Sortilège (Tlamess, Tunisie 2019) – Ala Eddine Slim

  •  

 

“ [...] Si Sortilège intrigue, c’est ailleurs, dans les méandres d’un scénario qui ne cesse de bifurquer et qui prouve qu’on fait toujours le même film : The Last of Us suivait un migrant africain qui rencontrait un vieil ermite vêtu de peaux de bêtes et finissait par se fondre dans la nature. Sans dialogue, avec juste des intertitres, dans une ambiance de conte fantastique rousseauiste. Ce rapport de l’homme à la nature irrigue Sortilège, tout aussi avare en paroles : las de traquer les intégristes dans le désert, un soldat tunisien en permission après la mort de sa mère brûle ses papiers et déserte. [...] Mais le ton change radicalement dans une deuxième partie où, dans une villa luxueuse, une belle jeune femme aisée, malheureuse en mariage, apprend qu’elle est enceinte. [...] En pleine forêt, il (ndlr : le soldat déserteur devenu homme des bois) il rencontre la femme enceinte, en rupture avec la société bourgeoise. Elle aussi va muter, tandis que lui – orphelin de mère – réinvente à sa façon la maternité. [...] Un film, disait Truffaut, doit exprimer “l’angoisse de faire du cinéma” ou “la joie de faire du cinéma”. C’est le plaisir qui domine ici. [...] “

(B. Génin, “La dépouille du vieil homme”, “Positif”, n° 707, février 2020)

 

“ Depuis que les œuvres d’art existent, il a toujours été possible de les classer en deux catégories : celles, majoritaires, qui se rangent au sens commun, et celles, plus rares, qui lui échappent ou se proposent même de le défier. C’est à cette dernière qu’appartient Sortilège, le deuxième long métrage du Tunisien Ala Eddine Slim, né en 1982, qui prend volontiers la tangente de toute convention narrative, pour s’enfoncer dans un courant de sensations et d’illuminations, et remonter ainsi aux sources d’une pure poésie cinématographique. Son approche [... fait en tout cas figure d’exception dans le cadre d’un jeune cinéma arabe en grande partie acquis à la cause du témoignage social, ouvrant avec d’autres figures éparpillées comme celles de l’Algérien Tariq Teguia ou du Libanais Ghassan Salhab un territoire perméable au songe et à l’abstraction. [...] mais les mythes auxquels renvoie Sortilège sont peut-être ceux, antiques, des Métamorphoses d’Ovide. Le personnage du soldat ne cesse de se transformer, de changer d’apparence et de stature, pour devenir une sorte de néoprophète mystique, enfin une chimère aux confins du masculin et du féminin. [...] À ce titre, sa plus belle idée réside dans les échanges secrets entre le soldat et sa protégée, qui se passent de parole, leurs termes s’inscrivant dans les rétines des intéressés, à l’occasion de gros plans proprement sublimes. Aux temps lointains des mythes fondateurs, tout pouvait encore se dire avec les yeux.”

(M. Macheret, “Deux individus, à la dérive, hors du monde”, “Le Monde”, 19/02/2020)

“ Ala Eddine Slim raconte avoir brûlé le scénario de son film devant l’équipe réunie au premier jour du tournage de Tlamess, qui sort en France traduit en Sortilège. Geste symbolique et opération de sorcellerie, pour initier et encourager la transformation des formules en actes, et des mots en images et en sons. L’anecdote ne serait que belle, si on ne retrouvait aussi ce geste dans le film, précisément au moment où il bascule : quand le soldat sans nom que Sortilège suit à la trace jette au feu ses papiers militaires et son uniforme, prenant la direction d’une désertion radicale et sans retour. Le soldat s’évade, le film déserte avec lui, et les deux fuient ensemble la même chose, avec ses lourds noms multiples et possibles : armée, patrie, société, identité, langage, récit, cinéma... Dès lors, le film et son personnage failliront à tous leurs devoirs respectifs, et toujours selon la double logique, en soi grandiose, de la mutation et de l’échec. [...] On ne décrira pas l’image centrale du film, à la fois capitale et accidentelle, imaginée par Slim à partir d’un tableau de José de Rivera, La Femme à barbe. Mais la masculinité inquiète et mutante de Sortilège a bien quelque chose de troublant. [...] Dans Sortilège, l’intersection permanente du net et de l’obscur produit des arcs électriques, visuels et sonores, qui flamboient et qui crépitent tout au long de son périple sans destination.”

(L. Chessel, “Sortilège, l’appel au bois dormant”, “Libération”, 19/02)

 

“ Dans l’imaginaire tunisien, l’armée tient une place de figure protectrice, très proche du peuple, parce qu’elle n’est jamais intervenue dans aucune manigance politique. Mais il me semblait que les soldats étaient les premiers sacrifiés, parce que ce sont eux qui font front au terrorisme, et en même temps ils ont du mal à rentrer chez eux.”

(Ala Eddine Slim à J. Gester, entretien à “Libération”)

 

 


 

Sortilège (Tlamess). Tunisie, 2019. 2 h. Réalisation, scénario et dialogues : Ala Eddine Slim. Photographie : Amine Messadi. Décors : Malek Gnaoui. Son : Moncef Taleb. Musique : Oiseaux-Tempête. Production : Exit Productions, Still Moving. Interprétation : Abdullah Miniawy (le soldat), Souhir Ben Amara (la femme), Khaled Ben Aissa, Nabil Trabelsi, Almar Chikha, Ezzedine Maabouj.