Dark Waters (E.-U., 2020 – T. Haynes)

 

“ [...] Chronique de la lutte inégale entre un avocat et une multinationale de la chimie, cette première incursion du réalisateur Todd Haynes sur le terrain miné du cinéma “inspiré de faits réels” est bien moins une célébration de l’esprit civique et du courage individuel qu’une lamentation sur l’état du monde. Servi par un interprète admirable d’abnégation, Mark Ruffalo, et par les compositions crépusculaires du chef opérateur Ed Lachman, Haynes travaille à la manière de certains peintres de l’âge classique : le sujet de son tableau – l’affrontement entre maître Bilott et la firme DuPont (de Nemours) – se fond dans un paysage apocalyptique, dont il finit par n’être plus qu’un détail. [...] L’essentiel de Dark Waters a été tourné sous des cieux gris, dans des paysages désolés. Le combat a beau être mené sur des décennies, Haynes et Lachman ont décidé qu’il ne connaîtrait qu’une saison, l’hiver. [...] Après avoir identifié la molécule responsable de la pollution, celle qui sert à enduire les poêles et les balles de Téflon et fait partie de celles que rien ne peut décomposer, Rob Bilott met au jour la stratégie de dissimulation de DuPont et la parfaite conscience qu’avaient les dirigeants de la firme [...] En ceci, Dark Waters est un film d’aujourd’hui, qui ramène les victoires que célébraient les films d’hier au rang d’escarmouches. [...] Cette lucidité n’est pas aimable, mais elle est admirable.”

(T. Sotinel, “Le voyage d’hiver d’un avocat héroïque”, “Le Monde”, 26/02/2020)

 

 

“ À l’origine de ce film, tiré d’une histoire vraie – et quelle histoire ! -, un article. Le long récit détaillé, argumenté, fouillé de Nathaniel Rich dans le New York Times du 6 janvier 2016. L’empoisonnement de populations entières par l’industrie chimique, en toute connaissance de cause, depuis des décennies et le combat acharné d’un avocat [...] Ce que la presse dévoile ce jour-là, le cinéma le prolonge, l’amplifie, le fige dans le marbre des images et des causes inoubliables. [...]La mise en scène énergique de ce thriller qui réussit le prodige d’être clair et pédagogique sur un sujet aussi complexe, bénéficie aussi du jeu, tout en finesse et nuances, de Mark Ruffalo, sous les traits de cet avocat englouti par sa croisade contre l’impunité et la corruption de multinationales qui gangrènent tous les échelons du système démocratique et cherchent à faire taire ceux qui les dénoncent.”

(J.-C. Raspiengeas, “Dans les eaux troubles d’une multinationale de la chimie”,  “La Croix”, 26/02)

 

“ [...] Dark Waters met en scène un Goliath facilement identifiable, pour peu qu’on veuille bien s’en donner la peine, aux prises avec un fragile David qui le mitraille d’attaques aussi désespérées que répétées, et l’on peut lire dans ce beau film une injonction à l’action, quand bien même nécessite-t-elle des ressorts quasi surhumains d’intelligence et de courage. [...] L’étendue du scandale, révélé ici au compte-gouttes, a quelque chose d’effarant, quand bien même l’on s’attend toujours au pire dans le genre balisé des “films de lanceur d’alerte” [...] Le mérite en revient à Todd Haynes, qui, en insufflant sa science du mélo procédural, brosse un tableau d’une insondable tristesse, portée à même le visage et les grands yeux mouillés du toujours attendrissant Mark Ruffalo (par ailleurs producteur du film). Malgré quelques faiblesses, [...], le film est passionnant, car, au-delà de l’enquête haletante, il se déploie dans une géopolitique des espaces marqués par les rapports de classe rarement explorés dans le cinéma américain. Rob Bilott [...] dont la mère habite la Virginie-Occidentale, est le véhicule idéal d’allers-retours d’un monde à l’autre – celui, feutré, des grands cabinets et groupes industriels de Cincinnati [...] et celui, bradé et abandonné, des fermiers de Virginie-Occidentale [...] Cet État n’est pas un terreau anodin, ancien État minier devenu l’un des plus pauvres et des plus pollués du pays, qui s’illustre par son positionnement résolument “antisystème” – Trump y a fait son deuxième meilleur score à la présidentielle de 2016, et Bernie Sanders y a battu Hillary Clinton à la primaire démocrate. [...] »

(E. Franck-Dumas, “Dark Waters, procès en eaux troubles”, “Libération”, 26/02)

 

“ Qui n’a jamais eu du Téflon sur sa table ? En 1954, l’ingénieur français Marc Grégoire a créé, à la demande de sa femme pour la petite histoire, la première poêle revêtue de Téflon, sous la marque Téfal. Le Téflon, marque déposée en 1954 par le chimiste américain Du Pont de Nemours, est ce revêtement noir au fond des poêles, qui les rend antiadhésives. [...] Inerte et inoffensif à basse température, le Téflon est toxique au-delà de 230° C. Dark Waters met le doigt sur sa production, ou comment l’entreprise devenue “DuPont” a utilisé dans son procédé de fabrication un tensioactif dangereux pour l’homme et l’animal, le perfluorooctanote d’ammonium, reconnue en 2005 comme cancerigène par l’Agence américaine de l’environnement. [...] Dark Waters est l’histoire, vraie, du scandale sanitaire lié à la production du Téflon à Parkersburg, petite ville de Virginie-Occidentale, touchant des dizaines de milliers d’habitants et des centaines de têtes de bétail. Au cœur du film, la bataille juridique réelle menée par l’avocat Robert Bilott contre DuPont. [...] Le noir de nos poêles antiadhésives revêt, avec Dark Waters, une couleur de cauchemar. »

(N. Chifflet, “Une toxique affaire”, “Le Progrès”, 26/02)

 

“ Depuis quelques films, Todd Haynes nous avait habitué à des drames et des mélos flamboyants, aussi riches en larmes qu’en luxueuses parures. Dark Waters, qui suit la trajectoire de Robert Bilott (Mark Ruffalo), un avocat d’entreprise reconverti en pourfendeur du géant de l’industrie chimique DuPont, marque à cet égard une rupture notable. [...] De la collecte de preuves aux plaidoiries en passant par les parenthèses familiales, Haynes retombe peu à peu dans le moule d’un académisme ronflant après avoir feint de s’encanailler. C’est paradoxalement lorsque l’affaire est en passe d’atteindre son paroxysme que Dark Waters se révèle le plus inoffensif. [...] S’il se rêve comme un pavé jeté dans la mare du scandale, Dark Waters tient plutôt du coup d’épée dans l’eau.”

(C. Lê, “Anguille sous roche”, “Critikat”, 26/02)

 


 

  

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  • Dark Waters
  • États-Unis 2020
  • Réalisation : Todd Haynes
  • Scénario : Matthew Carnahan, Mario Correa
  • Image : Edward Lachman
  • Décors : Helen Britten, Hannah Beachler
  • Costumes : Christopher Peterzon
  • Montage : Affonso Gonçalves
  • Musique : Marcelo Zarvos
  • Producteur(s) : Pamela Koffler, Mark Ruffalo, Jeff Skoll, Christine Vachon
  • Production : Participant Media, Killer Films
  • Interprétation : Mark Ruffalo (Robert Bilott), Anne Hathaway (Sarah Bilott), Tim Robbins (Tom Terp), Bill Camp (Wilbur Tennant), Victor Garber (Phil Donnelly), Mare Winningham (Darlene Kiger), Bill Pullman (Harry Deitzler)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Durée : 2h07
 Sortie : 26/02.