L'art du chef d'orchestre (II) :

Carlo Maria Giulini (1914-2005)

 

On disait souvent que l’élégant Carlo Maria Giulini était un maestro d’inspiration germanique. Il est vrai qu’il dirigeait supérieurement les classiques et romantiques austro-allemands : Beethoven, Mozart, Schubert, Brahms, Bruckner... et sa vision de la 9e Symphonie de Gustav Mahler ne saurait être négligée. Je vous propose néanmoins une surprise : Giulini illuminant Webern, représentant de l'École de Vienne contemporaine, un 9 juin 1979 à Amsterdam. Voir : https://philharmoniedeparis.fr/en/node/18024

En vérité, Giulini était un grand Italien : il excellait dans Verdi, Rossini, Bellini et l’art lyrique natal. On aurait pu croire qu’il était natif du Nord : grand, fin, d’un teint clair, le regard perçant et souverain. Et, pourtant détrompez-vous : Carlo Maria vit le jour à Barletta, dans la région des Pouilles, commune relativement importante située dans le golfe de Manfredonia, face à l’Adriatique. Le chef d’orchestre connaissait-il les fameux cartellate, succulents gâteaux de Noël de la gastronomie locale ? Quoi qu’il en soit, sa famille déménage à Bolzano dans le Haut-Adige en 1917 : un dépaysement total. Regardez la botte : cela fait une trotte ! Le gamin a trois ans.. Autant dire, qu’il est effectivement du Nord. Au début de la Seconde Guerre mondiale, on l’envoie sur le front croate. Il déserte, comme on pouvait normalement s’y attendre... Des gens disent : “Faites l’amour, pas la guerre !” On doit constater également que musique et guerre ne font pas bon ménage. La musique a quelque chose à voir avec l’amour, c’est clair. On est d’accord avec Bruno Walter sur ce point-là.  

Carlo Maria était donc beau sur tous les plans. En plus, il n’était pas triste. S’il savait exprimer le déchirement et le drame, il  restait dans la vie un homme plein de gaieté et d’humour... et il était toujours supérieurement distingué ! Si vous étiez à sa table, inutile d’essayer de converser musique avec lui... Il ne vous en dirait pas grand chose. Du moins de ce que vous saviez déjà... Le mystère Giulini est entier !  Il fait partie de la race des seigneurs comme Furtwaengler, Rafael Kubelik ou Victor De Sabata, ils sont prédestinés pour ce foutu métier.  Les voir sur un podium déployer leurs bras et jeter un œil vigilant - la plupart du temps, Carlo Maria intériorisait et dirigeait les yeux fermés - , vous compreniez rapidement que la  musique ne relève pas de la science exacte... Par la suite, cela vous donnait l’envie d’être dirigé(e)s par eux ! Ils sont la noblesse incarnée !

Donc, pour revenir à la table où je m’étais mis en face de lui - un fantasme ! -, j’allais donc discuter du meilleur Barolo – un vin italien - ou du dernier match du Milan AC ou de l’Internazionale de la même ville. Giulini s’était installé là. Comment pouvait-il en être autrement ? Et Giulini m’aurait raconté des blagues... Addio Brahms et Bruckner, trop tristes ces deux bonshommes... encore qu’on aurait pu parler d’eux autrement ! Et de leur fameux festin où en guise de réconciliation – honte au critique Hanslick ce faiseur de conflits ! -, ils s’en sont foutus plein la panse ! Un repas gargantuesque selon la légende qui coure. 

Là, je vous assure que Giulini n’était pas un Allemand ! Et puis les Allemands, je les connais, question élégance cela ne vaut pas un clou ! Je ne vais jamais chez des tailleurs allemands pour mes costards ! J’essaye d’être Giulini. Je suis pas mauvais, mais, pour être honnête, je suis surclassé par le maestro. Quant à la musique, je ne suis pas dans le concours... Écoutez ses interprétations : Carlo Maria a beau être perfectionniste, il n’oublie surtout pas d’émouvoir et d’exprimer cette souffrance qui est au cœur de toute vraie musique. Le musicologue Christophe Huss, rendant hommage au chef disparu à Brescia en 2005,  écrivait, le 9 mai 2014 :

“ Mon souvenir le plus bouleversant reste cependant la Messe en mi bémol de Schubert (D. 950). C’était, en mars 1995, son premier concert après la mort de sa femme, Marcella, dont un accident vasculaire cérébral avait gravement amputé sa qualité de vie depuis le début des années 80. Giulini avait d’ailleurs limité les 15 dernières années de sa carrière aux capitales européennes pour passer le plus de temps auprès d’elle. L’Agnus Dei de la messe de Schubert apparaissant comme une métaphore de sa propre vie : « Schubert plaide pour la paix, mais on n’aura jamais la paix. » 

 


 

Avec la soprano regrettée Graziella Sciutti

Avec Luchino Visconti pour « La traviata »

Avec le violoncelliste M. Rostropovitch

F. SCHUBERT : Messe D 950 - Scottish Orch., New Philharmonia Orch. and Choir, dir. C. M. Giulini (1968)

G. ROSSINI : Stabat Mater (Royal Albert Hall, Londres - 1981)