La Cravate (documentaire - 2019, France – M. Théry, É. Chaillou)

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« Dans les années 1960-1970, Andy Warhol a popularisé le fameux « quart d’heure de célébrité », expression désignant la fugace notoriété de ceux qui soudain se retrouvent sous le feu des médias de masse… avant de replonger dans l’anonymat. C’est un peu ce qui se passe pour Bastien, jeune militant du Front national d’Amiens, devenu le principal protagoniste du film documentaire La Cravate, signé Mathias Théry et Étienne Chaillou (déjà réalisateurs de La Sociologue et L’Ourson). À une différence près, ce troublant portrait d’un bon petit soldat de l’extrême droite durant la campagne présidentielle de 2017 dure, non pas 15 minutes… mais bien 1 h 37. […] On ressort de ce documentaire avec le sentiment d’avoir plongé dans une souille malodorante, et d’en émerger imprégné d’un remugle nauséeux. En cela, La Cravate est un documentaire fort, intéressant, sans doute nécessaire. Cependant, en abaissant la frontière entre le reportage et la fiction, les réalisateurs en ont troublé le jeu. Au risque de faire le panégyrique de Bastien Régnier. C’est aussi cela la limite du film… Et le malaise qu’on y ressent. »

(Olivier Delcroix, « Une cravate souillée », « Le Figaro », 5/02/2020)

 

« … […] les deux hommes ont décidé de suivre la trajectoire d’un militant du Rassemblement national en pleine ascension durant la campagne de 2017. Et de raconter son parcours à la manière d’un roman balzacien. Une façon très personnelle de lier l’intime au politique, « de partir du détail pour comprendre le tout ». […] Mais pour ne pas se laisser piéger par la communication du parti et le contrôle vigilant qu’il exerce sur les images et les paroles de son militant, les deux réalisateurs mènent parallèlement des entretiens « off » avec Bastien pour tenter de mieux comprendre son itinéraire. Ils écrivent alors un récit au passé simple, à la manière des romans du XIXe siècle, qu’ils collent sur les images qu’ils ont tournées. […] Partagés que nous sommes entre l’empathie pour ce personnage aux « circonstances atténuantes « et l’effroi des idées qu’il véhicule, le film laisse un goût étrange. » 

 (Céline Rouden, « Dans la tête de Bastien, militant au Rassemblement national », « La Croix », 5/02)

 

« […] Simple colleur d’affiches monté rapidement dans la hiérarchie du parti d’extrême droite, le jeune Picard aurait pu être un Rastignac, un ambitieux désireux de conquérir la capitale. C’est ce qu’on croit d’abord, quand on le voit enfiler la cravate, attribut du pouvoir et de la respectabilité […] Mais Bastien se bat d’abord pour des idées, nauséabondes, qu’il veut coûte que coûte voir arriver au sommet de l’État.Il sera amèrement déçu en découvrant que les cadres du parti roulent surtout pour eux-mêmes, à l’image d’Éric Richermoz, arriviste à l’allure d’énarque qui s’est implanté dans un territoire rural et a créé un groupe de réflexion sur l’écologie par pur opportunisme. […] Comme parfois dans les documentaires, le vrai sujet arrive en cours de route. Confronté à son histoire et aux incohérences débusquées par les réalisateurs, Bastien révèle un passé skinhead, qui explique son engagement au FN. Ce secret soigneusement caché, l’empêche d’aspirer à de hautes fonctions dans un parti qui souhaite apparaître comme respectable, proche du peuple, et rompre, en surface, avec le racisme, l’antisémitisme, la violence. […] Portrait d’un jeune homme en guerre qui a cru trouver au FN un exutoire à sa colère, La Cravate provoque le malaise. »

(Sophie Joubert, « L’Humanité », 5/02)

 

« Depuis l’émergence du Front national en France, soit une trentaine d’années, les cinéastes, entre stigmatisation et engluement, ne sont rien de moins qu’embarrassés pour traiter le sujet. […] Le Front a mué, expurgeant les saillies racistes de son fondateur et jouant le jeu de la respectabilité institutionnelle. […] On dira donc que La Cravate est « le » film de ce défi relancé, car il prend la mesure de cette nouvelle donne de manière à la fois intelligente et aventureuse. Le donner en modèle serait toutefois délicat, tant la démarche est singulière, limite. […] Le film décrit une double spirale qui met en scène l’emprise d’un personnage, tout en œuvrant à la possibilité de sa déprise. Une leçon d’humanité, d’humilité et d’espoir. »

(Jacques Mandelbaum, « Itinéraire d’un militant d’extrême droite », « Le Monde », 5/02)

 

« […] Les discours sont ordinairement verrouillés, la communication régente tout. C’est pour cette raison qu’il devient très difficile de faire des documentaires sur le milieu politique. Bastien avait besoin de se confier. « (Mathias Théry) « Ce n’était pas non plus complètement spontané. Nous avons beaucoup travaillé avec lui, mené de nombreux et longs entretiens durant deux ou trois mois avant le tournage. » (Étienne Chaillou)

 

« Nous constatons que le film suscite des réactions totalement contradictoires. On nous reproche parfois, en effet, de rendre le personnage sympathique. Mais, d’un autre côté, on nous reproche de le regarder de haut et de le manipuler. Or, c’est précisément une question que pose le film : quelle est la bonne distance pour filmer quelqu’un dont on ne partage pas les idées ? Et nous avons-nous-mêmes varié notre position au cours du film : tantôt nous sommes rebutés par le personnage, tantôt il nous touche. On ne s’est pas senti le droit, en tout cas, de condamner ce jeune homme pour un passé qu’il prend le risque de nous révéler et dont il est en train peut-être de se libérer. » (M. Théry, Entretien avec J. Mandelbaum, « Le Monde », 5/02)

 

La Cravate. France. E. Chaillou, M. Théry. 96 minutes.