Swallow (E.-U. /France, 2019, Carlo Mirabella-Davis) …

 

 

Ou « comment expulser le patriarcat de son corps » (V. Ostria)

 

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« Swallow (« avaler » en anglais) a le charme vintage d’un drame des années 1950, avec son personnage d’épouse apparemment parfaite, mais aussi le ton contemporain d’une œuvre féministe qui embrasse toute la complexité du XXIe siècle. Pour comprendre ce grand écart, il faut préciser que son jeune réalisateur et scénariste, Carlo Mirabella-Davis, cite parmi ses références Douglas Sirk, Chantal Akerman ou Alfred Hitchcock. […] Après décantation, Swallow se révèle être une œuvre complexe, à la hauteur de son étrangeté, portée par le jeu atmosphérique d’Haley Bennett : apparue dans des films d’auteur comme Kaboom (2010) de Greg Araki, avant de devenir l’une des nouvelles pépites d’Hollywood, la comédienne joue ici l’archétype d’une blonde candide, fée du logis impeccable et sexy, cachant sous le tapis son aliénation et d’autres secrets inquiétants. Sa prestation lui a valu le Prix de la meilleure actrice au Festival de Tribeca en mai 2019. […] Pour peindre ce désir compulsif d’ingurgiter des substances non comestibles, le réalisateur s’est inspiré du syndrome de Pica, un trouble alimentaire qu’il a longuement étudié, avant de mêler cet indice narratif à d’autres ingrédients. […] En filmant Haley Bennett, Carlo Mirabella-Davis rend hommage aux grands rôles féminins du passé, et amorce audacieusement un nouveau chemin. »

(Clarisse Fabre, « Un secret inquiétant, difficile à avaler », « Le Monde », 15/01/2020)

 

 

« Ma grand-mère n’a pas fait un mariage heureux. Elle a été une femme au foyer dans les années 1950, ce qui n’avait rien d’épanouissant. N’ayant la mainmise sur rien dans sa vie, elle a développé des rituels de contrôle tels que se laver et se désinfecter les mains de façon compulsive. À tel point que mon grand-père a décidé de la faire interner. Elle a subi, contre son gré, des séances d’électro-chocs qui lui ont fait perdre l’odorat et le goût. Ce traitement n’était rien d’autre qu’une punition de la part du patriarcat à l’encontre d’une femme qui ne rentrait pas dans le moule. C’est l’idée de départ de mon film. »

(C. Mirabella-Davis, propos recueillis par Véronique Cauhapé, « Le Monde », septembre 2019)

 

 

« […] Étrange pathologie, que Carlo Mirabella-Davis, pour ses débuts dans le long métrage, filme avec une belle étrangeté. Car chaque déglutition nous est donnée comme une cérémonie intime, érotique, émancipatrice. […] Haley Bennett, d’abord godiche, puis davantage rebelle, se faufile entre Joan Fontaine de Rebecca (Hitchcock, 1940) et la Gene Tierney du Château du dragon (Mankiewicz, 1946) pour composer une prisonnière romantique mémorable, d’une moderne fragilité. Certes, on pourra reprocher au scénario quelques conventions d’écriture fort « sundanciennes » voire de retomber avec trop d’agilité, tout à la fin, sur ses très psychanalytiques pattes. Mais il reste le message féministe de la dernière séquence… Pour certains spectateurs américains, en plein ère Trump, la pilule sera dure à avaler. »

(Fabien Baumann, « Positif », n° 707, janvier 2020)

 

« Très singulièrement, le réalisateur fait du Pica le moyen pour son héroïne de retrouver un certain pouvoir, une certaine autonomie, le contrôle de soi, de son corps, de son histoire. Tout ce qu’elle ingère, qui lui est interdit par son mari et par la société, a le goût de la liberté perdue et retrouvée, de l’indépendance. […] D’une impressionnante maîtrise formelle, d’une élégance visuelle aux couleurs toniques, Swallow met en scène sublimement un cauchemar limpide, rehaussé par la performance d’Haley Bennett. »

(Nathalie Chifflet, « Le goût de toutes choses », « Le Progrès », 15/01)

 

« Le but du cinéaste est de montrer comment la féminité est mise à mal par le patriarcat. Constat dans l’air du temps ; […] Certes, mais être en phase avec un mode de pensée contemporain ne fait pas la réussite d’une œuvre. […] Dans Swallow l’inquiétude est invisible, profondément enfouie dans les esprits et les viscères. Si Hunter (Haley Bennett) avale des objets dangereux pour sa santé, comme des billes, des piles ou des punaises, c’est parce qu'elle n’arrive pas à hurler son dégoût pour une société hypocrite qui la ravale plus bas que terre. Une haine que Carlo Mirabella-Davis exprime de la manière la plus gracieuse qui soit. »

(Vincent Ostria, « Comment expulser le patriarcat de son corps », « L’Humanité », 15/01/2020)

 

 

« […] Sa réussite (ndlr : celle de Swallow) ne tient d’abord qu’à cela : à l’actrice et à sa propension, dans ce genre de cinéma-portrait, à s’approprier une œuvre telle que celle-ci. […] Alors, du premier film passe-partout et de la tentation de formatage du « cinéma de standing » indé, Swallow bifurque et étonne, décidant de privilégier la convulsion de vie à l’arty, la logique du récit aux quatre épingles du costume bien taillé, et l’humour décalé aux irritations intestines. […] L’échappée et les conditions de sa fuite font débrayer le film, de l’essai en huis clos au film d’extérieur vagabond. […] Swallow, à partir de l’arrivée de Luay, l’infirmier syrien, beau personnage à la présence d’un burlesque mine de rien, sort de sa coquille de raides contraintes. « Fake it’til you make it » (« fais semblant jusqu’à ce que tu arrives ») déclare la belle-mère à Hunter (Haley Bennett) : programme esthétique minimum qui, une fois son scandale de grossesse non désirée surmonté, s’ouvre à la nouvelle vie dans un demi-sourire. »

(Camille Nevers, « Swallow, grossesse difficile à digérer », « Libération », 15/01/2020)

 


 

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  • Swallow
  • États-Unis, France 2019
  • Réalisation et scénario : C. Mirabella-Davis
  • Image : Katelin Arizmendi
  • Décors : Erin Magill
  • Costumes : Liene Dobraja
  • Montage : Joe Murphy (XVI)
  • Producteur(s) : Mynette Louie, Mollye Asher, Carole Baraton, Frédéric Fiore, Haley Bennett, Sam Bisbee, Constantin Briest, Yohann Comte, Pierre Mazars, Eric Tavitian, Joe Wright
  • Production : Charade, Logical Pictures, Syncopated Films
  • Interprétation : Haley Bennett (Hunter), Austin Stowell (Richie), Denis O'Hare (Erwin), Elizabeth Marvel (Katherine), David Rasche (Michael), Luna Lauren Velez (Lucy), Zabryna Guevara (Alice), Laith Nakli (Luay)
  • Distributeur : UFO Distribution
  • Date de sortie : 15 janvier 2020
  • Durée : 1h34