Accattone (1961, Pier Paolo Pasolini)


 

... l'angel di Dio mi prese, e quel d'inferno

grivada : « O tu del Ciel, perchè mi privi ?

Tu te ne porti di costui l'eterno

per una lacrimetta che'l mi toglie...

(DANTE, Purgatorio. Canto V)

 

  • Avec Accattone (littéralement : mendiant), débute l'expérience cinématographique de Pier Paolo Pasolini. L'écriture ne lui paraît plus apte à saisir le monde dans sa vérité instantanée et sa globalité complexe. Il a éprouvé les chemins d'un paysage ignoré, celui des périphéries romaines, les borgate, et pratiqué le langage qui lui est chevillé corps et âme, le romanesco. De 1950 à 1955, année de sa publication, il n'a cessé de travailler aux Ragazzi di vita. En même temps, il rencontre des écrivains comme Alberto Moravia et Giorgio Bassani ou des réalisateurs comme Mario Soldati et Mauro Bolognini. Il collabore alors en tant que scénariste, surtout aux côtés de ce dernier. Si La notte brava (1959), La giornata balorda (1960) voire Giovani mariti (1958) portent indubitablement sa marque, on a cependant l'impression que le monde des récits pasoliniens n'est pas exactement le même que celui des réalisations bologniniennes. La notte brava/Les Garçons en particulier est une œuvre hybride que le poète frioulan accueille passablement. Il passe donc, sans retard, du côté de la caméra, autant par désir que par frustration. Il tourne Accattone entre avril et juillet 1961. Est-ce sa réponse au film de Bolognini, censément inspiré des Ragazzi ? Nous pensons qu'il s'agit d'un choix réfléchi, et que ceux avec lesquels il travailla - Fellini pour Les notti di Cabiria et Bolognini - ont, sans doute, acquiescé. La réponse de Pier Paolo s'adresse surtout à lui-même.   « Le cinéma me permet de maintenir le contact avec la réalité, un contact physique, charnel », il n'est qu' « un amour halluciné, enfantin et pragmatique pour la réalité », et cette réalité se livre dans le seul acte de filmer, qui met à nu ce que le quotidien voile ou dissimule. (A.-M. Boyer)*

 

  • S'agit-il toutefois d'un retour vers la voie néoréaliste ?  Comment reconnaître dans ces adolescents-là ceux de Vittorio De Sica ou de Roberto Rossellini voire de Luigi Comencini ? Leur condition n'est soumise à aucun devenir possible. Ce sont ici les oubliés, les marginaux du système et non les victimes de la guerre et du fascisme. Au fond, le développement économique italien, pour réel qu'il puisse être, est foncièrement injuste. Il exploite des déséquilibres structurels pour promouvoir une réussite économique en trompe-l'œil. Pier Paolo Pasolini ne livre pourtant et, à aucun moment, le diagnostic d'une supercherie. Qui sont ces adolescents, de quelles familles sont-ils issus ? D'où sont-ils originaires ? Le réalisateur ne nous le dit nullement. Pasolini crée ici une poétique de la périphérie ; les protagonistes n'existent jamais pour eux-mêmes - Accattone excepté -, mais en tant que reflet d'une réalité sociale. « L'existence des personnages d'Accattone et de Mamma Roma (ndlr : le film suivant) apparaît en 1961 et 1962 comme la mauvaise conscience d'une Italie qui croyait être entrée dans une ère nouvelle [...] ». (A.-M. Boyer) Or les schémas imposés de la consommation de masse ont divulgué une fausse culture uniformisée, qui a détruit les valeurs les plus authentiques, les plus originales et les plus saines des populations italiennes, tandis que les préjugés moraux et religieux conservateurs ont, a contrario, anesthésié les modes de vie et la liberté de l'individu.  

 

 

 

 


Accattone. 1961, Italie. Noir et blanc, 112 minutes. Sujet original et scénario : P. P. Pasolini. Collaboration aux dialogues : Franco Citti. Photographie : Tonino Delli Colli. Décors : Flavio Mogherini. Musique : Mattaäus-Passion, J.-S. Bach (coordination : C. Rustichelli). Montage : N. Baragli. Interprètes :  Franco Citti (Accattone), Silvana Corsini (Maddalena), Franca Pasut (Stella), Paola Guidi (Ascenza), Adriana Asti (Amore), Adele Cambria (Nannina), Umberto et Amerigo Bevilacqua (les napolitains). Production : Alfredo Bini pour Cino Del Duca. Sortie : 22/11/1961. 


 * D'après L'Expérience hérétique, Paris, Payot, 1976.