La Llorona (2019, Guatemala – J. Bustamante)

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« Avec Ixcanul, son premier long métrage, ours d’argent à la Berlinale en 2015, le jeune cinéaste guatémaltèque a fait l’effet d’une bombe. Venant d’un pays sans histoire du cinéma, son film, accompagné de ses deux magnifiques actrices indiennes, aborde l’existence de la jeune María, vivant dans une plantation de café située sur les flancs d’un volcan. Son deuxième long métrage, Tremblements, film urbain cette fois, décrit de manière implacable les ravages des Églises évangélistes dans la société guatémaltèque, particulièrement en ce qui concerne l’homosexualité. Avec la Llorona (ndlr : la pleureuse), Jayro Bustamante fait référence à ses terreurs fantomatiques d’enfant pour évoquer et dénoncer une terreur bien réelle, celle de la guerre civile que son pays a connue pendant presque quarante ans, de 1960 aux accords de paix signés en 1996, dont l’histoire n’a jamais été ni revisitée, ni analysée, encore moins assumée. […] Avec cette trilogie cinématographique et emblématique, Bustamante s’affirme comme un très grand cinéaste, construisant une œuvre de la conscience. En mettant en lumière les réalités d’un pays jusqu’à présent sans image. »

(M. Levieu, « L’Humanité », 22/01/2020)

 

« […] La Llorona est très connue en Amérique du Sud. Son histoire est un mélange de croyances indiennes et du mythe de Médée, importé par les Espagnols. L’idée est de faire de ce personnage adulé plutôt une victime qu’une meurtrière aux longs cheveux, devenue une métaphore de la mère patrie pleurant les enfants qu’elle a elle-même noyés. Quand nous étions petits, nous avions peur de la Llorona, peur d’entendre ses lamentations car cela aurait signifié que nous étions coupables et nous avions toujours une raison quelconque de l’être. Je me suis approprié la Llorona et je l’ai transformée pour la première fois dans mon film. Je ne voulais pas qu’elle apparaisse tout de suite physiquement, c’est pourquoi elle commence à se manifester par ses pleurs. […] J’ai pensé qu’il était important d’approfondir cette fracture avec les Indiens et, comme les domestiques qui habitent la résidence sont des êtres […] de silence, […] la Llorona se devait être incarnée par la merveilleuse María Mercedes Coroy – la María d’Ixcanul -, qui tient le rôle d’Alma, une femme de ménage maya. »

(J. Bustamante, entretien avec M. Levieu, « L’Humanité », « Les Indiens n’ont jamais eu droit à la parole, ni à l’image »)

 

« Belle idée que celle de situer l’action de la Llorona du côté des salauds. Le général (Monteverde) en est un, qui a dirigé les armées guatémaltèques à l’époque de la guerre civile qui a couvert le génocide des Indiens en prétendant lutter contre la guérilla […] L’héroïne du film, s’il en est une, c’est leur fille, quadragénaire qui n’a pas choisi de naître chez les crapules, mais qui vit, elle aussi, dans la maison assiégée et tente d’y élever son enfant avec dignité, malgré les pierres qui, parfois, transpercent les vitres, malgré son mépris croissant pour ses géniteurs. Mais pourquoi Bustamante ne s’en tient-il pas là ? […] Cinématographiquement, le résultat déçoit et nous prive, par facilité fantastique, de la description progressive d’une humaine prise de conscience. »

(F. Baumann, « Positif », n° 707, Janvier 2020)

 

« À qui s’intéresse au cinéma d’auteur latino-américain, il n’aura pas échappé que les insubordinations des serviteurs y constituent – suivant la dialectique du maître et de l’esclave – une des principales figures représentatives de l’injustice, de la violence et de l’aliénation sociales qui règnent sur ce continent. […] En voici un nouveau cas, dont il faut d’emblée souligner deux traits singuliers. Le premier est sa provenance, le Guatemala, qui fait de ce film une manifestation rarissime sur nos écrans. […] Deuxième caractéristique forte du film, son réalisme teinté d’onirisme qui le rattache à l’émergence récente d’une veine fantastique dans le cinéma d’auteur latino-américain. […] De fait, il prend la forme, dans la Llorona, d’une belle Indienne porteuse d’un sanglant secret. Alma, embauchée comme domestique dans un foyer de grands bourgeois, notables du régime, y apparaît en naïade charriant dans les fleuves de larmes la souffrance et la hantise d’un crime impuni. […] Les motifs vaguement incestueux de la maison et de la famille nucléaire coupées du monde nourrissent aussi bien l’hypothèse de la métonymie microscopique (la maison-Guatemala) que le terreau d’une figure canonique du genre fantastique (la maison en proie aux assaillants). Sauf qu’ici le danger ne vient pas du dehors mais du dedans. Et que, une nouvelle fois, il passe par l’inversion du rapport de sujétion entre maîtres et serviteurs. »

(J. Mandelbaum, « Le Monde », « Le cri vengeur d’une naïade guatémaltèque », 22/01)

 

« […] Le vernis glacé qui recouvre le film, les longs silences, le constant surlignage symbolique alourdissent l’exercice, dont la charge horrifique ne réveille pas d’un léger ennui. Plus gênant, elle rapetisse aussi le propos – ce militaire n’était pas qu’un petit vieux coupé du monde, mais aussi le symptôme de tout un système, décoré par le Pentagone, membre du Congrès jusqu’en 2012. »

(E. Franck-Dumas, « Libération », « La Llorona, plus de pleurs que de mal », 22/01)

 

Le crime et les échos (In : E. Galeano, « Sens dessus dessous ou L'École du monde à l'envers ») 

 

« La presse a révélé qu'un colonel guatémaltèque, accusé de deux crimes, touchait un salaire de la CIA depuis de nombreuses années. Ce colonel était accusé de l'assassinat d'un citoyen des Etats-Unis et du mari d'une citoyenne des Etats-Unis. La presse avait prêté peu ou aucune importance aux milliers et milliers d'autres crimes commis, depuis 1954, par les nombreuses dictatures militaires que les Etats-Unis avaient installées puis défaites au Guatemala, à partir du jour où la CIA avait renversé le gouvernement démocratique de Jacobo Arbenz, avec l'approbation du président Eisenhower. Le long cycle de l'horreur avait connu son apogée lors des massacres des années 1980 : à l'époque, les officiers récompensaient les soldats qui rapportaient une paire d'oreilles, en leur suspendant au cou une petite chaîne avec un pendentif en forme de feuille de chêne dorée. Mais les victimes de ce processus mis en place depuis plus de quarante ans - la plus grande quantité de morts de la seconde moitié du XXe siècle sur toute la carte des Amériques - étaient Guatémaltèques, et de plus, comble du mépris, étaient, dans leur majorité, des Indiens.

(1998).  Eduardo Galeano. 

 

 


 

 


 

María Mercedes Coroy : Alma ; « La Llorona »