes à seule fin de signer des traités séparés et contradictoires. « Spoliation des terres, perte du bétail, victime de la peste bovine de 1897 ou saisi par l’administration, salarié malgré lui au service des fermiers ou des entrepreneurs allemands, maltraité à coups de fouet et exploité, résument les dix années de colonisation allemande et suscite au sein de la population héréro et nama des sentiments de colère », constate Nadja Vuckovic. (In : « Le Livre noir du colonialisme », sous la direction de M. Ferro, Robert Laffont, 2003)

Elle débouche sur une première révolte (1896) et un soulèvement le 12 janvier 1904. Cette insurrection fournit le prétexte aux Allemands à une répression terrible, puis à l’établissement d’une colonie de peuplement blanc. Les indigènes sont alors parqués dans des réserves. « La guerre prend les allures d’un affrontement plus racial que colonial », notent Kotek et Rigoulot (op. cité). Les survivants sont acheminés en plein désert, encerclés dans des homelands, privés de nourriture et d’eau – les puits étant empoisonnés. Au moment des pluies, les patrouilles allemandes trouvent des squelettes au fond des trous. La volonté manifeste de von Trotha est d’éradiquer le peuple héréro (ordre d’extermination du 2/10/1904). Face à l’indignation de secteurs de l’opinion nationale et internationales, Guillaume II lève l’ordre d’extermination, mais les tribus héréro deviennent alors des détenus astreints aux travaux forcés et marqués des lettres GH. Des camps sont construits, on les nomme « Konzentrationlagern ». Il est surtout « intéressant » d’en observer les dispositions : les « esclaves » y sont employés hors contexte militaire au bénéfice d’entreprises locales affectées par la pénurie de main-d’œuvre, ils y sont victimes de sous-nutrition, d’épuisement, de cris, de violences et d’humiliation… plus de la moitié périront. Quatre ans plus tard, les camps démantelés, les ex-prisonniers seront néanmoins fichés et porteront au cou un disque de métal avec un numéro de matricule. Il est à peu près certain que si l’on avait affrété, au printemps 1945, des survivants héréro à la sortie des camps de concentration nazis, ils auraient reconnu dans les rescapés juifs des frères d’infortune. Il aurait été inutile de leur demander aussi qui furent leurs atroces bourreaux. Ils en auraient reconnu la marque de fabrication, celle d’une civilisation qui s’était alors érigée comme « supérieure ».

 

Le 8/01/2020.

MiSha.