Bibi Andersson (1935-2019) : Dernier hommage


 


 

La comédienne suédoise Berit Elisabet Andersson alias Bibi Andersson nous aura quittés un 14 avril, il y a un an maintenant. Je vous avais promis de revenir sur son décès. Je fus l’un des premiers à vous l’annoncer ; j’en fus le premier surpris. Le nombre de partages et d'expressions de tristesse fut lui aussi impressionnant. J’ai toujours pensé que l’existence nous réservait de drôles de signes. Le visage de Berit Elisabet me rappelle celui de mon ancienne épouse !

Bergman n’a, en revanche, jamais été légalement marié avec ses actrices, même s’il les a aimés vraiment et profondément comme Bibi Andersson et Liv Ullmann qui se retrouveront ensemble dans l’inoubliable “Persona” de 1966.

Berit Elisabet débuta au cinéma en 1953. Elle avait appris son métier à l’académie d’art dramatique de Stockholm ; Ingmar Bergman, également metteur en scène de théâtre, l’engagea au théâtre de Malmö. Elle obtint bientôt un rôle dans “Sourires d’une nuit d’été” (1955) et “Le Septième sceau” (1956) réalisés par le maître d’Uppsala. Toutefois, ce sont “Les Fraises sauvages” (1957) et, l’année suivante, “Au seuil de la vie”, qui l’auront imposé comme une actrice fondamentale dans l’univers bergmanien. Les deux films communiquent, tant il est vrai que Bergman ne cesse de souligner, au gré de son opus, la rémanence des motifs. Dans “Les Fraises sauvages”, Bibi Andersson incarne une autostoppeuse qui réveille le souvenir d’un amour de jeunesse chez le vieux médecin Isak Borg joué par Victor Sjöström. Au crépuscule de sa vie, celui-ci tient un discours sur la maternité. Ce sera le thème central d’ “Au seuil de la vie”. “ Enfanter, c’est le vice de la femme », affirme-t-il.

“Au seuil de la vie” ausculte d’une façon suffocante les cahots de l’âme féminine. Au générique, on trouve trois des meilleures actrices bergmaniennes, Ingrid Thulin, Eva Dahlbeck et Bibi Andersson. L’actrice n’a que 23 ans et le rôle qu’elle incarne – une fille-mère qui refuse d’enfanter – la rajeunit plus encore. Rares sont les films qui m’auront tant bouleversé et rapproché des complexités féminines qui nous échappent : entre celles qui attendent avec impatience et appréhension la naissance et celles qui ne s’en sentent guère préparées. Bergman livre là un film-clef. L’attention qu’il porte au frémissement et à l’expression sans cesse fluctuante des visages féminins anticipe le “Persona” de 1966. On fera aussi remarquer qu’à travers les dialogues resserrés et la délimitation du cadre – une clinique d’accouchement -, Bergman ne s’éloigne pas de l’univers théâtral qui est également le sien. Il n’est guère possible d’éluder la scène, c’est-à-dire le lieu où s’expriment trois femmes en attente – un de ses titres datant de 1952 se nomme “L’Attente des femmes”.

Marcel Martin écrivait alors : “On a déjà remarqué que la femme occupe dans l’œuvre de Bergman, une place exceptionnellement importante et élevée. Ici encore, alors que les hommes n’apparaissent qu’épisodiquement et ne sont en tout état de cause que ridicules ou odieux, la femme est véritablement magnifiée (...) tous ses personnages de femmes sont admirablement attachants, merveilleusement avides de bonheur, sans jamais aucune bassesse ou abjection, même si leur quête emprunte parfois d’obscurs et tortueux chemins. Mais en même temps, il continue à faire d’elle l’objet de préjugés et de tabous, il nous offre de la femme une image qui est loin d’être libérée des malédictions et des fatalités ancestrales.” (Cinéma n° 36, mai 1959)

Vie et mort, bonheur et douleur, Bergman nous aura dit à quel point la femme en côtoie presque simultanément les deux faces. Parce qu’elle risque de perdre la vie à l’instant où elle la donne tout autant. Elle en connaît le prix. Cette appréhension intime des choses de la vie la rend plus sensible à la moindre défaillance et au plus infime fléchissement masculin. Elle devine déjà la mort au seuil béant où l’esprit s’éloigne et le cœur s’absente. Elle lit dans l’âme des hommes ce qu’ils n’apprennent pas à détecter en eux-mêmes. Marcel Martin nous dit encore, à propos d' ”Au seuil de la vie”: “Dans cet univers quasi-abstrait (tout y est cruellement lumineux et aseptisé et, par ailleurs, le film ne comporte aucune musique), ces trois femmes réagissent in vitro comme des corps chimiques (...) si bouleversant soit-il.”

Je crois que Berit Elisabet Andersson fut une de ces figures qui nous auront entretenu de la souveraine prémonition des femmes. Les dernières années de Berit Elisabeth nous émeuvent : Alma, l'infirmière de Persona, vivait le drame de l'actrice Elizabeth Vogler (Liv Ullmann) qu'elle était chargée de soutenir. Quoi qu’il en soit, il m’a paru important de vous transmettre l’interview qu’elle accorda à Danièle Parra pour “La Revue du cinéma” en juin 1990. 

 

Le cinéma ou l’apport d’Ingmar Bergman

 

“ Un film représente un grand dialogue entre les gens et les époques, il demeure intemporel. Il est troublant de se sentir ému par un film en apparence lointain par son époque, son origine ou sa culture. [...] Nous tendons un miroir aux gens afin qu’ils se reconnaissent dans nos personnages. “

“ En France, je suis toujours assimilée à Bergman, il faudrait que l’on m’y voit au théâtre pour que l’on pense à moi autrement. On me l’a proposé mais j’ai peur de la langue. Cela supposerait un énorme travail sur un texte en français alors que je travaile si bien dans mon pays. “

 

 

Le langage des émotions

 

“ Les gens ont besoin de comprendre et d’intellectualiser. [...]

J’ai demandé à Bergman son avis sur toutes ces études à son sujet. Il m’a répondu qu’il n’y comprenait rien. [...] Dans le passé, il avait tenté d’analyser son travail avant de commencer un film, cela lui enlevait toute envie de tourner. [...] Ce genre d’exercice intellectuel est contradictoire avec l’acte même de création.

Le malentendu sur Bergman a sans doute consisté à le considérer comme un réalisateur intellectuel alors que ses films sont tout simplement intelligents. Ce sont des œuvres sur les expériences de la vie, les sentiments, les choses intraduisibles par des mots. [...] Je pense que les artistes sont des médiums pour leur époque, ils expriment une vérité correspondant à celle de leurs contemporains.”

 

S’émanciper d’un auteur

 

 

“ Chez Bergman, le monde féminin est d’une richesse exceptionnelle. Il a écouté beaucoup de femmes. Il est rare de trouver des réalisateurs s’intéressant à elles pour leur univers et pas seulement pour leur beauté. [...] Je suis persuadée qu’il était concerné [...] par l’univers féminin, simplement il ne pouvait certainement pas expliquer pourquoi et comment.

 

J’ai tourné de merveilleux films avec Bergman mais à un moment j’ai eu besoin de changer, de prendre du recul. [...] Je désirais surtout me trouver et rester moi-même sans être écrasée par un grand poids car il était très important en Suède. [...] Je n’ai rien contre le fait d’évoquer Bergman, simplement je ne tiens pas à entrer dans les détails au sujet des films et de notre travail. [...] Parler de lui aujourd’hui devient pour moi extrêmement superficiel, je ne sais plus quoi dire sur lui. Je continue à avoir envie de choses nouvelles dans mon métier.”

 

 

 

Jouer et ne pas analyser

 

 

 

Tout n’est pourtant pas explicable, particulièrement dans le domaine de la création. On oublie l’intuition, l’inspiration... Je ne peux pas expliquer ma technique de jeu. Je me mets à la place du personnage en sortant mes propres émotions. J’aime ausi le non-dit dans le jeu de l’acteur.

 

Je n’apprécie pas le mot carrière il me donne l’impression désagréable qu’il existe un but avec un début ou une fin.

 

J’ai joué dans différentes langues mais j’ai toujours trouvé important de retrouver la mienne afin de mieux transmettre mes émotions.

 

L’occasion pour un acteur de faire réellement ce qu’il veut se présente rarement au cinéma. Par contre au théâtre, on trouve encore des textes intelligents, plus de liberté pour choisir soi-même une pièce et aller jusqu’au bout d’un projet. Ce n’est pas aussi bien payé mais il y a moins de dépendance.

 

Je me sens un peu responsable de la survie du théâtre dans mon pays. [...] Il ne faut pas que le théâtre devienne un “musée”.

 

 

 

Progresser

 

 

 

On me propose des choses passionnantes au théâtre, je joue des auteurs classiques et contemporains, le répertoire est varié, le public est fidèle. J’y occupe une position agréable, moins spectaculaire qu’au cinéma mais plus créative. Je n’ai aucune envie de couper cette relation privilégiée que j’entretiens avec le Théâtre Royal de Stockholm. On m’a laissé y faire ma première mise en scène en avril. La pièce, “L’Ouest, le vrai” de Sam Shepard a été bien accueillie. [... Ce travail m’a plu et je compte bien continuer.”

 

 

 

 


 

 Filmographie : 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

« Les Fraises sauvages » (1957), avec V. Sjöström

« Au seuil de la vie » (1958)

« Persona » (1966), avec L. Ullmann

Tournage avec L. Ullmann et I. Bergman

« Persona » (1966, I. Bergman) ; B. Andersson, L. Ullmann