Monos (Colombie, 2019 - Alejandro Landes)

 

 

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“ Il faut sans doute prendre les premières images [...] comme un piège pour l’œil et pour l’esprit, une fausse piste en somme, qui présente paradoxalement une dimension allégorique, comme un programme de tout ce qui va suivre durant une heure et quarante trois minutes. [...] Une des vertus du film d’Alejandro Landes, dont c’est le troisième long-métrage, réside sans doute dans cette manière habile de décrire toute l’ambiguïté des sociétés d’enfants, sociétés à l’intérieur desquelles l’innocence et la cruauté n’apparaissent plus comme des qualités contradictoires mais comme les deux faces d’une même monnaie. [...] Monos fonctionne, dans un premier temps, sur la porosité d’une frontière qui séparerait le jeu et la guerre, l’action et son simulacre ludique. La guerre transforme-t-elle des enfants en hommes ou les enferme-t-elle dans une préhistoire figée et animale de leur propre vie ? [...] Le récit se mue dès lors en lutte pour la survie et en voyage mystique. [...] L’ombre immense, trop immense peut-être, d’Apocalypse Now (1979) plane sur Monos, qui évoque aussi les trips chamaniques d’un Werner Herzog. Certes, ces références peuvent apparaître par trop écrasantes pour le film de Landes, qui affirme pourtant une vraie singularité. Le réalisme magique dont il est nourri entretient aussi le sentiment concret d’un rapport précis à l’histoire contemporaine de la Colombie et à une expérience bien réelle.”

(J.-F. Rauger, “Innocence et cruauté d’un groupe d’enfants-soldats”, “Le Monde”, 4/03/2020)

 

“ Imaginons que les films se rencontrent. Quelque chose se passe, ou pourrait se passer, entre Monos et Si c’était de l’amour de Patric Chiha, qui sortent en salles le même jour. Quelque chose qui n’a rien à voir avec leurs différences, immenses, ou leurs points communs, hasardeux. Les deux films circulent bien à l’intérieur d’un groupe : Monos dans une bande d’ados guérilleros [...], et Si c’était l’amour dans la foule des participants – danseurs, personnages, ou les deux – d’une free party sur la scène de la pièce Crowd de Gisèle Vienne. Mais c’est autre chose qui pourrait provoquer leur rencontre : une façon de faire du cinéma avec ce qui existe en dehors de lui, qui lui préexiste [...] Une forme transatlantique, sinon planétaire, de cinéma libre, où la tendresse et la violence [...] échangent en permanence leurs places et finissent toujours par danser ensemble. Il suffit d’aimer la musique. [...] Monos est un film d’action, mais pas seulement dans le sens habituel du terme : l’action, souvent spectaculaire, semble ici uniquement composée des émotions des personnages, dont la mise en scène, le montage, l’incroyable bande originale de Mica Levi, où l’idée de “musique de film” retrouve une signification et une justification sensibles qui semblaient perdues depuis très longtemps – épousent à chaque seconde les contours et les débordements. [...]”

(L. Chessel, “Monos, électrons libres de la jungle”, “Libération”, 4/03/2020)

 

Compositrice désormais influente à Hollywood, la Britannique Mica Levi, 33 ans, est sorti de l’underground où elle évoluait grâce à Under the Skin de Jonathan Glazer (2013). Composée plus récemment, la partition de Monos est minimaliste et influe pourtant considérablement sur le film de Landes. Parlant de sa musique, Mica Levi dit ceci : “Mon espoir est que ce soit un reflet de l’histoire. Les personnages sont comme exclus d’un environnement normal, ils vivent de trois fois rien, ils n’ont pas assez de vêtements, ils ont des armes mais sont très désorganisés. [...] j’ai compris que le film raconte une guerre moins propre, un conflit très long dont les lignes de front sont morcelées, et qui s’est peu à peu déconnecté de ses enjeux d’origine. Les ressources se sont réduites à peau de chagrin, les technologies de pointe sont devenues indissociables des technologies archaïques, le métal, le plastique, l’organique. J’espère que cela s’entend dans les sons [...] Quand on les voit faire la fête, ces enfants “amputés” de la société, de la sécurité, de leur famille, de la richesse dansent sans musique.” (Propos recueillis par O. Lamm, “Libération”, 4/03)

 

“ Dans son interview du dossier de presse, Alejandro Landes explique que “le titre vient du grec. L’origine du mot mono signifie seul, solitaire. “ Charmante précision, mais ce film étant colombien, il est bon de rappeler qu’en espagnol, “mono” signifie tout simplement singe. En l’occurrence, les Monos sont ici une dizaine d’adolescents armés jusqu’aux dents, chargés de garder une otage américaine dans une région désertique, puis dans la touffeur de la jungle, pour le compte d’une quelconque organisation paramilitaire. On pense bien sûr à Ingrid Bétancourt, prisonnière médiatisée des Farc... [...] Cette communauté juvénile livrée à elle-même, chargée d’une mission impossible – en tout cas absurde -, va reconstituer en vase clos une microsociété néoprimitive. En même temps, sur un plan plus trivial et sociétal, le film a des points communs avec la téléréalité [...] (L’)étrange bande originale rapproche ce film aux apparences néoprimitives d’un futur apocalyptique. Une expérience tranchante, avec laquelle Landes renouvelle d’un geste le film de teenager et le thriller d’aventures.”

(V. Ostria,  “Enfer ado dans la jungle colombienne”, “L’Humanité”, 4/03)

 

“Le film a été l’une des sensations du festival américain de Sundance. [...] Des montagnes à la jungle, Alejandro Landes suit ces garçons et filles armés jusqu’aux dents, dans un cinéma pulsionnel, oscillant entre désir de mort et désir de chair. On songe à Sa Majesté des Mouches, livre de William Golding, film de Peter Brook. D’une inconvenante sauvagerie, violent et érotique, Monos hypnotise par sa splendeur visuelle.”

(“Les Enfants sauvages”, “Le Progrès”, 4/03)

 

“ Si les adolescents de Monos semblent jouer à la guerre plutôt que la faire, il en va de même pour Alejandro Landes, qui joue aux films de guerre et de jungle sans parvenir à se forger une identité propre. Entre deux références poussives à Apocalypse Now ou à Aguirre, le film s’acharne à vouloir impressionner en martelant son originalité dans une succession de vignettes qui montrent le quotidien d’une tribu de jeunes soldats (les « Monos ») gardiens d’une otage américaine (Julianne Nicholson). Leur étrangeté parvient, au mieux, à évoquer un certain réalisme magique [...] Mais à force de tirer le fil des personnages qui tour à tour s’aiment et se détestent de façon toujours malsaine, le trouble tant désiré peine à s’imposer. La faute en revient à la manière dont le film joue grossièrement la carte de la dépense d’énergie : les acteurs ne cessent de crier et de se tartiner de boue, les boucles abrasives de Mica Levi sont platement utilisées pour exagérer l’angoisse, et la caméra tourne autour de l’action afin de l’englober, sans parvenir à prendre en charge un point de vue. [...]”

(M. Gérard, “Landes vides”, “Critikat”, 4/03)

 

 


 

 

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Monos

 

  • Colombie, Argentine, Pays-Bas, Allemagne, Suède, Uruguay 2019

 

  • Réalisation : Alejandro Landes
  • Scénario : Alejandro Landes, Alexis Dos Santos
  • Image : Jasper Wolf
  • Décors : Daniela Schneider
  • Costumes : Johanna Buendia
  • Son : Lena Esquenazi
  • Montage : Yorgos Mavropsaridis, Santiago Otheguy, Ted Guard
  • Musique : Mica Levi
  • Producteur(s) : Santiago Zapata, Cristina Landes
  • Production : Alejandro Landes, Fernando Epstein
  • Interprétation : Julianne Nicholson (Doctora Sara Watson), Moisés Arias (Bigfoot), Sofia Buenaventura (Rambo), Julián Giraldo (Wolf), Karen Quintero (Lady), Laura Castrillón (Swede), Paul Cubides (Dog), Deiby Rueda (Smurf), Sneider Castro (Boom Boom), Wilson Salazar (Le Messager)
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 4 mars 2020
  • Durée : 1h 43