Bruno Walter : L’art du chef d’orchestre

 

 

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Bruno Schlesinger, alias Bruno Walter (Berlin, 1876-1962), est un des plus grands chefs d’orchestre du XXe siècle. Promis à une carrière de pianiste virtuose, il assiste, jeune, à un concert de la Philharmonie de Berlin placée sous la direction de l’illustre Hans von Bülow. « Cette soirée décida de mon avenir – je savais maintenant à quoi j’étais destiné ; nulle autre activité musicale que celle de chef d’orchestre n’entrait plus en ligne de compte », écrivait-il. [1] Engagé à l’Opéra de Hambourg en 1894, alors dirigé par Gustav Mahler, il devient d’emblée l’élève de celui-ci. En Mahler, il croit voir la « vivante incarnation » de Kreisler, le chef d’orchestre insolite des « Contes fantastiques » d’Hoffmann. « Jamais je n’avais rencontré un être humain qui dégageât une telle impression de puissance ; jamais je n’avais rêvé que par un seul mot bref et sans réplique, un seul geste impérieux, soutenus par une parfaite clarté d’esprit et d’intention, il fût possible d’inspirer aux autres une terreur inquiète et de les forcer à une obéissance aveugle », affirma Bruno Walter. [2] Or, Mahler possédait un don musical que Bruno ne possédera jamais, celui de composer. Et c’était, en réalité, ce qui motivait Mahler au-dessus de tout. Bruno deviendra, au passage, l’interprète recommandé de certaines œuvres de Gustav Mahler. Il assure la création de son Chant de la Terre (1911) et de sa 9e Symphonie (1912). On notera ensuite qu'il ne les a pas toutes dirigées.  

En deuxième lieu, Bruno Walter ne sera jamais cette esquisse de maestro qu’il dessine plus haut ; au fond, et c’est là, sa grande, son immense originalité, il ouvrira le chemin vers d'autres relations : moins intimidantes, moins autoritaires, en un mot, plus démocratiques. Dans la description faite plus haut, on y reconnaîtrait plutôt, et au-delà de leurs approches souvent divergentes, des conductors comme Arturo Toscanini, Wilhelm Furtwängler, Herbert von Karajan, Evgueni Mravinski, Otto Klemperer, George Szell ou Fritz Reiner, certes légendaires mais totalement inconcevables aujourd'hui.

En 1896, Bruno Walter est désormais seul face à l’orchestre : il prend la tête de l’Opéra de Breslau. Sur la recommandation de Mahler, il change de nom en raison de la fréquence du patronyme Schlesinger dans la capitale de Silésie – Schlesinger signifiant « Silésien ». Il adopte celui de Walter en songeant au héros des Meistersinger de Richard Wagner, Walter von Stolzing. Cinq ans plus tard, il rejoint Mahler à Vienne. Il craint pourtant, sous les auspices d’une collaboration si précieuse, de ne pouvoir s’affirmer. On l’accuse, comme il le craignait, d’être un « imitateur servile » dépourvu de toute personnalité. Conformément à sa nature, il examine les reproches qui lui sont alors adressés. Il finit par douter : « J’avais l’impression d’être tombé dans un marécage où je m’enlisais lentement », se rappelait-il, des années plus tard. [3] À cette angoisse, s’ajoute une déception : Mahler ne le soutient aucunement, lui conseillant même d’abandonner le métier. Fin 1905, Bruno est saisi à présent de douleurs rhumatismales invalidantes ; son bras droit est inutilisable. Il entreprend, en vain, toutes sortes de cures. Il consulte Sigmund Freud à Vienne. Le neurologue lui conseille un voyage en Sicile. Le résultat n’est guère concluant. Freud lance enfin : « Il vous faut de nouveau diriger ! » La suite montrera que le fondateur de la psychanalyse avait raison.

Quoi qu’il en soit, cet épisode dans l’histoire du maestro a une valeur hautement instructive, et nous y reviendrons non seulement pour Bruno Walter lui-même, mais pour la fonction de chef d’orchestre en général. Progressivement mais sûrement, Bruno reprend confiance en lui. À tel point qu'à partir de 1913, son ascension devient effective. Il exerce les responsabilités de directeur général de la musique à Munich, et ce jusqu'en 1922. Trois ans plus tard, on lui confie la direction de l'Opéra municipal de Berlin ; il participe aussi à la mise en place du Festival de Salzbourg. En 1929, il prend la tête du prestigieux Gewandhaus de Leipzig, en remplacement de Furtwängler, intronisé à Vienne. Quatre ans plus tard, l'irruption au pouvoir du national-socialisme brisera net les promesses d'une belle carrière en Allemagne. Il s'expatrie dans l'Autriche voisine, mais après l'Anschluss, les choses se compliquent : le voilà d'abord en France, puis, à la déclaration de guerre, il gagne les États-Unis, où il se fixera définitivement. Ici, il sera immensément respecté et admiré. Les meilleurs phalanges orchestrales l'auront sollicité : Boston, Chicago, Philadelphie, Los Angeles et New York. À la fin de sa vie, la firme Columbia, désireuse de graver une illustration stéréophonique de son art, fonde un orchestre ad hoc qu'il dirigera. Ces enregistrements tardifs ne sont, à mon sens, qu'un aperçu de son immense talent, mais ils doivent être impérativement écoutés.

 

Il est difficile de rapprocher Bruno Walter d'un quelconque style de direction d'orchestre. Après des débuts difficiles, il parvint à imposer une philosophie de l'interprétation, tout à la fois rigoureuse et soucieuse d'émouvoir le plus grand nombre. « Venue du cœur, qu'elle aille au cœur ! », telle fut la devise d'un Beethoven, parlant de sa « Missa solemnis ». « Un musicien ne pourra jamais émouvoir sans être lui-même ému », écrivait, de son côté, Carl Philip Emanuel Bach. Tout cela, Bruno Walter le partageait intimement, mieux qu'aucun autre. Cependant, il y faut un ordre, une juste maîtrise dans la mise en perspective des différentes émotions. De ce point de vue, l'art de la direction d'orchestre constitue une dure leçon : Bruno Walter eut à l'affronter. « Un homme aurait beau posséder un immense talent musical, toutes les capacités, toute la science du monde, s'il n'a pas l'autorité de naissance, s'il manque de ce dynamisme essentiel qui ressortit du domaine de la volonté, il ne sera jamais chef d'orchestre », expliquait-il. (op. cité) La «crise» qu'il traverse à l'orée du XXe siècle, c'est celle d'un homme à la personnalité timide, émotive, passionnée et empathique, né dans un milieu familial petit-bourgeois, harmonieux et protégé. Contrairement à Gustav Mahler, par exemple, Bruno n'eut jamais à se battre. Il lui manquait, à l'origine, un sens inné de l'autorité. Mais, comment se traduisait, en termes musicaux, cette incapacité à concevoir son rôle de dirigeant ?  

Bruno Walter le dévoile lui-même : « Je ne suis pas parvenu aisément à la conviction que cette continuité apparente du tempo était essentielle », dit-il en réponse aux jeunes musiciens qui éprouvent le besoin d'exprimer au-delà de ce qui est écrit. Or, les directives de tempo - l'indication figurant sur la partition - sont parties intégrantes, essentielles de la partition elle-même. En même temps, il existe un tempo global, le juste tempo qui convient à une œuvre prise dans sa globalité. Le chef d'orchestre écrit encore : « En effet, il était dans ma nature de m'éprendre de toutes les beautés particulières d'une composition, de les restituer dans le détail avec toute l'intensité d'expression dont j'étais capable, et de négliger ainsi le devoir essentiel d'une exécution authentique, la synthèse, l'unité. Mon enthousiasme pour les détails était plus grand que ma faculté de les insérer dans un ordre supérieur. » Bruno Walter se laissait déborder par l'attendrissement ou l'exaltation de l'amoureux dilettante qui écoute ce qui l'émeut particulièrement, au détriment du flux musical naturel et de la globalité du processus musical. On remarquera, au passage, la conjonction d'idées entre Bruno Walter et Wilhelm Furtwängler. Tout cela nous conduit naturellement au conventionnel débat : qui entendons-nous ? Bruno Walter ou Mozart ? Wilhelm Furtwängler ou Beethoven ? Mravinski ou Tchaïkovsky ?

Bruno Walter tente d'y répondre encore : « Un interprète insignifiant tirera une composition remarquable vers le bas, vers la tiédeur de sa sphère personnelle, sa faiblesse en ternira la beauté et en voilera la profondeur ; dans son obscurité, sa clarté deviendra floue. Il faut de la grandeur pour comprendre et exprimer la grandeur ; il faut une tendresse et une passion propres pour ressentir et restituer la tendresse et la passion de l'autre. Il faut le feu de l'apôtre, pour répandre le feu du prophète. » [4] On aura l'occasion de jauger ces phrases à l'aune des témoignages musicaux - Mozart - retenus plus bas, notamment ce finale bouleversant de la 40e Symphonie capté en Allemagne. Il nous faut regretter ici l'incertitude de la datation - matérialisé par un montage habile mais peu fiable -  et l'embarras que constitue ce soi-disant document : le chef apparaissant nettement plus âgé qu'il ne l'était en 1930 (voir photo plus bas) ! Or, Bruno Walter revint en Allemagne en 1950 et donna des concerts à Berlin. À en juger l'impression d'ensemble produite sur les auditeurs, on voudrait placer ce concert à cette époque-là, témoignage qu'une telle admiration puisse s'exprimer pour Bruno Walter et sa vision impérieuse et rayonnante de la musique de Mozart, expression d'une liberté que l'on ne peut écraser. Enfin, un enregistrement phonographique de cette symphonie par le même Walter, daté de 1929, diffère nettement de celui-ci. Il est clair que ce concert a quelque chose d'exceptionnel : il salue le retour d'un immense citoyen allemand injustement réprouvé par son pays. Parenthèse refermée : Les grandes œuvres musicales exigent donc un engagement total et éclairé dans lequel le moi re-créateur y joue un rôle indispensable. Il n'empêche : les auditeurs doivent pouvoir dire, à la sortie du concert ou à la fin de l'enregistrement, « Quel compositeur Beethoven ! Quel compositeur Mozart ! Quel compositeur Schubert ! » plutôt que j'ai aimé « Karajan dans cette œuvre ». Cet état de grâce ineffable, les auditeurs de la Philharmonie de Berlin aux temps de Furtwängler ou ceux de la Philharmonie de Leningrad dirigée, quarante ans durant, par Mravinski l'ont certainement ressenti. En ce qui le concerne, Bruno Walter n'a jamais cessé de transmettre son amour de Mozart, de Beethoven, de Schubert ou de Mahler avant toute chose. 

Le 23/01/2020.

MiSha

 


         



[1] B. Walter : Thème et variations. Souvenirs et réflexions, 1946. Lausanne.

[2] B. Walter : Gustav Mahler, trad. française B. Vierne, Hachette-Pluriel, 1979.

[3] B. Walter : Thème et…, op. cité.

[4] B. Walter : Von der Musik und vom Musizieren, Fischer Verlag, 1957.

B. Walter. Vienne, 1912

Vienne, 1930.

Salzbourg, 1935. Bruno Walter, Th. Mann et Toscanini