Détenu en attente de jugement

(Detenuto in attesa di giudizio, 1971 – Italie, N. Loy)

 

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Ma l'Italia, ma l'Italia è un'altra cosa ,

è quella cosa che si chiama amor.

(Chanson italienne) 

 

Détenu en attente de jugement de Nanni Loy est demeuré totalement inédit en France. C’est pourtant l’un des titres essentiels de la filmographie d’Alberto Sordi et du cinéma italien des années 70. [...] Le film conte l’histoire d’un honnête citoyen plongé du jour au lendemain dans un cauchemar judiciaire.

 Il est difficile de parler de comédie à l’italienne, même noire, à propos de Détenu en attente de jugement qui est peut-être l’un des films les plus angoissants jamais réalisés. [...] On aurait tort de réduire le film à une simple volonté dénonciatrice. Il ne s’agit pas d’une critique des dysfonctionnements du système judiciaire italien, pourtant décrit dans ses moindres détails, mais d’un récit métaphysique sur la prison. [...]

 La mésaventure de Sordi, d’abord décrite sur le ton de la plaisanterie cruelle, s’enfonce dans les cercles de la violence, de la mort et de la folie. Parfois considéré comme un simple bouffon ou un sympathique cabotin, Sordi fait preuve ici d’un investissement total et atteint une dimension tragique. “

(O. Père)

 

 

“ Un des films les plus authentiquement kafkaïens de l’histoire du cinéma, auquel ne manque même pas cette dimension d’humour désespéré que les intellectuels français ont progressivement retirée, depuis l’époque de l’existentialisme, à l’auteur du “Château” et du “Procès”. [...] La dénonciation des errements et de la dictature de l’administration judiciaire et carcérale possède, sur le plan formel, une force expressive, une sobriété qui font froid dans le dos.”

(J. Lourcelles)

 

“ Le premier coup dur porté à la comédie judiciaire, celle qu’illustraient quinze ans auparavant des films comme Accadde al commissario et Les gaietés de la correctionnelle revient en 1971 à Détenu en attente de jugement de Nanni Loy, qui est une tentative de proposer à nouveau le filon humoristico-carcéral, après l’échec commercial de À cheval sur le tigre. Cette fois, le moment est bien choisi, l’humour reste enfermé en cellule et les éléments dramatiques ont facilement le dessus sur les éléments comiques réduits désormais à la présence, plus qu’à l’interprétation, d’Alberto Sordi. Le film débute placidement comme une comédie de voyages de la moitié des années soixante, par de reposants panoramas-dépliants des métropoles européennes, tandis que Monsieur Sordi, géomètre italien vivant en Suède depuis sept ans, retourne heureux au pays en entonnant des chansons joyeuses sur le Belpaese. Au bout de quelques minutes seulement, la comédie est déjà terminée : Sordi est arrêté à la frontière et envoyé en prison, sans que lui-même ne sache pourquoi. [...] Monsieur S. rêvait de son retour au pays du soleil et des chansons. Le voilà qui se retrouve au contraire au pays de la justice pachydermique et injuste, où les prisons semblent - et sont – des camps de concentration. Chaque Ulysse a son Ithaque, mais si la véritable Ithaque est pleine de prétendants, celle-ci n’est qu’une dépendance de l’antre de Polyphème.”

(E. Giacovelli)

 

“ En 1970, le classique d’Elio Petri Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon montrait comment, à l’aune d’une société italienne malade et corrompue, un coupable issu de l’élite pouvait passer à travers les mailles des filets de la justice. Détenu en attente de jugement en constitue une sorte de pendant inversé où cette fois l’innocent va se retrouver plongé dans un cauchemar kafkaïen et sans espoir. [...] Le ton est constamment à mi-chemin entre la farce surréaliste et la rigueur documentaire portée par l’inspiration double des scénaristes Rodolfo Sonego et Sergio Amidei. La détresse et l’injustice face au dérèglement judiciaire s’inspirent de la vraie mésaventure de Lelio Lutazzi, présentateur vedette de la télévision et radio italienne qui, accusé de trafic de drogue, fut emprisonné à tort durant 27 jours. L’expérience traumatisante lui inspirera le livre Operazione Montecristo. L’autre inspiration viendra des travaux d’Emilio Sanna, journaliste de la RAI spécialiste du monde carcéral italien, à travers son ouvrage Inchiesta sulle carceri et son documentaire Dentro il carcere.

(J. Kwedi, Un piège inextricable)

 

 

 

Longtemps méconnu en France, Alberto Sordi fut, en son temps, l'acteur le plus apprécié et le plus populaire en son pays. Il est vrai qu'il n'avait jamais manqué d'audace, de courage, de persévérance voire de génie pour brosser le tableau le plus réaliste du citoyen italien de quelque condition qu'il puisse être. Il tourna donc avec les meilleurs réalisateurs de la péninsule, et, souvent, sur des thèmes « chauds ». C'est ce qui explique le fait qu'un grand nombre de ses films restèrent inconnus dans l'hexagone, en vertu de cette censure à l'exportation applicable sous le fascisme, et reconduite sous les gouvernements démo-chrétiens, quand un film pouvait donner une mauvaise image de la nation italienne (« On lave son linge sale en famille », disait le célèbre Giulio Andreotti). Des films fondamentaux, pénétrants sur la société italienne n'ont jamais connu une distribution normale en France : c'est le cas de celui de Nanni Loy, comme l'ont été, par exemple, Il vigile de Luigi Zampa, Il boom de Vittorio De Sica, Mafioso d'Alberto Lattuada ou Il commissario de Comencini. Or, tous ces films ont pour interprète principal l'acteur romain. C'est aussi le cas d'Il maestro di Vigevano (1963), récemment édité en France, l'unique comédie d'Elio Petri, cinéaste réputé pour ses drames sociaux et thrillers politiques. Ensuite, Sordi participait activement au scénario des films qu'il tournait, même s'il n'y était pas forcément crédité. Ce n'est donc pas surprenant qu'il soit passé de l'autre côté de la caméra, à partir de 1965, avec Fumo di Londra. Sordi réalisa plus d'une quinzaine de films, pour la plupart inconnus en France. 

S.M.


 

DVD Tamasa CNC EDV 2115 

 


 

Détenu en attente de jugement. Italie, 1971. 96 minutes. Eastmancolor. Réalisation : Nanni Loy. Scénario : S. Amidei, E. Sanna sur une idée de R. Sonego. Photographie : S. D’Offizi. Montage : F. Fraticelli. Musique : C. Rustichelli. Scénographie : G. Polidori. Décors : D. Leonetti. Costumes : Marisa Crini, B. Parmesan. Production : G. Hecht Lucari, F. Saraceni pour Documento Film. Interprètes : Alberto Sordi (Giuseppe Di Noi), Elga Andersen (sa femme Ingrid), Lino Banfi (le directeur de la prison), Antonio Casagrande (le juge), Mario Pisu (le psychiatre). Ours d'argent du meilleur acteur masculin (A. Sordi) au Festival de Berlin 1972.

 


 


Paolo Persichetti, ancien détenu politique à la prison de Viterbo, décrit les prisons italiennes comme des « dépotoirs sociaux » vers lesquels convergent toutes les misères et toutes les irrégularités. (A. Brossat) :

« Lieu concentrationnaire par excellence, la prison ne prévoit pas l’existence d’un « espace public » interne. La communication entre prisonniers n’est pas autorisée par le règlement. Les couloirs sont strictement séparés entre eux. Dans les sections où les cellules restent fermées pendant toute la journée, les seuls lieux de rencontre restent les promenades, les éventuelles activités éducatives, le gymnase (lorsqu’il existe), et les espaces religieux. Si on correspond par l’intermédiaire de la poste, on est immédiatement soupçonné et exposé à des représailles. La communication entre prisonniers choisit alors des flux souterrains, et sombre dans des parcours tordus et réservés qui cherchent à éviter les mouchards de l’administration en se servant de l’ancien savoir-faire des esclaves.

Les prisonniers communiquent avec l’administration au moyen d’un formulaire, communément nommé « la domandina ». Il s’agit du modèle 393, par lequel il faut formuler n’importe quel type de demande. C’est là la véritable interface avec l’administration pénitentiaire. Depuis la demande de rendez-vous avec le directeur ou avec le personnel de l’équipe pénitentiaire, de plus de nourriture, de rencontres avec la famille, jusqu’à n’importe quelle autre demande inhabituelle, tout passe à travers ce canal bureaucratique et impersonnel soumis à la vérification de plusieurs bureaux, de tampons à répétition, de signatures. Des millions, voire des milliards de « petites questions » sont évidemment archivées annuellement. La majorité des détenus a du mal à rédiger ce pauvre morceau de papier. »

https://journals.openedition.org/conflits/1594


 

 

Vue sur la prison centrale de Regina Coeli à Rome où est enfermé Giuseppe Di Noi (Alberto Sordi). Située dans le rione Trastevere, l'édifice qui à l'origine était un couvent catholique construit en 1654 a été transformé en prison en 1881 et prend son nom de la structure religieuse qui s'y trouvait auparavant, alors dédiée à Marie, Regina Cœli.